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L'Ethique de Spinoza et la spiritualité ignatienne

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L'Ethique de Spinoza et la spiritualité ignatienne - Page 8 Empty Re: L'Ethique de Spinoza et la spiritualité ignatienne

Message par Vanleers le Dim 12 Jan 2020 - 11:16

François Jullien soutient que Saint Jean résume l’essentiel de l’Evangile au passage d’un mode de vie à un autre : passage de la psuché à la zôê.
Il désigne ce passage comme une spiritualisation du concret, qu’il distingue de la conceptualisation des Grecs :

François Jullien a écrit:Les Grecs nous ont appris, en effet, à conceptualiser, c’est-à-dire à passer du pluriel concret des choses à l’idée unitaire rassemblant (« subsumant ») ce divers dans l’intelligible : à s’élever ainsi des « belles choses » au beau en soi, autrement dit à l’idée du beau. C’est là la leçon de Socrate, dans Platon et d’après Aristote, ouvrant la voie à la connaissance théorique. L’évangéliste, quant à lui, apprend à spiritualiser, ce qui est tout autre chose. C’est-à-dire qu’il apprend à déployer une dimension spirituelle (est-ce seulement un sens?) à partir du concret des choses, cette dimension spirituelle se confondant, chez Jean, avec celle qui rend vivant ou qui « fait vivre » : de l’eau tirée du puits à « l’eau vivante ». L’« esprit » y devient le souffle-esprit insufflant et répandant la vie (pneuma) et non plus l’esprit d’intellection et de représentation (noûs) de la philosophie. C’est pourquoi spiritualiser ne se réduit pas à symboliser : à passer de l’image à ce dont ce serait l’image, comme si l’eau du puits était « symbolique » de l’autre. C’est-à-dire que spiritualiser n’est pas exploiter un rapport analogique pour d’élever dans l’idéel, car ce symbolique en reviendrait à l’opposition de l’intelligible et du sensible et, par là même, ferait rater le vivant de la vie. Spiritualiser, ce sera par conséquent, chez Jean, passer de l’être-en-vie des êtres (leur psuché) à ce qui les rend effectivement vivants (en tant que zôê) (pp. 65-66)

On reviendra à cette conception de la spiritualisation en la confrontant à la spiritualité ignatienne et à l’Ethique.

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Message par Vanleers le Lun 13 Jan 2020 - 10:44

Il semble que François Jullien ne relève pas que le passage de la psuché à la zôê qui, selon Saint Jean, constitue l’essentiel de l’Evangile, s’accompagne de la joie évangélique, essentielle, elle aussi.
Ignace de Loyola, avec la notion de consolation, et Spinoza, avec celle de béatitude, ont davantage mis en évidence l’importance de la joie dans ce passage, c’est-à-dire, selon F. Jullien, dans la spiritualité.
La consolation ou la béatitude est « le signe que notre destination est atteinte » (Bergson), c’est-à-dire que nous avons effectué le passage à la vraie vie (zôê)

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Message par Vanleers le Mar 14 Jan 2020 - 10:41

Rappelons que, dans sa première lettre aux Corinthiens, Saint Paul écrit que  l’Evangile est un scandale pour les Juifs et une folie pour les Grecs (1 Cor 1 23).
Saint Jean va dans le même sens lorsqu’il dit que le Christ annonce qu’il faut haïr sa vie (psuché) pour vivre vraiment (zôê) :

François Jullien a écrit:Être vivant signifie en effet deux choses : peut signifier seulement être en vie, c’est-à-dire ne pas être mort, à titre de condition ; et avoir en soi surabondamment la vie, c’est-à-dire en tant qu’elle est vivante et, par suite, ne peut mourir : à titre de vocation. Tout l’effort de Jean sera, du moins dans un premier temps, d’écarter le plus possible, en étendant le champ du pensable, ce second sens du premier.
Tel est l’écart ouvert désormais entre ces termes que, dans une des grandes formules de Jean, ils peuvent même être conduits à se repousser l’un l’autre : « qui aime », c’est-à-dire est attaché à sa « vie » (psuché : l’être en vie), « la perd » ; et « qui hait sa vie en ce monde » (psuché toujours), c’est-à-dire sait s’en détacher, ne pas y coller, « la gardera pour en faire une vie (zôê) qui ne meurt pas » (12 25). C’est-à-dire que qui reste dans l’adhérence à son être-en-vie, et s’enlise en lui, perd sa capacité d’être pleinement, c’est-à-dire surabondamment vivant. Mais qui sait se libérer de cette dépendance à l’égard du seul souci de sa vie peut déployer celle-ci en vie effectivement vivante et telle qu’elle ne pourra  mourir. Ce dépliement et dépassement de psuché en zôê, de l’être vital au pouvoir d’être pleinement, c’est-à-dire surabondamment vivant, est propre à Jean […] (pp. 56-57)

Dominique Collin, déjà cité, qui a publié une thèse sur Kierkegaard, dit que l’Evangile (euaggélion : bonne nouvelle) est une très mauvaise nouvelle pour le moi auquel l’homme tient spontanément car le moi doit être perdu pour qu’un soi, que je ne connais pas, advienne :

Dominique Collin a écrit:Dorénavant, par « moi », j’entendrai cette identité d’un « je » fermée sur elle-même, sans rapport à (de) l’Autre, cet ego replié sur lui-même, sans accès à l’exister (qui consiste à sortir du « moi » en vue d’être Soi) (op. cit. p. 31)

Le moi, l’ego, est encombrant et la spiritualité est vécue comme un désencombrement de l’ego.
Ce désencombrement (cette mort de l’ego) n’a rien de morbide car opéré en ayant la joie pour boussole comme nous l’avons vu précédemment.

Ce qui est étonnant, c’est que l’advenue du soi, là où était le moi, peut être transposée, en remplaçant « soi » par « je » et « moi » par « ça » dans la célèbre formule de Freud commentée par  Lacan (Ecrits – Seuil 1966 p. 524) :

Lacan a écrit: La fin que propose à l’homme la découverte de Freud, a été définie par lui à l’apogée de sa pensée en des termes émouvants : Wo es war, soll Ich werden. Là où fut ça, il me faut advenir.
Cette fin est de réintégration et d’accord, je dirai de réconciliation (Versöhnung).

