Contribution de Kant, au distinguo aujourd'hui commun, entre la philosophie et la science

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Message par Morologue le Sam 27 Oct 2018 - 17:20

Kant, II-I-I, a écrit:Le grand succè que la raison obtient par la mathématique nous amène tout naturellement à présumer que la méthode employée par cette science, sinon la science elle-même, réussirait aussi en dehors du champ des grandeurs, puisqu'elle ramène tous ses concepts à des intuitions qu'elle peut donner a priori et qu'elle se rend par là, pour ainsi dire, maîtresse de la nature, tandis que la philosophie pure, avec des concepts discursifs a priori, divague sur la nature sans pouvoir rendre intuitive a priori leur réalité, ce qu’il faudrait pour les rendre croyables. Aussi voit-on que les maîtres en cet art n'ont jamais manqué de confiance en eux-mêmes et que le public a toujours conçu de grandes espérances de leur habileté toutes les fois qu'ils ont voulu se mettre à l’œuvre. En effet, comme ils ont à peine philosophé sur leur mathématique (une entreprise difficile !), la différence spécifique entre l'un des usages de la raison et l'autre ne leur vient pas à l'esprit, ils n'en ont même pas l'idée. Des règles vulgaires et empiriquement appliquées, qu'ils tirent de la raison commune, leur tiennent lieu d'axiomes. D'où peuvent leur venir les concepts d'espace et de temps dont ils s'occupent (comme des seules grandeurs primitives) ? Cela leur importe fort peu et il leur paraît de même inutile de rechercher l'origine première des concepts purs de l'entendement et, par là même, l'étendue de leur valeur ; ce qu'ils trouvent utile, c'est seulement de s'en servir. En tout cela ils font très bien, pourvu qu'ils ne dépassent pas les limites qui leur sont assignées, je veux dire celles de la nature. Autrement ils se risquent, sans s'en apercevoir, hors du champ de la sensibilité, sur le terrain mal assuré des concepts purs et même transcendantaux, où ils ne trouvent ni une terre qui puisse les porter, ni une eau qui leur permette de nager (instabilis tellus, innabilis unda) et où l'on ne peut faire que des pas flottants dont le temps ne conserve pas la moindre trace, tandis que dans la mathématique, au contraire, leur marche ouvre une grande route que la postérité la plus reculée peut encore suivre avec confiance.

Puisque nous nous sommes fait un devoir de déterminer exactement et avec certitude les limites de la raison pure dans l'usage transcendantal, mais que cette sorte de tendance a ceci de particulier que, malgré les avertissements les plus pressants et les plus clairs, elle se laisse toujours abuser, avant que l'on renonce entièrement à son dessein, par l'espoir d'arriver par-delà les limites de l'expérience dans les attrayantes contrées de l'Intellectuel, il est nécessaire d'enlever, pour ainsi dire, sa dernière ancre à une espérance fantastique et de montrer que l'application de la méthode mathématique dans cette espèce de connaissances ne peut procurer le moindre avantage, si ce n'est peut-être celui de lui découvrir plus clairement ses propres faiblesses ; que la géométrie et la philosophie sont deux choses tout à fait différentes, bien qu'elles se donnent la main dans la science de la nature, et que, par conséquent, les procédés de l'une ne peuvent jamais être imités par l'autre.

La solidité des mathématiques repose sur des définitions, des axiomes et des démonstrations. Je me contenterai donc de monter qu'aucun de ces éléments, dans le sens où le prend le mathématicien, ne peut être fourni ni imité par la philosophie ; que le géomètre, en suivant sa méthode dans la philosophie, ne construirait que des châteaux de cartes et que le philosophe, en appliquant la sienne sur le terrain de la mathématique, ne peut faire qu'un verbiage. Toutefois la philosophie a un rôle à jouer dans la mathématique : elle en fait connaître les limites, et le mathématicien lui-même, quand son talent n'est pas déjà circonscrit par la nature et restreint à sa sphère, ne peut ni repousser les avertissements de la philosophie, ni s'élever au-dessus d'eux.
Où c'est drôle alors, comme toute l'intelligence kantienne (sa finesse d'esprit) témoigne, sans parvenir à s'en départir, d'un distinguo tout aussi net entre l'homme et la nature, la pensée et le monde. Nombreux sont ceux qui, aujourd'hui encore, raisonnent en ces termes - si ce n'est tout le monde et personne à la fois.

