Husserl, Méditations Cartésiennes 1

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Message par Bergame le Lun 24 Sep 2007 - 22:54

Olaf, Philautarchie



Husserl, Méditation I, « L'acheminement vers l'Ego Transcendantal »


Les Méditations Cartésiennes (1929) est l'oeuvre censée nous introduire à la phénoménologie, prolongeant l'idéalisme transcendantale des Ideens. Il s'agit d'une série de conférences effectuées en France, qui furent retranscrites par Lévinas. Cette première Méditation s'annonce comme un retour à Descartes, ou plutôt, à l'ego Cogito.


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A - L'évidence apodictique

Quelle est donc ma compréhension du monde ? C'est le point de départ de Husserl, qui distingue deux modes de compréhensions, de rapport au monde :

    - Le Jugement, qui est une visée vers le monde. C'est une compréhension par la croyance, par la culture... Bref, une compréhension médiate et incomplète.
    - L'évidence, où il s'agit du procédé inverse. En effet, ma conscience, mon intention se remplit du monde, avec clarté.

Jusque là, aucun problème. Il y a des choses que je juge, et des choses qui se présentent à ma conscience, la remplissent. Mais ça se complique lorsqu'on voit que la plupart des évidences, qui sont pourtant des phénomènes concrêts, peuvent être mis en échec par la raison. Par exemple, le monde existe, c'est une évidence. Mais je peux très bien penser que je fais simplement un rêve cohérent.

Retournons à Descartes avec Le Doute. En effet, qui me dit que cette pierre, si je la lâche, ne va pas aller au plafond ? C'est vrai après tout. Je peux douter intellectuellement de cette évidence empirique.
Et le monde qui est en face de moi. Oui, j'ai une impression de monde, de monde en face de moi, mais puis-je en conclure que le monde soit là, soit un existant ?

Mais ce doute ne serait-il pas secondaire ? Oui, je peux douter que le monde est un existant, qu'il est un rêve cohérent. Mais ce dont je ne peux douter, c'est que je suis toujours en face d'un monde qui se donne à chaque instant. Je peux faire de mon monde un monde solipsiste, mais ce monde restera là. C'est le terrain commun de mon expérience et de ma connaissance.

Bref, comme Descartes, Husserl cherche du solide pour bâtir une philosophie qui unifierait le morcellement philosophique de son époque. Husserl cherche un sol originaire indubitable.


B - Vers l'Ego Transcendantal

Husserl entreprend donc de retourner à l'ego cogito comme sphère subjective transcendantale. Rappelons briêvement que dans le je pense donc je suis, ce n'est pas le raisonnement logique qui prime, comme Gassendi l'a reproché à Descartes, car, effectivement, pour penser il faut être, et alors cette vérité première ne serait plus première. Non, ce qui prime, c'est l'évidence d'une saisie personnelle, c'est l'évidence que je me saisis moi-même à travers le Cogito. C'est un retournement, une réflexivité propre. Le champ d'Husserl est celui de la philosophie réflexive.

L'Ego cogito est une évidence apodictique. Je peux douter du monde (quand bien même il se donne à chaque instant), je peux douter de tout, sauf de ma propre activité. Je peux douter des autres, de leur vie psychique propre, mais je ne peux nier en revanche qu'il s'agit d'un monde pour moi, d'autres pour moi. L'Ego Cogito est un noyau dur sur lequel il faut bâtir la philosophie.

J'ai une expérience du monde comme phénomène, j'ai des expériences empiriques. La manière de les explorer, ce sera la méthode Transcendantale, ou la méthode phénoménologique. Cette méthode consiste à partir de l'Ego Cogito, axiome apodictique, noyau transcendantal absolument soustrait aux déterminations empiriques. L'Ego Transcendantal, c'est ce qui reste après réduction. Il faut inhiber l'existentiel pour déployer le transcendantal.

Cette méthode doit reposer sur la seule évidence apodictique de l'Ego Transcendantal, et se doit donc de désavouer toutes les autres sciences, toutes les habitudes, les croyances. Cette méthode, c'est l'épohkè phénoménologique, mise entre parenthèse radicale.