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Message par Vanleers le Mar 14 Jan 2020 - 16:18

Dominique Collin explique concrètement en quoi consiste le désencombrement de l’ego dans le cadre chrétien :

Dominique Collin a écrit:La foi sauve de l’angoisse en nous disposant à abandonner tout souci de soi (de son « moi »), à renoncer à toutes les tentatives désespérées de garantir sa vie sans passer par la confiance en l’Autre. (op. cit. p.48)
[...]
Quand j’angoisse du fait de ma contingence et de ma finitude, je suis tenté de m’accrocher à mon « moi » (psuché) : je veux ne dépendre de personne, être limité par rien et, comme on dit, « vivre ma vie ». En revanche, quand je fais confiance à la parole de la Vie, j’accepte de laisser tomber mon « moi », je reçois alors mon Soi d’un Autre. La vie (bios) devient alors la métaphore de cette Vie vivante qu’est la Zôê à laquelle nous introduit l’Evangile de Jean : « Celui qui aime sa vie (psuché) la perd, et celui qui hait sa vie dans le monde la gardera en vue de la Vie vivante [Zôê] (Jn 12, 25) (p. 54)

Or, la spiritualité ignatienne consiste à « chercher et trouver la volonté de Dieu, c’est-à-dire sa consolation » comme l’écrit Adrien Demoustier, déjà cité, qui précise

Adrien Demoustier a écrit:Choisir de faire la volonté de Dieu sera toujours, d’une façon ou d’une autre, une détermination qui permettra de trouver paix et joie au travers de la difficulté de vivre.

La spiritualité ignatienne consiste donc, elle aussi, à « faire confiance à la parole de la Vie et accepter de laisser tomber son « moi » pour recevoir, dans la joie, son Soi d’un Autre ».
Elle est une voie concrète de désencombrement de l’ego et la consolation qui l’accompagne est le signe que nous commençons à vivre de la Vie vivante (Zôê).

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Message par Vanleers le Jeu 16 Jan 2020 - 9:12

Recevoir son Soi d’un Autre et vivre de la Vie vivante (Zôê), comme l’écrit Dominique Collin, c’est cela le salut (sôteria) au sens chrétien comme on peut le lire en :

http://www.cenaclesauges.ch/diary9/25LaVieEternelle.pdf

Michel Maret a écrit:Le terme sôteria grec ne signifie pas seulement le contraire de la perdition. Le terme contient une certaine idée de perfection, de plénitude: le salut, c’est l’intégrité, la santé parfaite du corps et de l’âme, l’immunité de tout défaut et de toute maladie. Le salut, c’est donc la plénitude de vie. Jésus a dit: «Je suis venu pour que vous ayez la vie, et que vous l’ayez en abondance» (Jn 10, 10). Le salut, c’est donc cette vie en abondance que Jésus veut nous donner.

La spiritualité ignatienne nous amène à prendre conscience à la fois des échecs de notre vie (psuché) et du salut (sôteria), c’est-à-dire du don (du pardon) que Dieu, c’est-à-dire la Vie vivante (Zôê), nous fait à tout moment :

Adrien Dumoustier a écrit:Cette grâce de l’allégresse qui concilie le repos et le dynamisme ne supprime en rien les difficultés à vivre. Elles sont mises à leur place. Sans être superficielles, elles ne sont pas le centre de l’être. Elles peuvent être vécues en sortant du malheur d’avoir à les vivre. L’homme peut être soucieux sans être prisonnier de son souci. La vie est donnée et ne dépend en rien de la manière dont l’homme en porte le poids. Cette expérience sauve de la tristesse. Elle assure qu’il sera toujours donné de porter la difficulté du jour, y compris celle d’avoir à mourir. Elle délivre de la culpabilité, du regret d’avoir échoué, puisque les ratés d’hier ne sont en rien un obstacle au don que Dieu fait aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la vie a toujours été donnée et le sera toujours, puisque aujourd’hui elle est accordée sans aucune condition préalable, dans la gratuité d’un amour qui n’a pas de causes.
Cette expérience, perçue plus que sentie, transforme les racines de la mémoire et permet de vivre autrement espérance, foi et charité. Tout ce qui était ressenti comme échec, regret devient mouvement de conversion. Il rééduque le sentiment d’un amour purifié de l’amour propre, la jouissance des dons libérée de la volonté propre et d’une vaine recherche d’identité. L’orgueil est démasqué de sa prétention à être sa propre origine. L’expérience, même fugitive et à peine perceptible, de cette paix dynamique marque la mémoire et fonde la possibilité de vivre autrement en assumant la totalité de son histoire comme une histoire sainte, vécue selon l’alliance divine. (op. cit. pp. 54-55)

La vie, toujours donnée et « accordée sans aucune condition préalable, dans la gratuité d’un amour qui n’a pas de causes » peut être assimilée à l’action divine qui « pénètre et surnage toutes les créatures » comme on le lit dans L’abandon à la Providence divine :


L’action divine inonde l’univers, elle pénètre toutes les créatures, elle les surnage ; partout où elles sont, elle y est ; elle les devance, elle les accompagne, elle les suit. Il n’y a qu’à se laisser emporter par ses ondes.

https://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Caussade/Abandon.html

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Message par Vanleers le Ven 17 Jan 2020 - 15:16

Quelques éléments saisis au vol en écoutant Dominique Collin qui parle de l’éthique :

L’Evangile n’est ni une doctrine, ni une morale mais une éthique de la vie.
Pas une doctrine, au sens où il y aurait des vérités à croire (beaucoup de « vérités » énoncées jadis par les Eglises sont devenues incroyables aujourd’hui).
Pas une morale, au sens où il y aurait des normes, des exigences, des devoirs ou des interdits à respecter, un effort moral à consentir (qui ne fait que mettre le moi en difficulté par l’intermédiaire du surmoi au lieu de tourner l’homme vers le soi).
La Bible ne distingue pas le bien et le mal mais la vie et la mort ; elle est une éthique du vivre pour de vrai.
La vraie vie, la vie vivante, est un don, une générosité, ce qui met l’amour-agapé au premier plan et fait de l’éthique de la vie une éthique de l’amour.
Pour savoir ce qu’est la vraie vie, il faut se mettre à l’écoute de l’Evangile, du Christ qui est une incarnation de la Zôê, de l’amour, car la Vie (Zôê) s’est manifestée en un homme.
Le Christ est le témoignage vivant d’un homme qui a été un Soi vivant, non pas un exemple mais une icône de ce que nous sommes invités à devenir.
La Vie est amour, don, elle ne se retient pas elle-même.
Vivre vraiment signifie générosité, libéralité, véritable liberté et libération.
On reçoit au-delà de toute mesure, de tout calcul.
Devenir soi-même pour les autres un témoin de cette générosité, une expression concrète, incarnée de la Parole de la Vie.

La foi (pistis en grec) est exprimée par deux verbes en latin :
- fidere : avoir confiance, se fier
- credere : croire, avoir une opinion, savoir

Depuis le XVII° siècle, la science est apparue comme un savoir fort, ce qui a eu pour conséquence de faire apparaître la religion comme un savoir faible, une croyance.
Les Eglises ont alors chercher à réarmer les croyants, notamment par des mesures d’autorité.
Or la foi n’est pas la croyance, encore moins la crédulité.
C’est faire confiance à quelqu’un, avoir confiance dans une parole, se mettre à l’écoute de quelqu’un qui se dit Fils.
La foi-confiance est toujours attachée à l’existence.
La foi est l’antidote au moi. Elle fait mourir la mort, elle nous fait naître à nouveau.
La Vie vivante (Zôê) est la Vie éternelle.

