Le Banquet, Analyse

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Le Banquet, Analyse

Message par cedric le Jeu 7 Mar 2013 - 11:15

- On dit parfois, continua-t-elle, que chercher la moitié de soi-même, c'est aimer ; et moi je dis, mon cher, qu'aimer, ce n'est chercher ni la moitié ni le tout de soi-même, si cette moitié et ce tout ne sont pas bons, puisque les hommes consentent à se laisser couper les pieds et les mains quand ces parties d'eux-mêmes leur paraissent mauvaises ; car ce n'est pas, je pense, à ce qui lui appartient que chacun de nous s'attache, à moins qu'il ne regarde le bien comme une chose qui lui est propre et fait partie de lui-même, et le mal comme une chose étrangère ; car les hommes n'aiment que le bien ; n'est-ce pas ton avis ?
- Si, par Zeus, répondis-je.
- Donc, reprit-elle, on peut dire simplement que les hommes aiment le bien ?
- Oui, répliquais-je.
- Mais ne faut-il pas ajouter, reprit-elle, qu'ils aiment que le bien soit à eux ?
- Il le faut ajouter.
- Et non seulement qu'il soit à eux, continua-t-elle, mais qu'il soit à eux toujours ?
- Oui, aussi.
- L'amour est donc en somme, dit-elle, le désir de posséder toujours le bien.
- C'est parfaitement exact », répondis-je.
- Elle continua : « Si l'amour est en général l'amour du bien, comment et dans quel cas appliquera-t-on le nom d'amour à la passion et à l'ardeur de ceux qui poursuivent la possession du bien ? Qu'est-ce au juste que cette action spéciale ? Pourrais-tu me le dire ?
- Si je le savais Diotime, lui dis-je, je ne serais pas en admiration devant ta science, et je ne fréquenterais pas chez toi pour m'instruire précisément sur ces matières.
- Eh bien ! Reprit-elle, je vais te le dire. C'est l'enfantement dans la beauté, selon le corps et selon l'esprit.
- Il faut être devin, dis-je, pour saisir ce que tu dis, et je ne comprends pas.
- Eh bien, reprit-elle, je vais parler plus clairement. Tous les hommes, dit-elle, sont féconds, Socrate, selon le corps et selon l'esprit. Quand nous sommes en âge, notre nature sent le désir d'engendrer, mais elle ne peut engendrer dans le laid, elle ne le peut que dans le beau ; et en effet l'union de l'homme et de la femme est enfantement. C'est là une œuvre divine, et l'être mortel participe à l'immortalité par la fécondation et la génération ; mais elle est impossible dans ce qui est discordant ; or le laid ne s'accorde jamais avec le divin, tandis que le beau s'y accorde. La Beauté est donc pour la génération une Moire et un Eileithyie. Aussi quand lêtre pressé d'enfanter s'approche du beau, il devient joyeux, et, dans son allégresse, il se dilate et enfante et produit, quand, au contraire, il s'approche du laid, renfrogné et chagrin, il se resserre sur lui-même, se détourne, se replie et n'engendre pas ; il garde son germe, et il souffre. De là vient pour l'être fécond et gonflé de sève le ravissement dont il est frappé en présence de la beauté, parce qu'elle le délivre de la grande souffrance du désir ; car l'amour, ajouta-t-elle, n'est pas l'amour du beau, Socrate, comme tu le crois.
- Qu'est-ce donc ?
- L'amour de la génération et de l'enfantement dans le beau.
- Je veux bien l'admettre, dis-je.
- Rien n'est plus vrai, reprit-elle. Mais pourquoi de la génération ? Parce que la génération est pour un mortel quelque chose d'immortel et d'éternel ; or le désir de l'immortalité est inséparable du désir du bien, d'après ce dont nous sommes convenus, puisque l'amour est le désir de la possession perpétuelle du bien : il s'ensuit nécessairement que l'amour est aussi l'amour de l'immortalité. »

( p.74-75-76 )


Nous sommes convenus que l'amour est l'amour du beau. Soit. Or, l'amour désigne le désir de toujours posséder le bien, puisque le désir est désir de ce qui nous manque. Or, ceux qui poursuivent la possession du bien ( c'est à dire de ce qu'ils jugent être un bien, selon leur force et leur capacité, disons ), Diotime nous dit qu'ils le font par l'enfantement dans la beauté, selon le corps et selon l'esprit.