Mais le monde reste, l'époché ne nous place pas devant un pur néant. Le monde reste toujours là avec sa tendance à demeurer égal à lui-même, à conserver une certaine permanence. L'époché me permet de prendre un recul face à mes données empiriques, et de les considérer, de considérer l'entrelacement du monde et de mes intentions, de mes visées. Ainsi, le retour à l'égo transcendantal me permettra de faire émerger les structures a priori de mon immersion dans le monde.

Ma conscience est conscience de ce monde. La révélation de mon ego cogito transcendantal me lie à mes cogitationes. Sans poser le monde comme existant, transcendantalement, je vise un monde. Je suis en rapport avec lui. Ma visée intentionnelle est une structure transcendantale de mon ego-cogito.

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Pour nous résumer:

1 - Husserl cherche comme Descartes un noyaud dur et apodictique comme point de départ : l'ego cogito. L'Ego Cogito n'est pas l'homme, n'est pas un Moi empirique, c'est une sphère transcendantale, absolument soustraite aux possibles, aux indéterminations. Pour l'instant, cette sphère est solipsiste.
2 - La méthode d'Husserl est la réduction, élévation transcendantal qui considère l'expérience existentielle, l'inhibe et en fait émerger la structure invariante.
3 - Première conclusion : le monde n'est peut-être pas un existant, mais en tout cas il est un donné perpétuel. Transcendantalement, ma conscience est toujours conscience d'un monde.

Mais le noyau apodictique de l'ego cogito n'est pas fermé, il est ouvert sur le futur, sur ses possibles, sur son passé toujours un peu flou, obscure. La clarté de l'ego cogito possède ainsi des halos, des horizons flous. Mais nous reviendrons là-dessus plus tard.

Bref, dans cette première Méditation, Husserl nous dévoile son projet, son assise (l'Ego Transcental) et sa méthode de recherche (épohkè phénoménologique). Cette méthode permettra de dévoiler la structure transcendantale de mon ego cogito.



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Commentaires

A ce stade la grosse différence entre Descartes et Husserl porte déjà sur l’Ego Cogito. En effet pour Descartes, le cogito fonde une substance subjective qui va être la prémisse de raisonnements déductifs. Pour Husserl, le « je pense que je pense » et l’epokhé phénoménologique qui l’accompagne ne fonde pas du tout une substance, mais une subjectivité transcendantale. Husserl reproche à Descartes d’avoir manqué le tournant transcendantal de la réflexion, en s’accrochant notamment à l’évidence du raisonnement déductif, qu’il tenait des mathématiques. Husserl, par cette recherche, pose le problème du pour-moi du monde d’une façon tout à fait « radicale », il semble aller plus loin que Descartes en prolongeant son mouvement. Mais cette façon de poser les choses me paraît bien plus se rapporter à une problématique kantienne qu’à une problématique cartésienne.

Je m’explique (en m’aidant de l’archéologie foucaldienne). Alors que Descartes subissait encore l’influence de la mathesis du système de la représentation, qui l’obligeait aux relations d’ordre organisées subjectivement, Kant s’en échappe, il n’est plus tenu par l’injonction d’organiser les représentations par les représentations. Par ailleurs le cercle cartésien de l’existence divine vient peut-être simplement du fait que la représentation est redoublée sur elle-même, qu’elle fonde en elle-même sa propre possibilité. Mais avec Kant, puisque la mathesis ne peut plus unifier les représentations, il faut un nouveau principe unificateur : ce sera le rôle du transcendantal, l’universel qui fonde la condition de possibilité de toute connaissance, qui n’est donc pas un simple phénomène, une simple représentation.

Donc à part les notions d’évidence et de doute qu’il emprunte explicitement à Descartes, je ne vois pas bien comment Husserl s’en tire avec son Cogito, tellement grande est sa différence avec le Cogito cartésien. Levinas lui-même nous dit : « Mais Husserl aborde le problème de la certitude et le fondement du savoir d’une façon étrangère à Descartes ». Il faut donc, semble-t-il, voir dans les Méditations cartésiennes non pas une prolongation du projet cartésien à partir de l’Ego Cogito, mais un véritable recommencement, dans une direction toute différente, où Kant a déjà mis les pieds. Il me semble que seul « l’esprit » cartésien est conservé : méditation dans le doute méthodique en vue d’acquérir des certitudes. Mais la manière de fonder les sciences sera toute différente.