Ces quelques éléments seront étudiés et replacés plus tard dans le cadre du fil.

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Message par Vanleers le Dim 19 Jan 2020 - 9:36

Dire, avec Dominique Collin, que l’Evangile est une éthique de la vie et même de l’amour, trouve un écho dans l’Ethique.

Spinoza a construit une éthique de la joie, résumée dans la maxime : bene agere et laetari (« bien agir et être dans la joie » – E IV 50 sc.).
Mais, d’une part, cette éthique est aussi une éthique de la vie car Spinoza  démontre que le conatus, la force de vivre, est l’essence de toute chose (E III 6).
D’autre part, cette éthique de la joie est aussi une éthique de l’amour, défini comme « une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure » (E III déf. aff. 4)

Par ailleurs, nous avons déjà vu que le Dieu de Spinoza pouvait être appelé Vie (c’est ce qu’a fait Bruno Giuliani dans Le bonheur avec Spinoza).
Or, Zôê, la Vie éternelle, est la nature du Dieu chrétien que l’on peut donc rapprocher, à ce titre, du Dieu de Spinoza. :

François Jullien a écrit:Car avoir en soi la vie est ce qui définit Dieu même, aussi bien que son Fils, et les lie l’un à l’autre : « Comme le Père a en soi la vie, de même il donne au Fils d’avoir en soi la vie » (Jean 5).

Quant au « Soi » dont parle Dominique Collin et qu’il oppose au « moi », on  en trouve un équivalent dans l’Ethique en notant que Spinoza distingue deux sens de l’existence dans le scolie d’E II 45 et dans celui d’E V 29 qui se réfère au précédent.

Spinoza (E II 45 sc.) a écrit:Ici, par existence je n’entends pas la durée, c’est-à-dire l’existence conçue abstraitement et comme une certaine espèce de quantité. Car je parle de la nature même de l’existence qui se voit attribuée aux choses singulières pour la raison que de l’éternelle nécessité de la nature de Dieu suivent une infinité de choses d’une infinité de manières (voir la Prop. 16 p. 1). Je parle, dis-je, de l’existence même des choses singulières en tant qu’elles sont en Dieu. Car, quoique chacune d’elles soit déterminée par une autre chose singulière à exister d’une manière précise, il reste que la force par laquelle chacune persévère dans l’exister suit de l’éternelle nécessité de la nature de Dieu. A ce sujet, voir le coroll. Prop. 24 p. 1.

Vivre sur le mode du « moi », c’est vivre (exister) dans la durée, en commerce avec d’autres « moi » alors que vivre sur le mode du « Soi », c’est vivre (exister) en tant que nous sommes en Dieu, avec d’autres « Soi » auxquels nous sommes éternellement unis (cf. E V 40 sc.).
Dans ce cas, la force, la vie, qui nous fait vivre vient de la nature de Dieu, c’est-à-dire de la Zôê éternelle.

Nous vivons sur le mode du « Soi » lorsque « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels » (E V 23 sc.).
Spinoza écrit : « nous sentons et expérimentons » et non « nous savons », ce qui montre que cet accès à l’éternité est une expérience plénière qui requiert l’homme dans sa totalité : esprit, corps et âme en entendant « âme » comme ce qui relève de l’affectivité de l’esprit et du corps.

Nous faisons cette expérience plénière du « Soi », précise Dominique Collin, en nous mettant à l’écoute de l’Evangile, du Christ, incarnation de la Zôê car la Vie (Zôê) s’est manifestée en lui qui est un Soi vivant, icône de ce que nous sommes invités à vivre.
Spinoza a reconnu l’importance de Jésus-Christ et, dans la lettre 73 à Oldenburg :

Spinoza a écrit:Pour vous montrer, dit-il, encore plus ouvertement ma pensée sur le troisième point, je dis qu’il n’est pas absolument nécessaire de connaître le Christ selon la chair ; mais il en est tout autrement si on parle de ce Fils de Dieu, c’est-à-dire de cette éternelle sagesse de Dieu qui s’est manifestée en toutes choses, et principalement dans l’âme humaine, et, plus encore que partout ailleurs, dans Jésus-Christ. Sans cette sagesse nul ne peut parvenir à l’état de béatitude, puisque c’est elle seule qui nous enseigne ce que c’est que le vrai et le faux, le bien et le mal. Et comme cette sagesse, ainsi que je viens de le dire, s’est surtout manifestée par Jésus-Christ, ses disciples ont pu la prêcher telle qu’elle leur a été révélée par lui, et ils ont montré qu’ils pouvaient se glorifier d’être animés de l’esprit du Christ plus que tous les autres hommes. 

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Message par Vanleers le Mar 21 Jan 2020 - 8:37

L’Evangile est la Parole de la Vie (Zôê) qui s’est incarnée en Jésus-Christ.
Il faut entendre « Parole » au sens large : ce qu’a dit mais aussi ce qu’a fait Jésus-Christ.
Cette Parole de la Vie rend vivants ceux qui la rencontrent vraiment, qui lui font confiance, qui ont foi en Elle.

L’Ethique de Spinoza est-elle, elle aussi à sa façon, une parole de vie, une parole qui vivifie, qui rend vraiment vivants ses lecteurs ?
C’est, semble-t-il, le but de Spinoza comme il l’écrit au début de la partie II où il se propose de « conduire comme par la main à la connaissance de l’Esprit humain et de sa suprême béatitude ».
On a vu, dans le post précédent, comment l’Ethique opérait cette vivification. J’en rappelle les points principaux :

1) L’Ethique est une éthique de la vie et de l’amour
2) Vie est un autre nom du Dieu de Spinoza
3) L’Ethique ouvre la perspective d’un autre mode d’existence que la durée : la vie sur le mode du Soi
4) En sentant et expérimentant que nous sommes éternels, nous accédons à ce mode de vie
5) Selon Spinoza, la sagesse de Dieu (de la Vie) qui s’est principalement et surtout manifestée en Jésus-Christ nous fait accéder à la béatitude, c’est-à-dire à la vraie vie

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Message par Vanleers le Mer 22 Jan 2020 - 11:30

Le deuxième mode d’existence que vise Spinoza dans le scolie d’E II 45 (et celui d’E V 29) est la vie en Dieu, c’est-à-dire la béatitude, et cette vie est celle qui suit de la nature de Dieu, c’est-à-dire de la Vie :

Spinoza (E II 45 sc.) a écrit:Je parle, dis-je, de l’existence même des choses singulières en tant qu’elles sont en Dieu. Car, quoique chacune d’elles soit déterminée par une autre chose singulière à exister d’une manière précise, il reste que la force par laquelle chacune persévère dans l’exister suit de l’éternelle nécessité de la nature de Dieu.

