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Message par neopilina Sam 13 Nov 2021 - 23:57

- Page de titre de l'édition originale, 1785 : " Lettres de Madame la comtesse de L*** à Monsieur le Comte de R*** A PARIS Chez Barrois l'aîné, Libraire, quai des Augustins M. DCC. LXXXV. Avec approbation, et privilège du roi ". 360 pages. Cette publication est également annoncée avec le titre précédent, " L'exemple et les passions, ou aventures d'un jeune homme de qualité ", dans le " Supplément au N° 365 du journal de Paris ", page 1515 (pagination courant sur l'année), du 31 décembre 1785.

- Remarques. Recueil de lettres fictives, on imite clairement madame de Sévigné, il ne se passe rien, on voit un projet de mariage aboutir, très manifestement, on écrit des lettres pour écrire des lettres. Classiquement attribué à une spirituelle demoiselle Fontette de Sommery, dont le plus grand succès, constamment augmenté et réimprimé depuis l'édition originale en 1782, est publié pour la dernière fois en 1785. A lecture, de Fontette, effectivement, cette attribution peut s'entendre. Comme d'habitude, Sade joue au petit Poucet. Le prénom du comte de R*** est Adolphe, à cause d'une erreur, son acte de mariage dit " Donatien Aldof [sic] François (les tabellions parisiens ont un mal fou avec le " Aldonse " provençal initialement choisi qu'ils n'entendent pas, et qui finira par disparaître au profit d'Alphonse), page 51, il écrit " marquis de Sim .... ", on pense à " Simiane ", grande maison de Provence qui possédait le château de Lacoste avant les Sade, par la suite on verra Sade utilisé " Simiane " en entier, page 153, on lit " M .... ", on pense à " Mazan ", Sade est seigneur de Lacoste, Saumane et co-seigneur de Mazan, etc., etc. Ici, pour retrouver Sade, en plus de quelques petites mentions mordantes, visant pour la énième fois sa belle-famille via une anecdote rapportée par un personnage qui servent de signature, en toute fin d'ouvrage, ce n'est pas tant à ses textes qu'il faut se référer, mais à sa biographie. Dans la dite anecdote, une certaine Pélagie, fille d'un négociant, est engrossée par un marquis, le mariage est donc impossible, malgré les promesses du scélérat, la malheureuse accouche d'une fille qui est baptisée Justine, etc. A partir de 10 ans, Donatien est à Paris pour faire sa rentrée au collège, Louis le Grand, tenu par les jésuites, où il sera initié à quelques " pratiques " (sodomie et fustigation) des " bons " pères (pratiques qui commencent très sérieusement à exaspérer le haut du panier de la noblesse française qui place ses héritiers en titre dans cet établissement), puis son entrée, à 14 ans, à la très prestigieuse École des chevau-légers de la garde royale (cavalerie légère), où il sera cueilli par la Guerre de Sept ans, dont il fera les six campagnes (cette pause hivernale lors des conflits qui remonte à la nuit des temps à certaines latitudes, " on prend ses quartiers d'hiver ", n'a rien à voir avec le bien être des soldats, c'est un impératif logistique lié à la disponibilité de fourrages pour les chevaux). Sade qui prétend tout dire, ne nous parle jamais de la guerre, pourtant on peut le situer de façon certaine sur certains champs de bataille où sa bravoure est remarquée. C'est tout ce qu'on savait sur cette période. Et puis Maurice Lever en étudiant et en publiant une partie des correspondances de Sade père, Jean-Baptiste, nous révèle qu'adolescent Donatien passe une bonne partie de ses vacances scolaires chez deux amies de son père, madame de Raimond, Dame (veuve, elle exerce les fonctions de seigneur de son mari défunt) de Longeville, et madame de Saint Germain. Mères de substitution bien manifestes, pour Sade en premier, il les appelaient " Maman ", et celles-ci dans leurs lettres au père ne parlent jamais que de leur " fils " (" Sade ", chapitre IV, Maurice Lever). Après la mort de son père, en 1767, Sade, jusqu'à sa mort, ne cessera jamais de relire les correspondances de son père, il les annote, etc. Et dans cet ouvrage, il revisite celles-ci, et surtout, la période de sa vie la plus paisible et heureuse. L'exercice littéraire est au moins tout autant une évasion.