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La mathesis, c'est la science générale de l'ordre et de la mesure. Elle fonctionne par comparaison entre les représentations. La comparaison par mesure nécessite de diviser et d'appliquer une unité commune. Et ordonner, c'est comparer en une saisie intuitive : "Je reconnais en effet quel est l'ordre entre A et B sans rien considérer d'autre que ces termes extrêmes" (Descartes). Bref la mathesis, c'est ce qui ordonne les représentations, en les unifiant. Mais la relation d'ordre est elle-même une représentation, c'est une représentation redoublée.

Descartes se fait la représentation d'un Dieu infini et parfait et il en déduit son existence hors de lui. C'est que l'être appartient à la représentation (et non l'inverse). Son Dieu, on dirait qu'il représente la représentation, et que du coup il permet la représentation. Il y a un redoublement fondamental de la représentation qui se permet en quelque sorte elle-même de représenter et de se représenter. Bref pour les modernes tout ça n'est pas fondé correctement.
Cependant, le monde subjectif de Descartes est morcelé: la représentation de la table se différencie de celle de la chaise... Bref on a un ordre de l'idée qui se superpose au monde. Avec Kant, il y a une synthèse de toute ça, par le transcendentale: la connaissance de la chaise et de la table est soumise aux mêmes lois d'apparition. On passe ainsi d'un morcellement infini du connaître (même si pour Descartes, il y a une unicité de la connaissance) à une regroupement universelle.


Oui je comprends ça comme ça.
En fait il y a un gros retournement du principe unificateur. Là où pour unifier, ordonner, Descartes était obligé d'analyser sans cesse, par un mouvement "absolument ininterrompu", Kant lui fait une synthèse, qui n'a plus rien à envier à la mathesis, parce qu'il fonde la représentation par le transcendantal.

Après, au niveau de Husserl c'est un peu plus compliqué... Selon Levinas, Husserl a toujours rêvé d'une phénoménologie transcendantale qui serait aussi une mathesis universalis. Mais alors il ne s'agit plus d'ordonner comme le faisait Descartes, il s'agit de formaliser, de logifier d'après des transcendantaux. L'un des problèmes de Husserl, c'est selon les mots de Foucault : "ancrer les droits et les limites d'une logique formelle dans une réflexion de type transcendantal."

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Sur le point qui nous préoccupe, c'est-à-dire la convergence entre le cogito cartésien et le transcantal kantien chez Husserl, Foucault écrit ceci :

Il peut sembler que la phénoménologie a joint l'un à l'autre le thème cartésien du cogito et le motif transcendantal que Kant avait dégagé de la critique de Hume; Husserl aurait ainsi ranimé la vocation la plus profonde de la ratio occidentale, la courbant sur elle-même en une réflexion qui serait la radicalisation de la philosophie pure et fondement de la possibilité de sa propre histoire. A dire vrai, Husserl n'a pu opérer cette jonction que dans la mesure où l'analyse transcendantale avait changé son point d'application (celui-ci est transporté de la possibilité d'une science de la nature à la possibilité pour l'homme de penser), et où le cogito avait modifié sa fonction (celle-ci n'est plus de conduire à une existence apodictique, à partir d'une pensée qui s'affirme partout où elle pense, mais de montrer comment la pensée peut s'échapper à elle-même et conduire ainsi à une interrogation multiple et proliférante sur l'être).

C'est curieux, j'ai cherché un peu, et je n'ai pas encore trouvé d'explication sur ce point de la part de phénoménologues (à part des études spécialisées inaccessibles par le net). Apparemment il y a bien Sartre qui en dit quelque chose dans Etre et Néant, avec son cogito pré-réflexif, mais je n'ai pas lu ce bouquin. Levinas, dans En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, reste assez évasif là-dessus.



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