La spiritualité ignatienne affirme que Dieu veut nous communiquer sa vie, appelée « Vie bienheureuse » et, également, « béatitude »

Adrien Demoustier a écrit:La vie chrétienne est une réponse à un appel, une invitation à vivre de la Vie bienheureuse de Dieu qui veut nous la communiquer par le Christ. Dieu appelle l’homme à exister par lui-même dans le dessein de pouvoir l’introduire dans sa propre intimité. Telle est notre foi et le témoignage de ceux qui nous précèdent sur le chemin de la réponse à cette invitation.
[...]
Le bonheur, sa recherche et son accueil sont la marque et le point de repère essentiel de tout discernement.
A la racine de cette affirmation, il y a le rappel d’une vérité fondamentale de notre foi chrétienne, souvent méconnue parce qu’elle prend à revers l’évidence immédiate. Son acceptation demande effectivement un acte de foi : croire que Dieu veut le bonheur de l’homme parce que telle est sa très sainte et libre volonté. Dans la continuelle présence de son éternité à notre temps, il a créé l’homme à l’origine et le crée sans cesse, chaque jour, pour lui offrir de recevoir, librement, la communication de sa Vie bienheureuse. (op. cit. p. 7)
[…]
Dieu veut le bonheur de l’homme. Tel est le présupposé de base du discernement [et de la foi chrétienne]. Par son acte créateur il a suscité et il suscite tous les jours l’homme, chacun et tous, comme un être différent de lui pour pouvoir lui communiquer sa propre béatitude. L’homme est donc, en sa racine, capacité d’être heureux, possédé du désir d’un bonheur qu’il ne peut se donner, mais qui lui est réellement communiqué. Il lui faut donc faire sien ce bonheur reçu. A lui de s’engager dans l’accueil de la béatitude pour la laisser naître et s’épanouir. (p. 69)

« Vie éternelle », « Vie bienheureuse », « béatitude » sont des traductions de la Zôê de l’Evangile, comme on l’a vu avec Dominique Collin et François Jullien dans des posts antérieurs.

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Message par Vanleers le Dim 26 Jan 2020 - 9:08

Quelques notes prises en regardant la vidéo de Dominique Collin Être soi-même devant Dieu :

https://www.youtube.com/watch?v=LZI-Y4f6eqc

Quelqu’un qui dise : il est bon que tu existes, absolument.
Dieu n’apparaît pas comme une sorte d’entité métaphysique mais comme une bienveillance radicale à la source de mon être.
C’est de cette source que je tiens ma justification d’exister.
Le nom de Dieu désigne l’existence justifiée à la racine.
Dieu est le seul qui puisse me justifier d’exister.
Le soi est un moi justifié de vivre et d’exister.
Le soi se reçoit d’un autre, comme un don, sans sentiment de faute, sans culpabilité d’exister. Il se reçoit dans la pure positivité de la vie.
Dieu me voit dans l’acte même où il m’a fait naître, comme cadeau absolument gratuit, et dans une radicale bienveillance où il n’y avait pas d’intérêt de sa part, pas de calcul, pas de machination, pas de malédiction.
La vie qui m’a été donnée est comme la Vie, c’est-à-dire un don, un partage, une bienveillance, une générosité.
Je suis né d’une générosité inépuisable.
Pour approcher le moi et le soi, il faut multiplier les langages, oser penser que c’est souvent le langage de la poésie, parfois de la musique ou, plus simplement, être bien dans son élément, quelque part avec des gens ou devant un paysage, qui vous redonne aussi cette consonance et cette vibration où on se dit : c’est bon de vivre.
(fin des notes prises dans les 4 dernières minutes de la vidéo)


En mettant l’accent sur un soi justifié par la Vie, D. Collin se rapproche de la perspective de la vie en Dieu, ouverte par Spinoza dans le scolie d’E II 45, comme nous l’avons vu dans les posts précédents.
Ce Dieu chrétien, appréhendé comme la Vie (Zôê), une « générosité inépuisable », est proche du Dieu de Spinoza, la Natura naturans, Dieu impersonnel que l’on peut également appeler la Vie.
Il est vrai que le Christ des évangiles appelle Dieu « Père » et il faudrait se demander si cela signifie une personnalisation de Dieu, d’autant plus que Dieu a ensuite été conçu par les chrétiens comme trinitaire, tri-personnel.

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Message par Vanleers le Lun 27 Jan 2020 - 16:38

Je reviens à la vidéo de Dominique Collin L’éthique de la vie en ;

https://www.youtube.com/watch?v=OLG3eWhixWQ

Je cite la fin de l’intervention :

« Vivre, c’est une générosité, une libéralité : le lieu d’une véritable délivrance, d’une véritable liberté d’affranchissement et de libération, une libéralité où on reçoit au-delà de toute mesure, au-delà de tout calcul.
C’est ça vivre vraiment, c’est d’être dans cette générosité de la vie, c’est devenir soi-même l’expression pour les autres de cette générosité.
De sorte que le témoin de l’Evangile c’est celui qui devient pour les autres une parole de la Vie, celui qui devient pour les autres l’expression incarnée, concrète, historique, là, quelque part, de la Vie. »

Spinoza introduit la générosité (generositas) dans le scolie d’E III 59 avec la fermeté (animositas) pour composer la fortitude (fortitudo).
Il assimile ensuite, en particulier en E IV 46, la générosité à l’amour comme un remède aux passions tristes :

Chantal Jaquet a écrit:La générosité est non seulement associée, mais assimilée à plusieurs reprises à l’amour, autrement dit à une joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure, notamment au cours de la proposition XLVI de l’Éthique IV : « Qui vit sous la conduite de la raison s’efforce autant qu’il peut, face à la haine, à la colère, à la mésestime, etc. envers lui, de les compenser en retour par l’amour, autrement dit par la générosité (amore contra sive generositate compensare). »

https://books.openedition.org/psorbonne/156?lang=fr

L’assimilation de la générosité à l’amour par Spinoza rapproche celle-ci de la générosité de la vie dont parle Dominique Collin.
En effet, répondre à la haine par la générosité (E IV 46), c’est « devenir soi-même l’expression pour les autres de cette générosité ».
De sorte que le chrétien, c’est-à-dire le témoin de l’Evangile est, comme le sage spinozien, « celui qui devient pour les autres une parole de la Vie, celui qui devient pour les autres l’expression incarnée, concrète, historique, là, quelque part, de la Vie ».