Et puis. On sait que la saignée médicale est alors très très pratiquée. Même ceci rappelé, on saigne tout de même beaucoup dans cet ouvrage : 23 fois. A tour de bras, si j'ose dire. Une malade, il est vrai mal en point, après 3 saignées, se voit saigner " des quatre membres en huit heures ". A titre personnel, pour les événements de l'hiver 1774/5, outre les viols par ascendant, des pratiques fustigatoires non consenties (celles et ceux qui consentent ne se plaignent pas, et cet hiver là, il y a un monde fou au château), la présence, pour un certain décorum d'ossements humains, qui jette un trouble immense (en fait ils ont été fournis par des prostituées de Marseille à la demande de Sade), je pense que Sade a détourné la pratique médicale de la saignée à des fins sexuelles. C'est la plus grave et la moins bien documentée des affaires, les familles ont fait tout ce qu'elles ont pu pour qu'il en soit ainsi. Jusqu'à l'obtention d'une lettre de cachet pour faire enfermer une jeune maquerelle de Lyon, un peu trop bavarde, qui a participé au recrutement, aux alentours de Lyon et de Vienne (assez loin de Lacoste, la réputation du marquis est déjà plus que notoire) des jeunes domestiques puis aux orgies dont elle sortira enceinte. Elle est libérée en février 1778, sur sa promesse de ne jamais ouvrir la bouche sur cette affaire. La marquise écrit qu'on est tout à fait disposé à rendre, je cite, " tout cela ", elle parle des jeunes domestiques, masculins et féminins, de ceux qui se plaignent (a contrario, il faudra chasser un jeune " secrétaire " qui se trouve très bien au château, mais le marquis ayant fui, sa présence n'est plus requise), mais surtout, surtout, " pas tout de suite ", on dit oui à toutes les requêtes, réclamations, mais pas question de laisser partir les plus véhémentes et abimées, placées chez des proches, dont l'oncle paternel de Sade, ou encore un couvent, tous très très embarrassés de cette commission, et qui finiront par les laisser partir. Pourquoi ? On le voit dans les différentes correspondances : pour que les traces sur les corps disparaissent. Et Paul Bourdin dans son ouvrage de référence parle de " boutonnières aux bras ", ce genre de précision est rarissime dans tout ce qui concerne cette affaire où tout est abordé le plus allusivement possible. D'un point de vue littéraire, cette déviance donnera par amplification naissance au personnage du comte de Gernande dans les " Justine ", et quelques autres maniaques de la saignée dans l'oeuvre. Bourdin considère, à tort, que c'est cette affaire qui vaudra à Sade la longue détention qui commence en 1777. Avant même l'hiver 74/5, le sort de Sade est scellé, la lettre de cachet est déjà émise, tous les ordres émanant de la Maison du Roi, justice extraordinaire, ordonnant son arrestation insistent sur la saisie de tous ses " papiers ". A crimes égaux (et même plus graves, des homicides), des grands seigneurs n'ont pas fait un jour de prison, mais ils rentraient dans le rang. Sur la seule base de la délinquance sexuelle, sans exonérer Sade de quoi que ce soit, sous l'Ancien Régime, une telle détention d'un marquis ne se comprend pas. Et une fois en détention, on voit bien que c'est le marginal à sa propre caste et la plume qu'on maintient entre quatre murs.