Le transcendantalisme reste, bon gré mal gré, un dualisme, quoiqu'il contribua au distinguo aujourd'hui commun, entre la philosophie et la science. Il faut être (post-)kantien, pour le poser nettement.

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Message par Morologue le Lun 29 Oct 2018 - 13:59

Kant, CRP, II-I-I, a écrit:2. DES AXIOMES. - Les axiomes sont des principes (Grundsätze = assises de fond) synthétiques a priori qui sont immédiatement certains. Or, un concept ne saurait être uni à un autre d'une manière synthétique et cependant immédiate, parce que, pour que nous puissions sortir d'un concept, une troisième connaissance intermédiaire est requise [la définition]. Or, comme la philosophie est simplement la connaissance par concepts, il ne s'y trouve aucun principe qui mérite le nom d'axiome. [...] Les principes discursifs sont donc tout autre chose que les principes intuitifs, c'est-à-dire que les axiomes. Les premiers [principes discursifs de la philosophie] exigent toujours une déduction dont les derniers [principes intuitifs de la science] peuvent entièrement se dispenser et, comme, pour cette même raison, ceux-ci sont évidents, et que les principes philosophiques, avec toute leur certitude, ne peuvent jamais émettre des prétentions égales, il s'en faut infiniment qu'une proposition synthétique quelconque de la raison pure et transcendantale soit aussi manifeste (ainsi qu'on a coutume de le dire faussement) que cette proposition : deux fois deux font quatre. [...] La philosophie n'a donc pas d'axiomes et elle n'a jamais le droit d'imposer si absolument ses principes a priori ; elle doit, au contraire, s'appliquer à justifier ses titres à leur égard par une déduction solide.
3. DES DEMONSTRATIONS. - Seule une preuve apodictique en tant qu'elle est intuitive, peut s'appeler démonstration. L'expérience nous apprend bien ce qui est, mais non que ce qui est ne puisse pas être autrement. Aussi les arguments empiriques ne peuvent-ils fournir aucune preuve apodictique. Mais la certitude intuitive (anschauende = à-regarder), c'est-à-dire l'évidence, ne peut jamais résulter de concepts a priori (dans la connaissance discursive), quelque apodictiquement certain que puisse être, d'ailleurs, le jugement. Il n'y a donc que la mathématique qui contienne des démonstrations, parce qu'elle ne dérive pas sa connaissance de concepts, mais de la construction des concepts, c'est-à-dire de l'intuition qui peut être donnée a priori comme correspondante aux concepts. [...] La méthode philosophique [...] doit toujours considérer le général in abstracto (au moyen de concepts), tandis que la mathématique peut le considérer in concreto (dans l'intuition singulière) et, cependant, au moyen d'une représentation pure a priori, par où tout faux pas devient visible. Aussi donnerais-je plus volontiers aux preuves philosophiques le nom de preuves acroamatiques (= à entendre) (discursives), parce qu'elles ne peuvent être faites que par de simples mots (par l'objet en pensée), plutôt que celui de démonstrations, puisque ces dernières, comme déjà l'expression l'indique, pénètrent dans l'intuition de l'objet.
De tout cela il s'ensuit qu'il ne convient pas à la nature de la philosophie, surtout dans le champ de la raison pure, de prendre des airs dogmatiques et de se parer des titres et des insignes de la mathématique, puisqu'elle n'appartient pas à l'ordre de cette science, bien qu'à la vérité elle ait tout lieu d'espérer être avec elle en union fraternelle. Ce sont là de vaines prétentions qui ne peuvent jamais réussir, mais qui doivent plutôt la diriger en sens contraire de son but, qui est de découvrir les illusions d'une raison qui méconnaît ses bornes [...]
Tout ceci, en plus de compléter ce qui précède, relègue littéralement les prétentions du spinozisme dans les cages de la pensée magique, par exemple.

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