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Message par Vanleers le Mar 28 Jan 2020 - 15:03

Je reprends la dernière phrase de Dominique Collin :

« De sorte que le témoin de l’Evangile c’est celui qui devient pour les autres une parole de la Vie, celui qui devient pour les autres l’expression incarnée, concrète, historique, là, quelque part, de la Vie. »

Devenir pour les autres une parole de la Vie s’accompagne d’un sentiment de joie et il y a lieu de lier la consolation dont parle Ignace de Loyola à l'état d’être pour les autres une expression incarnée de la Vie.
Dans la spiritualité ignatienne, la joie est une boussole au sens où elle nous  indique que nous sommes sur le chemin de l’Evangile, que nous en sommes un témoin, comme le dit Dominique Collin.

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Message par Vanleers le Mer 29 Jan 2020 - 9:02

A la question : « Existe-t-il un courant mystique chez les jésuites ? », Dominique Salin répond :

Dominique Salin a écrit:Tout dépend de ce que l'on entend par « mystique »… Si l'on pense aux extases sur le modèle de Thérèse d'Avila, la réponse est négative. Mais si l'on considère qu'un mystique est un être libre vis-à-vis de ses passions et du qu'en-dira-t-on, un être détaché de lui-même et docile à la voix de l'Esprit Saint, alors la réponse est positive. En ce sens, Ignace de Loyola est un authentique mystique. Et à travers les Exercices spirituels, il permet à d'autres de faire la même expérience que lui et de grandir en liberté. On peut considérer la spiritualité ignatienne comme une mystique.

Le mystique, selon Dominique Salin, est «  un être libre vis-à-vis de ses passions et du qu'en-dira-t-on, un être détaché de lui-même ». On peut dire un être libéré de son « moi » et qui vit en « soi », pour reprendre l’analyse de Dominique Collin.
Dominique Salin ajoute : «  et docile à la voix de l'Esprit Saint », ce qui est le moyen de se libérer du moi et de vivre en soi.
Il le confirme en écrivant que la spiritualité ignatienne qui fait l’objet des Exercices spirituels est une voie qui fait grandir en liberté.

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Message par Vanleers le Sam 1 Fév 2020 - 17:09

Dans une conférence donnée en 2019, Dominique Collin dit que tout ce que l’Evangile communique, c’est la joie d’exister, la grâce d’exister car l’Evangile est lui-même joie d’exister, jubilation.

Dominique Collin a écrit:On se met à exister enfin quand on a accueilli la grâce d'être justifié d'exister comme on existe. Pour le dire autrement, on commence à exister quand quelqu'un nous dit, nous témoigne, nous atteste, nous manifeste : il est bon que toi tu existes. C'est ça que dit l’Évangile, rien d'autre, mais ce qu'il dit là, est tellement inattendu et presque même, j'ose le dire, invraisemblable, ça n’a l'air de rien quand on dit ça, dire, oui dire aux gens, dire à quelqu'un : tu existes. Dans les accompagnements spirituels que je reçois, toutes les souffrances et les difficultés que j'entends viennent uniquement de là, c'est-à-dire de personnes qui ont des raisons de penser qu'il n'est pas si bon que ça qu'elles existent, qu'il y a une blessure quelque part qui fait qu'on ne peut pas consentir pleinement et utilement à la propre bonté, à la propre jouissance de son existence, et que c'est de là que viennent je vais dire un grand nombre sinon la totalité de nos maux et de nos malheurs.

http://www.baptises.fr/sites/default/files/document/transcription-conference-dominique-collin.pdf

L’Evangile, c’est le regard de l’ange.
L’ange est clairvoyant : il voit tout ce qui va vers la mort et ne s’en réjouit pas. Mais il regarde le monde dans la joie et signifie à ceux qu’il voit : il est bon que toi tu existes.

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Message par Vanleers le Dim 2 Fév 2020 - 21:51

Dans Le christianisme n’existe pas encore (pp.150-151)

Dominique Collin a écrit:Pour la foi, affronter le risque d’exister, c’est comme passer son examen de maturité : sera-t-elle capable de nous faire passer à une nouvelle manière d’exister qui ne réduise pas la vie à la subsistance ou à l’extase ? La foi ne se prouve pas (au contraire d’une croyance qui reste hantée par le besoin d’être prouvée) mais elle s’éprouve, c’est-à-dire qu’il ne peut pas ne rien se passer quand on croit. Et quand le désir d’exister vivote, la Bible appelle cela le « chemin de la mort », car elle comprend qu’il y a un malheur plus total encore que le terme définitif de la vie : le danger de l’insensibilité à l’existence. Or, et aussi surprenant que cela paraisse, l’insensibilité à l’existence est surtout produite par une confusion qui veut faire croire que le christianisme est une religion du bonheur alors qu’il est le partage de la joie d’exister.

L’auteur défend ici une position existentialiste, peut-être née de sa fréquentation de la philosophie de Kierkegaard (son sujet de thèse) mais je me bornerai, dans ce qui suit, à rapprocher la dernière expression : « partage de la joie d’exister » de l’Ethique.
A la fin de la partie III, alors qu’il a, jusque là, traité des affects passifs (les passions), Spinoza cite un affect actif : la fortitude ou force d’âme. (E III 59)
La fortitude est composée de deux affects : la fermeté et la générosité.
De la définition de ces affects, de la joie, du désir, du conatus et en se référant à la démonstration de la proposition 58, il ressort que la fortitude est le désir de vivre dans la joie et, en même temps, le désir que les autres hommes vivent dans la joie.
Je dirai donc qu’avec la fortitude, l’Ethique est, comme le christianisme selon Dominique Collin, un partage de la joie d’exister.

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Message par Vanleers le Mar 4 Fév 2020 - 15:32

Je donne à nouveau une citation de Dominique Collin (cf. avant-dernier post) :

Dominique Collin a écrit:On se met à exister enfin quand on a accueilli la grâce d'être justifié d'exister comme on existe. Pour le dire autrement, on commence à exister quand quelqu'un nous dit, nous témoigne, nous atteste, nous manifeste : il est bon que toi tu existes. C'est ça que dit l’Évangile, rien d'autre, mais ce qu'il dit là, est tellement inattendu et presque même, j'ose le dire, invraisemblable, ça n’a l'air de rien quand on dit ça, dire, oui dire aux gens, dire à quelqu'un : tu existes.

Entendre, dans l’Evangile, que Dieu nous justifie d’exister comme nous existons supprime toute inquiétude existentielle et nous donne une joie profonde.
C’est ce qu’écrit Saint Augustin  :

Saint Augustin a écrit:Tu nous as faits pour toi, Seigneur et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi » (Les Confessions, I, 1, 1).

