Littérature et image en classe de terminale

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Message par Kokof le Mar 4 Fév 2020 - 10:06

Littérature et image en classe de terminale


Comme si l’étude d’un grand texte littéraire (dramatique, biographique ou moral) ne suffisait pas et n’était pas assez riche ni assez complexe, on croise en terminale l’étude du texte à l’une de ses adaptations cinématographiques. Pourquoi étudier un film en cours de littérature (la contradiction est patente) ? D’autant plus qu’il existe une option cinéma au lycée.

Le programme scolaire français se veut ludique pour capter l’attention des jeunes. L’Education nationale doit penser que l’étude d’un texte seul risque d’ennuyer les élèves. Donc on ajoute des images. C’est une lamentable régression infantile : les élèves de terminale ne peuvent pas lire un texte sans illustration ! Il faut divertir et réveiller les jeunes avec un film pour éviter qu’ils ne roupillent en classe. Du moins c’est ainsi qu’on les juge. Mais si l’on ne déshabitue pas les jeunes à regarder des images, même en cours de littérature, comment pourront-ils jamais se concentrer pour lire un livre entier ?

Ce programme est aussi un effet de mode. Le cinéma est si populaire (surtout en France, qui est le pays le plus cinéphile du monde) qu’on ne peut plus s’en passer. Même en cours de littérature, on veut du cinéma. Enfin, la fascination de la société des écrans pour les images a évidemment de l’influence. Les auteurs du programme de littérature n’ont donc aucun recul sur la culture contemporaine, dont ils transmettent les valeurs populaires.

Mais en quoi l’étude croisée du texte et d’une adaptation est-elle si négative ? D’abord, on ne peut pas imaginer pire réflexe que de regarder l’adaptation d’un livre qu’on vient de lire. C’est une aliénation intellectuelle qui détruit l’imaginaire du lecteur et le souvenir de son expérience primitive avec le texte. Autrefois, les professeurs de lettres étaient opposés par principe aux adaptations et les déconseillaient à leurs élèves (lorsque Harry Potter à l’école des sorciers fut adapté à l’écran, par exemple), pour préserver l’imaginaire de leurs élèves et leur apprendre la valeur intime de la lecture. Aujourd’hui, l’adaptation est au programme ! C’est une perversion de la littérature et de son enseignement.

Ensuite, les adaptations cinématographiques sont presque toujours ratées et inutiles. L’adaptation par Stephen Frears des Liaisons dangereuses (au programme de terminale en 2009), par exemple, qui remporta pourtant l’Oscar de la meilleure adaptation, est laide et ne vaut pas une seule Lettre du roman de Laclos. Cette année, c’est l’adaptation par Bertrand Tavernier de La Princesse de Montpensier qui est au programme. Comment ce film anodin, largement décrié, pourrait-il apporter quelque chose à l’étude de la nouvelle de madame de Lafayette ?

Quand l’adaptation est réussie (Le Procès d’Orson Welles d’après le roman de Kafka, par exemple), l’analyse comparée reste facultative, le livre se suffisant à lui-même et étant toujours plus riche que le film, qui est une contraction du livre. Le cinéma, en effet, est un médium synthétique et elliptique, alors que la littérature est un médium épique et analytique.

Enfin, le programme induit l’idée fausse que la littérature n’est pas picturale, et que les images sont nécessairement et par nature visuelles. Un roman, une biographie ou un livre moral (comme Les Caractères de la Bruyère, au programme en 2005) peignent autant que la peinture et figurent autant que le cinéma. La figure de style, par exemple, est une image. C’est donc l’art stylistique et poétique de produire des images qui devrait être enseigné, et non les adaptations opportunistes, commerciales et nostalgiques des classiques de la littérature.

Au lieu de voir une mauvaise adaptation, il serait beaucoup plus bénéfique de lire un second texte du même auteur (par exemple, lire Œdipe à Colone si l’on étudie Œdipe-Roi de Sophocle) ou d’un auteur contemporain de l’auteur du premier texte (par exemple, lire les lettres de Valincour sur La Princesse de Clèves si l’on étudie le roman), qui éclaire ou complète l’étude du premier texte. Il est aussi préférable de lire une adaptation littéraire (par exemple, comparer les deux versions de Médée par Euripide et Sénèque, ou de Phèdre par Euripide et Racine).

Plus généralement, le temps perdu devant un film médiocre pourrait être utilisé pour grossir le texte du programme. Cette année, par exemple, au lieu de La Princesse de Montpensier, qui est une nouvelle et devrait plutôt être lue en seconde ou en première, lire La Princesse de Clèves. Déplorons à ce sujet l’appauvrissement constant des programmes littéraires en terminale. Les élèves n’étudient que deux œuvres pendant l’année, au lieu de quatre autrefois. Cette année, les deux œuvres au programme sont des textes courts ! Une nouvelle et une pièce de théâtre (Hernani). Cela représente trois heures de lecture sur un an !

Alors qu’en terminale littéraire (ou option littérature maintenant que les séries générales sont démantelées) la priorité et l’objectif devraient être d’habituer les futurs bacheliers à lire tous les jours des textes assez longs (une dizaine de pages au moins, l’équivalent d’un chapitre de roman) pour les préparer à l’université où ils devront lire plusieurs livres par semaine, les programmes sont réduits, le niveau abaissé et le bac littéraire donné à des jeunes qui n’auront même pas lu un roman dans l’année ! On s’étonne ensuite que les jeunes bacheliers échouent à l’université!
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Kokof
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