Nietzsche, Par-delà Bien et Mal

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Nietzsche, Par-delà Bien et Mal

Message par Bergame le Jeu 20 Sep - 20:01

Ressuscité de Philautarchie



Par-delà Bien et Mal (1886) est un livre riche et assez clair. Il expose certains des grands principes Nietzschéens sans poser beaucoup d'ambiguïtés. Je vais me concentrer ici sur trois chapitres, ceux qui me semblent les plus importants quand à ce que j'aimes à considérer comme le matérialisme de Nietzsche.


Section 1 : Des préjugés des philosophes

Nietzsche n'est pas un philosophe, c'est plutôt un interprète. Il interprète les mouvements de l'homme, ses inclinaisons, pensées, pour débusquer les forces à l'oeuvres, les mouvements véritables qui guident ses actions. C'est ce que Ricoeur appellerait un Herméneute. Nietzsche, va s'interesser en premier lieu à l'activité philosophique, avec comme ennemi premier : Kant.

Qu'est-ce donc que cette volonté des philosophes de rechercher la vérité ? De rechercher un ordre, une chose en soi ? Un inconditionné ? Et d'ailleurs, pourquoi une chose en soi ? Pourquoi l'apparence aurait-elle moins de valeur, pourquoi le sensible serait haïssable ? Cet héritage platonicien d'une recherche d'un absolu, d'un anhypothètique en dehors du monde est en vérité une crainte, une crainte de la vie. Le philosophe est timide et vulnérable, et cherche alors à se rendre seigneur et maître de l'existence.

Le philosophe est un tyran. Un tyran qui transforme le monde à son image, à ses propos. L'activité philosophique est mûe par une pulsion tyrannique. Au final, l'Idée triomphe sur les sens. Or la philosophie, et la science elle-même, la physique, sont des arrangements. L'homme ne pourrait peut-être pas vivre sans ces arragements, sans écraser le monde, la vie. Le savant projette des signes et chosifie les formules. Ce besoin de vérité est faiblesse. Ce besoin de chosification est leurre. Le savant mobilise ses forces au service de sa survie.

Bref, sous l'action, sous l'intention se cache des forces, des inclinaisons qu'il faut aller débusquer, non sans une certaine cruauté. Car il faut être cruel pour aller creuser là où ça fait mal, là où les hommes placent leur foi, leurs idoles. Et pourtant, c'est la philosophie de l'avenir.


Section 2 : L'esprit libre

    Qu'est-ce donc que ces philosophes de l'avenir ? Assurément pas des dogmatiques, mais des hommes du vrai, c'est-à-dire, des hommes qui embrassent les gestes, propos et actions des hommes pour en retirer leur motifs cachés, leurs intentions secrètes.
    L'objection, l'écart, la gaie méfiance, le sarcasme sont signes de santé : tout inconditionné relève de la pathologie.

    Nietzsche, Par-delà Bien et Mal, Aphorisme 154

Ce sont des hommes du rire, du gai savoir, des rustres mêmes, qui ne vont surtout pas se laver les mains avant de parcourir les textes sacrés.

Le christianisme est en effet une cible de choix pour les doigts de Nietzsche. Il trouve suspect les préceptes religieux. Il faut se méfier de ces "dons de soi", de ces bon sentiments qui veulent le bonheur de l'autre, de ces sacrifices pour le prochain. Il faut convoquer au tribunal ces actions "chrétiennes" et les faire parler pour qu'elles révèlent leur méchanceté, leur tyrannie, leur esclavagisme.

Finalement, il me semble que la pensée de Nietzsche est bel et bien un matérialisme : Les actions, les valeurs de Bien et de Mal, sont en dernier recours régies par des mouvements profonds, des enchêvetrements de désirs, de passions. Ce sont des forces qui veulent leur expansion ou la maîtrise des autres qui sont à l'origine des formations morales de Christianisme. Le §36 est assez clair là dessus, et suffit à lui seul à valider le Nietzsche de Deleuze : pulsions, désirs et passions ne sont que des ramifications de l'élan profond qu'est la Volonté de Puissance.

    Originairement est la Volonté de Puissance, élan, force première. Cette force va par la suite se ramifier, se fragmenter, emprunter diverses formes, divers chemins. D'ailleurs, en véritable précurseur de Freud, Nietzsche déclare :
    Le degré et la nature de la sexualité d'un être humain s'étendent jusq'au sommet ultime de son esprit.

    NIETZSCHE, Par-delà Bien et Mal, Aphorisme 75

Bref, les formations culturelles, religieuses, la pensée et actions sont finalement des effets des ensembles économiques que sont les forces à l'oeuvre.

Qu'est-ce qu'être libre alors ? Qu'est-ce qu'être fort ? Si l'emprise sur le monde vient subvertir la volonté de puissance, alors il faut se rendre indépendant, libre. Indépendant des autres, des jugements moraux, des préceptes unananimes. ll faut se détacher, se rendre irresponsable, se débarasser de ce qui pèse. Il faut se laisser renverser, ne pas tenter de se protéger, de protéger son bien, ses valeurs. Le philosophe ne doit point être "ami de la sagesse", mais bien au contraire, un point d'interrogation dangereux. Mais c'est une rude tâche, car l'Église s'est acharnée à répandre son venin, à rendre haïssable cet homme.


Section 9 : Qu'est-ce qui est noble ?

Par ce "matérialisme énergétique", Nietzsche entreprend une histoire de la civilisation, et par l'opposition de deux figures : le maître et l'esclave. Deux figures qui parfois se juxtaposent, ou se retrouvent même toutes deux dans un même homme.

Le maître est un fort, un barbare. Un barbare qui tend à l'expansion, à la domination. Il se jette sur le pacifique, le faible, l'homme qui s'occupe du bétail, du commerce. Sa volonté de domination s'abbat sur l'homme qui se prête volontier à l'esclavagisme.

Le privilège des forts, c'est de pouvoir créer les valeurs, la morale. Ce qui est nuisible pour le fort est nuisible en soi. La violence, l'oisiveté, sont alors réprimés, condamnés. Le maître parfois, aide le faible, prenant par ailleurs un plaisir certain dans la démonstration de sa puissance. Le maître se trouve volontier des ennemis, qui lui serviront à éconduire son hostilité (finalements, ses ennemis sont bien utiles). Par la religion, et surtout, par les dogmes religieux, les maîtres viennent assujettir le peuple, le troupeau. La morale condamne l'oisiveté, le laisser-aller et la légèreté. Elle chante le don de soi, le sacrifice, au final, la souffrance.

Le faible, quant à lui, se vautre dans une morale de l'utilitarisme (ce qui est bien est ce qui est utile et agréable). Le faible craint le danger, la violence, l'instabilité. On loue le jêune, l'abstinence, la domination de soi : bref on condamne fermement la vie, l'affect. On clâme les méfaits de la passion pour les vertues de la raison (on fait d'ailleurs grand cas de la raison).

L'image de l'homme "bon" véhiculée est un homme simple, voire naïf, en tout cas qui ne cherche pas à ruser l'autre. Pour se réconforter, le faible va croire que le bonheur du maître est inauthentique, factice, et que le vrai bonheur se prend dans les petites choses, les choses simples... Et le faible va même jusqu'à glorifier sa souffrance, affichant une certaine arrogance : la souffrance profonde rend noble, laisse à penser que l'on a traversé des terres réservées aux élus.

Bref, par les mouvements des forces, des instincts, Nietzsche entreprend une "géologie" de l'ordre social. Il inspecte les strates et met à jour leur économie énergétique. Nietzsche se place résolument par-delà bien et mal.

Bergame
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