Dans le scolie d’Ethique V 36, la suppression de toute inquiétude existentielle accompagnée d’une joie profonde a pour nom : la « satisfaction de l’âme » (animi acquiescentia), .
Comme l’indique le scolie, c’est de l’amour intellectuel de Dieu, c’est-à-dire de l’amour de Dieu pour les hommes que naît ce contentement de soi (acquiescentia in se ipso) et de Dieu.

L’Ethique retrouve ainsi l’essentiel de l’Evangile.

La spiritualité ignatienne, quant à elle, s’appuie évidemment sur la bonne nouvelle de l’Evangile annonçant qu’il suffit d’accueillir la grâce d’être justifié d’exister comme on existe :

Adrien Dumoustier a écrit:La vie est donnée et ne dépend en rien de la manière dont l’homme en porte le poids. Cette expérience sauve de la tristesse. Elle assure qu’il sera toujours donné de porter la difficulté du jour, y compris celle d’avoir à mourir. Elle délivre de la culpabilité, du regret d’avoir échoué, puisque les ratés d’hier ne sont en rien un obstacle au don que Dieu fait aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la vie a toujours été donnée et le sera toujours, puisque aujourd’hui elle est accordée sans aucune condition préalable, dans la gratuité d’un amour qui n’a pas de causes. (op. cit. pp. 54-55)

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Message par Vanleers le Jeu 6 Fév 2020 - 17:06

A la fin de l’une de ses conférences, Dominique Collin donne quelques explications à propos de l’expression « Royaume de Dieu ».

https://www.youtube.com/watch?v=a-JUn0lymIY

Le Royaume de Dieu est une autre vision du monde, notamment, une autre vision de la fraternité, de l’égalité et de la liberté.

L’Evangile annonce que, non seulement Jésus, mais chaque homme est un « fils de Dieu ».
Dieu communique sa Vie (la Vie) à chaque homme et l’invite à la recevoir et à se recevoir comme un fils.
Chacun, se recevant dans sa vie (existence) justifiée par Dieu, reçoit les autres comme des frères. Il ne cherche plus en eux des empêcheurs de vivre ou des adversaires (fraternité).

Cette vie est donnée à tous sans distinction (égalité).

Le don gratuit de la vie sort l’homme de la logique de la rétribution où je dois et où l’on me doit. Ce don sort l’homme de la fatalité de la dette et l’ouvre à une logique et une dynamique de la gratuité, à une existence libre (liberté)

Cette nouvelle vision de la fraternité, de l’égalité et de la liberté se comprend mieux en désignant « Dieu » par « Vie ». ou « Parole de la Vie »
Cela a déjà indiqué dans des posts antérieurs.
On a rappelé aussi qu’on pouvait appeler le Dieu de Spinoza « Vie », ce qui jette un pont entre l’Ethique et l’Evangile.

D. Collin rappelle que la foi (pistis) ne se prouve pas mais s’éprouve quand quelqu’un fait confiance.
Avoir des croyances, des « opinions sur Dieu, les anges, la transsubstantiation,… ça n’engage pas quelque chose de concret et d’existentiel, la vie n’en est pas modifiée ».
La foi (pistis) est crédible lorsqu’il se passe quelque chose dans ma vie.

Ce qui est étonnant, c’est que Bernard Pautrat, traducteur de Spinoza, écrit, lui aussi, qu’il faut faire confiance, qu’« il faut provisoirement croire à la scientificité de l’Ethique si l’on veut lui donner la chance d’accomplir, en chacun de nous, son destin »

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Message par Vanleers le Dim 9 Fév 2020 - 9:44

« Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse » est le mot d’ordre de l’Evangile qui, en cela, reprend les exhortations à la joie de l’Ancien Testament. Voir :

https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Archives/Documentation-catholique-n-2517-F/Rejouissez-vous-exultez-soyez-dans-l-allegresse-2014-10-02-1215274

De sa rencontre avec l’Evangile, le moi se trouve « enjoyé » (si le mot existait en français), autre sens de l’expression « moi justifié » de Dominique Collin.
Cet auteur rappelle que l’Evangile est un partage de la joie d’exister.
Le « réjouissez-vous » ne s’adresse pas à un individu isolé mais à tous.
Une fois encore, je note la convergence de l’Evangile et de l’Ethique qui est une éthique de la joie.
Je rappelle aussi que la joie est la grande affaire de la spiritualité ignatienne, comme cela a été montré à propos de la consolation.

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Message par Vanleers le Mar 11 Fév 2020 - 17:22

Dans un entretien sur l’agapé qu’on peut lire en :

http://www.quecherchezvous.fr/2016/04/pour-ecoute-infinie-attentive.html

Maurice Bellet a écrit:Agapé, c'est-à-dire «amour» en grec, au sens où saint Jean affirme dans ses lettres que Dieu est agapé. Terme malheureusement traduit par «charité», qui en appauvrit le sens... Car l'agapé est par essence ce qui unit le Dieu transcendant, l'Au-delà de tout, avec la relation humaine dans ce qu'elle a justement de plus humain, de plus incarné. Et ce rapport entre les deux, quel est-il sinon le Christ_? Lui seul fait la jonction, l'unité entre le Tout Autre divin et le bon lien qui relie les humains à travers l'éveil, le soin, le partage, l'écoute... Ce en quoi l'agapé, l'amour divin, se révèle accessible à tous, que ce soit dans la vie heureuse ou dans l'épreuve

Plus largement que l’amour, agapè désigne, dans l’Evangile, le mode de relation entre Dieu et les hommes révélé par le Christ et, aussi, un mode de relation des hommes entre eux.
Ce mode de relation, que l’on pourrait dire « agapéique » est fait de tendresse et de douceur sans être faible ni mièvre comme le précise l’auteur :

Maurice Bellet a écrit:Oui, l'agapé n'est autre que la «divine douceur» ou «divine tendresse». En écrivant ce livre sur mon lit d'hôpital, à la fin des années 1980, j'ai tâché de montrer qu'au sein même de la souffrance, de la douleur, de la dépendance... il est possible de vivre dans cet état de profonde paix, miséricordieuse et rassérénante. Pleine de force intérieure, cette douceur ne doit pas être confondue avec la faiblesse et la mièvrerie. C'est bien elle dont le Christ nous parle dans le texte des Béatitudes et le sermon sur la montagne. Une «divine douceur» qui nous invite ainsi à quitter la voie de la tristesse et de la cruauté pour passer sur un chemin de joie et de grâce. Facile à dire ? Je répète que l'agapé - qui est la présence de Dieu vivant en nous - est accessible à tous, même à ceux qui n'y parviennent pas. Je veux dire qu'il importe avant tout d'être tourné vers une telle douceur, de la désirer. Et même si l'on n'en a aucun désir, eh bien de désirer, la désirer [...], fût-on pris dans la «détresse innommable»...