En d'autres termes, l'enfantement, le fait d'enfanter, est le signe de l' Amour, son acte, sa réalisation. Or, chaque individu peut enfanter à deux niveaux, au niveau du corps, dans la reproduction, et au niveau de l'esprit, par les sciences et la philosophie. Il convient ici de souligner que, chacun se voit déterminé son mode d'enfantement, partant la définition de la beauté qui lui convient, selon la joie ou la tristesse qu'il ressent en présence de ce qu'il va juger beau ou laid. En d'autres termes, sa perception de la beauté va déterminer son mode d'enfantement. On peut d'ores et déjà indiquer que le philosophe se définit précisément par le fait que, sa manière d'enfanter va se situer au niveau de l'esprit, Socrate étant un accoucheur d'âme. Le philosophe enfante des discours qui concernent les idées. C'est sa manière à lui de participer à l'immortalité. Mais nous aurons à y revenir.

Diotime souligne la précision qu'elle avait déjà posée auparavant, selon laquelle le beau n'était pas la qualité d'un objet mais se trouvait au niveau du sujet animé par lui. En effet, elle souligne que l'amour n'est pas l'amour du beau mais que l'amour désigne l'amour de la génération et de l'enfantement dans le beau. Ce qui signifie que le beau correspond précisément à l'acte même d'enfanter, à la génération elle-même, en tant qu'elle symbolise la continuation et l'immortalité du bien. Le beau tient à cette immortalité même, à l'acte de génération qui la permet. Or nous avons d'une part l'immortalité de la présence du corps ( enfantement physique ) et l'immortalité de la présence des idées ( enfantement de l'esprit ). Le philosophe est celui qui permet aux idées d'être immortelles au sein du monde des hommes. C'est d'ailleurs sans doute son rôle d'interprète, de permettre aux idées de subsister au sein du monde des hommes.

Nous apprenons que l'acte d'enfanter, en fonction de la « destination » de chaque individu en fonction de la perception du beau qui l'anime, délivre par là-même l'individu de la grande souffrance du désir, qui est le signe de la nécessité de l'enfantement. D'une certaine manière, la grande souffrance du désir pousse chaque individu à trouver la manière dont il va pouvoir enfanter et participer à l'immortalité, et, ayant trouvé cette manière par les marqueurs de la joie et de la souffrance, qu'elle soit selon le corps ou ( et ) l'esprit, lui permet, en le délivrant du désir, de se libérer, de remplir sa tâche.

Diotime nous apprend que le bien et l'immortalité sont inséparable. L'amour désignant la possession perpétuelle du bien, l'amour est aussi l'amour de l'immortalité, qui permet cette possession perpétuelle. Plus justement l'amour dans l'immortalité qui la définit et qu'il vise.


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Re: Le Banquet, Analyse

Message par Bergame le Jeu 7 Mar 2013 - 17:30

Socrate étant un accoucheur d'âme
Ouaip, mais ça veut dire qu'à strictement parler, si Socrate est un accoucheur, ce n'est pas un "producteur". D'autant que les accoucheuses sont stériles. Il le dit très clairement dans le Théétète : Je suis incapable de produire quoique ce soit, je ne suis qu'un accoucheur qui aide à délivrer les autres de leur production.
Donc là, on est vraiment dans la question : "Qu'est-ce que Socrate ?" Je pense que c'est une question sous-jacente mais récurrente dans les Dialogues.

Et il me semble qu'un autre élément de réponse, c'est que la "production", c'est une activité de femme. Dans le Phèdre, on comprendra que Socrate n'est pas exactement un producteur, mais disons un "ensemenceur" : Il sème les graines de la philosophie dans les âmes fertiles tout comme le paysan ensemence son champ ou que l'homme met la petite graine dans le ventre de la femme.

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