La relation « agapéique » entre les hommes n’est pas l’apanage des chrétiens ; elle est concrète et faite d’action et d’engagement car :

Maurice Bellet a écrit: […] sous prétexte de résistance à l'esprit du monde, on peut très bien s'enclore dans une espèce de «bulle», ou de clan religieux. Où l'on se tiendra à l'écart des préoccupations sociales, de la rencontre entre la religion et la psychologie, la psychanalyse, à l'abri de toute confrontation avec la critique... considérant tout cela comme dépassé. Or, en demeurant bien au chaud dans une prière, une paix et une joie superficielles, on ne fait que conforter le monde dans ses aspects les plus redoutables. Tel le règne féroce de l'économie et de l'argent récapitulé dans cette maxime : «Si Dieu est Dieu, les affaires sont les affaires...». On se tient alors dans une dépendance absolue vis-à-vis du système en place, et c'est l'illusion la plus totale. L'attitude inverse consiste selon moi à risquer l'Evangile dans la confrontation la plus rude, la plus dangereuse avec la réalité de ce monde. En repérant d'abord où est le «lieu du combat».

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Message par Vanleers le Mer 12 Fév 2020 - 10:03

L’engagement et l’action qu’appelle la relation « agapéique » (cf. le post précédent) peut faire l’objet d’une analyse basée sur l’Ethique de Spinoza.
Je partirai de la définition 1 d’E III déf. des aff. :

Spinoza a écrit:Le Désir est l’essence même de l’homme en tant qu’on la conçoit déterminée, par suite d’une quelconque affection d’elle-même, à faire quelque chose.

Prenons le cas du désir d’un homme affecté par l’agapé et qui, du fait de cette affection, est déterminé à faire quelque chose.
Nous avons déjà vu quelque chose de semblable avec la générosité que Spinoza pose comme affect actif en E III 59 sc. :

Spinoza a écrit:Par générosité, j’entends le Désir par lequel chacun, sous la seule dictée de la raison, s’efforce d’aider les autres hommes et de se les lier d’amitié.

Ici, ce n’est pas sous la seule dictée de la raison mais affecté par l’agapé qu’un homme a le désir de faire quelque chose.
Il faut remarquer que l’agapé, dans l’Evangile est l’amour de l’autre homme à travers l’amour envers Dieu.
C’est donc un affect actif, comme Spinoza le montre dans E V 15 et le désir qui en naîtra sera également actif et on peut l’appeler générosité.
Rappelons également la définition de la religion (E IV 37 sc.) :

Spinoza a écrit:Je rapporte à la Religion tous les désirs et toutes les actions dont nous sommes cause en tant que nous avons l’idée de Dieu, c’est-à-dire en tant que nous connaissons Dieu.

Mais « avoir l’idée de Dieu », c’est « avoir l’Esprit du Christ » (E IV 68 sc.) :

Spinoza a écrit:[…] conduits par l’Esprit du Christ, c’est-à-dire par l’idée de Dieu, de laquelle seule dépend que l’homme soit libre et désire pour les autres hommes le bien qu’il désire pour lui-même, comme nous l’avons montré plus haut (par la Prop. 37 de cette p.).

Ajoutons encore (E V 41) :

Spinoza a écrit:Quand même nous ne saurions pas que notre Esprit est éternel, nous tiendrions pourtant pour premiers la Piété, la Religion et, absolument parlant, tout ce que nous avons montré dans la Quatrième Partie se rapporter à la Vaillance et à la Générosité

Nous voyons donc qu’en se basant sur l’Ethique, on peut établir un lien étroit entre agapé, générosité, religion et esprit du Christ et que ceci s’applique à tout homme, même s’il n’est pas conscient de son éternité.

Maurice Bellet a écrit que « L'espace christique est plus grand que l'espace chrétien » et on peut se demander, au vu des considérations précédentes, si cet espace christique n’englobe pas l’Ethique de Spinoza.

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Message par Vanleers le Sam 15 Fév 2020 - 8:58

Dans le prolongement du post précédent, construisons la notion de « fortitude évangélique » à partir de la notion de fortitude dans l’Ethique (E III 59 sc.).
Rappelons d’abord que l’agapé, dans l’Evangile est l’amour divin que l’on peut rapprocher de ce que dit Spinoza sans le scolie d’E V 36, à savoir que la béatitude consiste dans un « Amour éternel et constant envers Dieu, autrement dit dans l’Amour de Dieu envers les hommes »
Remplaçons « la seule dictée de la raison » par «  la seule motion de l’agapé » et « conserver son être » par « vivre dans la joie ».

On obtient :

La fortitude évangélique est le désir, sous la seule motion de l’agapé, de s’efforcer de vivre dans la joie, d’aider les autres à vivre dans la joie et de se les lier d’amitié.

La fortitude évangélique exprime l’Evangile selon les définitions qu’en donne Dominique Collin comme « éthique de la vie » et « partage de la joie d’exister ».

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Message par maraud le Mar 18 Fév 2020 - 12:23


J'écoutais, ce dimanche, deux adeptes de l'Ethique qui m'ont laissé quelque peu dubitatif. A la suite de cela, je me suis fais cette remarque: ne confondent-ils pas joie et euphorie ?

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Message par Vanleers le Mar 18 Fév 2020 - 15:21

maraud a écrit:
J'écoutais, ce dimanche, deux adeptes de l'Ethique qui m'ont laissé quelque peu dubitatif. A la suite de cela, je me suis fais cette remarque: ne confondent-ils pas joie et euphorie ?

Sur le fil « Herméneutique », j’ai cité la réponse de l’auteur d’un article sur l’évangile de Saint Marc à l’un de ses lecteurs. Je la cite à nouveau :

Marc Fiquet a écrit:Pour que l’on se comprenne bien, je ne prétends pas que Marc (au sens de l’auteur de l’évangile) n’ait pas été au courant des apparitions de Jésus, mais que son but, puisque l’on constate alors que l’évangile se termine sans qu’il donne ces descriptions, était que son lecteur ne se focalise pas sur le fait historique de la résurrection mais sur l’expérience spirituelle de la rencontre avec le Jésus ressuscité qui ne peut se faire que dans un renoncement à soi, l’expérience de la croix, le chemin ouvert par Jésus.
Cela reste bien sûr une hypothèse mais ça semble cohérent par rapport au reste de l’évangile.

L’« expérience spirituelle de la rencontre avec le Jésus ressuscité » est l’expérience du partage avec d’autres de la joie de vivre (résurrection) qui suit le partage de leur tristesse de mourir (expérience de la croix).
La joie, selon Spinoza, c’est se réjouir avec d’autres en les aidant à vivre dans la joie, donc en n’occultant pas leur mal-être et en comprenant (partageant avec eux), d’une certaine façon, leur tristesse.
C’est pour cela que la joie spinozienne, comme la joie évangélique, n’est pas euphorique.

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Message par Vanleers le Mer 19 Fév 2020 - 15:44

Le défaut principal du moi-je est, peut-être, qu’il est lourd et totalement dénué d’humour.
Se libérer du moi-je, c’est s'alléger, voir les choses avec le regard de l’ange.
L’Evangile  invite à laisser tomber ce moi-je pesant pour un soi aérien.
Wittgenstein éclaire ce passage :

Wittgenstein a écrit:Ce qu’il y a d’étrange dans le trouble philosophique et sa solution pourrait consister, semble-t-il, dans le fait qu’il ressemble à la souffrance de cet ascète qui, debout, soulevait une lourde sphère en gémissant, et qu’un homme délivra en lui  disant : « laisse-la tomber ». On se demande pourquoi, si ces phrases te perturbent et si tu ne sais qu’en faire, tu ne t’en es pas débarrassé plus tôt. Qu’est-ce qui t’en a empêché ? Eh bien, je crois que c’était le système erroné dont il croyait devoir s’accommoder, etc. (BT, 89, p. 26-27)

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Message par maraud le Mer 19 Fév 2020 - 19:11

Vanleers a écrit:Le défaut principal du moi-je est, peut-être, qu’il est lourd et totalement dénué d’humour.
Se libérer du moi-je, c’est s'alléger, voir les choses avec le regard de l’ange.
L’Evangile  invite à laisser tomber ce moi-je pesant pour un soi aérien.
Wittgenstein éclaire ce passage :

Wittgenstein a écrit:Ce qu’il y a d’étrange dans le trouble philosophique et sa solution pourrait consister, semble-t-il, dans le fait qu’il ressemble à la souffrance de cet ascète qui, debout, soulevait une lourde sphère en gémissant, et qu’un homme délivra en lui  disant : « laisse-la tomber ». On se demande pourquoi, si ces phrases te perturbent et si tu ne sais qu’en faire, tu ne t’en es pas débarrassé plus tôt. Qu’est-ce qui t’en a empêché ? Eh bien, je crois que c’était le système erroné dont il croyait devoir s’accommoder, etc. (BT, 89, p. 26-27)

Tout système est, au mieux, vrai en ce qu'il affirme et faux en ce qu'il nie. Un système qui ne s'harmonise pas avec ce qui lui est extérieur est nécessairement erroné dès lors que l'objectif va au delà de ce système. La joie ne peut être relative. Ce qui est relatif, c'est l'euphorie, l'optimisme...

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Message par Vanleers le Sam 22 Fév 2020 - 9:30

Dans le chapitre « La consolation est humanisante », Adrien Demoustier commente la troisième forme de consolation qu’Ignace décrit ainsi :

Ignace de Loyola a écrit:En définitive, j’appelle consolation tout accroissement d’espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l’âme, l’apaisant et la pacifiant en son Créateur et Seigneur.

Le passage est un peu long et la fin en a déjà été citée sur le fil :

Adrien Demoustier a écrit:
L’homme commence alors à découvrir le don reçu de pouvoir assumer toutes les situations en les reconnaissant comme grâce. Il est délivré de l’inquiétude fondamentale d’avoir à se sauver lui-même et du désespoir secret d’en être incapable. Il lui est donné de vivre davantage selon l’espérance qui s’appuie sur la promesse pour attendre ce que l’on n’a pas encore. La foi grandit en lui. Elle fait crédit sans savoir. Elle fait confiance au prochain tout en sachant qu’il n’en est jamais tout à fait digne. La charité peut rendre toujours plus présent à l’autre en l’absence de la garantie d’une réciprocité. « L’augmentation de l’espérance, de la foi et de la charité » est un don qui permet de vivre simplement, d’adhérer dans la paix à ce qui se présente. C’est un consentement à ne pas avoir, à ne pas pouvoir, qui autorise la jouissance de ce qui est donné maintenant. L’inquiétude du lendemain ou le regret du passé ne sont plus des obstacles au présent, au don qui est fait aujourd’hui d’être de plus en plus vivant.
Devenu enfant du Père, l’adulte commence à reposer pacifiquement sachant qu’il sera toujours vivifié par le don de cet Autre. Il l’a toujours été dans le passé. Il en fait l’expérience maintenant. L’homme est délivré du souci de se faire lui-même, d’être à l’origine de sa propre identité. En se reconnaissant comme enfant du Père, il devient pleinement adulte dans la relation à ses frères.
D’une certaine façon, les traumatismes de la première enfance peuvent alors être revécus sans ébranler la certitude de recevoir de vivre maintenant quoiqu’il en soit du passé. La peur, la colère, la jalousie qui en sont les séquelles, n’en disparaissent pas pour autant. Mais il est donné de le reconnaître sans en être prisonnier ; de ne pas avoir peur de sa peur ni d’en être paralysé ; de cesser de s’enfermer dans la colère contre soi-même sous prétexte que sa colère contre les autres et, en s’adoucissant soi-même, de se rendre plus supportable aux autres.
[...]
Cette grâce de l’allégresse qui concilie le repos et le dynamisme ne supprime en rien les difficultés à vivre. Elles sont mises à leur place. Sans être superficielles, elles ne sont pas le centre de l’être. Elles peuvent être vécues en sortant du malheur d’avoir à les vivre. L’homme peut être soucieux sans être prisonnier de son souci. La vie est donnée et ne dépend en rien de la manière dont l’homme en porte le poids. Cette expérience sauve de la tristesse. Elle assure qu’il sera toujours donné de porter la difficulté du jour, y compris celle d’avoir à mourir. Elle délivre de la culpabilité, du regret d’avoir échoué, puisque les ratés d’hier ne sont en rien un obstacle au don que Dieu fait aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la vie a toujours été donnée et le sera toujours, puisque aujourd’hui elle est accordée sans aucune condition préalable, dans la gratuité d’un amour qui n’a pas de causes.
Cette expérience, perçue plus que sentie, transforme les racines de la mémoire et permet de vivre autrement espérance, foi et charité. Tout ce qui était ressenti comme échec, regret devient mouvement de conversion. Il rééduque le sentiment d’un amour purifié de l’amour propre, la jouissance des dons libérée de la volonté propre et d’une vaine recherche d’identité. L’orgueil est démasqué de sa prétention à être sa propre origine. L’expérience, même fugitive et à peine perceptible, de cette paix dynamique marque la mémoire et fonde la possibilité de vivre autrement en assumant la totalité de son histoire comme une histoire sainte, vécue selon l’alliance divine. (op. cit. pp. 53-55)

Très clairement, il s'agit d'une expérience de l'allégresse, de la joie évangélique.

Vanleers
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