- Situation du prisonnier Sade au premier janvier 1786. Sade depuis le 29 février 1784 est à la Bastille (la prison royale du fort de Vincennes a été fermée). Et puis, par arrêt du Conseil d'Etat, le 30 juillet 1785, Thiroux de Crosne remplace Jean Charles Pierre Lenoir à la lieutenance générale de Paris. Thiroux devient par là, entre autres, personnellement responsable des prisonniers du Roi, de la justice extraordinaire, d'exception. Les conditions de détention d'un prisonnier du roi sont totalement individualisées en fonction des faits reprochés et du statut social du prisonnier. Pour les affaires d'état, c'est le roi lui-même qui les fixent, et ainsi de suite de façon graduelle et décroissante dans la hiérarchie, par le ministre, le lieutenant général et enfin le gouverneur de la forteresse. Les conditions de détention changent, parfois en bien, parfois en mal. Sade le dit, l'écrit, en dehors des fonctions vitales, de son heure de promenade, il lit et écrit au moins 12 heures par jour. On ne sait pas très précisément quand Sade et son épouse peuvent se voir en tête à tête lors des visites de celle-ci (c'est en 1784 ou en 1785). En tous cas, sur ce genre de choses, on peut faire une confiance totale à Sade : s'ensuit une véritable hémorragie de textes, la production imprimée de Sade, déjà régulière, explose (le nombre d'ouvrages, leur volume et leur caractère sadien de plus en plus manifeste). Et, on le sait depuis longtemps, une fois libéré, la première chose qu'il fait c'est de courir chez sa femme (qui a fait une demande officielle de séparation de corps) pour récupérer ses manuscrits sortis officiellement (théâtre, etc.) et ceux sortis clandestinement par la marquise. Jusqu'à 1790, incarcéré par la justice du roi, ses détracteurs, n'ont pas le droit, c'est illégal, de faire imprimer le nom d'un prisonnier du roi, ils le critiquent dans la presse, sans le nommer donc, il leur répond dans ses préfaces, etc., on va le voir. Sade, en très très vieux routier de la clandestinité, conquiert le moindre espace abandonné par ses geôliers. Déjà, la nature des accords entre Lenoir interrogent sérieusement. Lenoir savait que Sade s'exprimait dans les colonnes du " Journal de Paris " : par la même voie, ce qui lui permet d'informer tout le monde efficacement, les colonnes de tous les journaux lui étant forcément largement ouvertes (il a aussi cette police en charge), tantôt il remet Sade à sa place, tantôt il fixe des limites aux détracteurs, etc. La surveillance exercée par Lenoir était beaucoup plus personnelle (pas forcément plus sévère). Sur son ordre exprès, le courrier sortant et entrant de ce prisonnier passe par ses mains, son successeur n'en fera pas autant, il abandonne cette tâche aux censeurs lambda (" infâmes gribouilleurs ", etc., etc. selon Sade et auxquels, selon l'humeur, ils adressent un mot " doux " à l'occasion), des inspecteurs de police. Mais en tout état de cause, il y a un avant le transfert et le changement de lieutenant général, et un après, qu'on peut dûment constater. Tous les grands biographes se sont tout de même interrogés. Sade libéré par la Révolution, dés qu'on lui demande son état civil, dit, pour la profession, " hommes de lettres ". Mais quelles " lettres " ? La " Justine " de 1791 ? Certainement pas, jusqu'à sa mort, officiellement, mais pas en privé et dans sa correspondance avec des intimes, il niera en être l'auteur. Alors quoi ? Les grands biographes du XX° siècle avouent qu'ils ne voient pas. Mais ce n'était pas le cas des contemporains, détracteurs ou sympathisants (" Journal de Paris "), qui connaissent depuis des lustres le plumitif patenté, dont on ne pouvait pas légalement évoquer le nom pour des raisons totalement inhérentes à l'Ancien Régime, avec sa justice parallèle, d'exception, royale. Mais après la Révolution, cette justice, et ses cohortes de conséquences concrètes, disparaissent (dont les lettres de cachet, ce qui libère Sade de facto), et désormais, on ne se prive plus. A cela, il faut ajouter que Sade, un homme qui a voulu, suite à une passion aussi ancienne que radicale pour l'écrit, à force de travail, être un écrivain (il n'a pas de " don naturel ", comme cela s'entend pour un grand écrivain, artiste, et il le sait), était très exigeant à l'endroit de ses propres productions, et n'a donc pas éprouvé le besoin, bien au contraire, de revendiquer des " drouilles " ainsi contraintes qui étaient toutes tombées à plat à leur publication. Que l'une d'entre elles dépasse les bornes, c'était provoquer une enquête approfondie et les rétorsions qui vont avec. Détenu, Sade réussit à publier, mais il sait qu'il est constamment sur le fil du rasoir. Sade, Wikipédia : " [en 1791] Sade annonce à Reinaud, son avocat à Aix : « On imprime actuellement un roman de moi, mais trop immoral pour être envoyé à un homme aussi pieux, aussi décent que vous. J’avais besoin d’argent, mon éditeur me le demandait bien poivré, et je lui ai fait capable d’empester le diable. On l’appelle " Justine ou les Malheurs de la vertu ". Brûlez-le et ne le lisez point s’il tombe entre vos mains : je le renie. » Sade a déjà un imprimeur tout trouvé, et si celui-ci lui demande du " poivré ", c'est qu'il sait déjà quelle veine Sade exploite. Avec le changement de régime, Sade, qui a fait et terminé ses classes d'écrivain derrière les barreaux, libre, peut se laisser aller, et les imprimeurs aussi, tout le monde en fait. Sade peut prendre son envol, enfin sans entrave.

- Remarque bibliographique. Problème chronologique. Comme on l'a vu ci-dessus, selon moi, Sade réussit à faire imprimer au moins trois titres en 1785. La parution des deux derniers fait l'objet d'une publicité (étymologie première " rendre publique ") conjointe dans un supplément du " Journal de Paris " du mois de décembre (on y trouve les deux titres l'un au dessus de l'autre). J'ai donc placé le premier titre pour l'année 1785, pour lequel je n'ai trouvé aucune indication dans la presse, avant ces deux là (ça serait étonnant que trois titres soient imprimés en décembre). Dans ce cas précis, ce n'est pas prendre un grand risque. Je vais prendre l'exemple de l'année suivante, 1786. J'ai également trouvé pour cette année plusieurs titres. L'un d'eux est publié au mois de mars, un autre au mois de novembre, pour les autres, je n'ai pas réussi à trouver d'indication précise sur la publication. Je vais rencontrer ce type de problème jusqu'à la fin des deux périodes présentement examinées, un tant soit peu défrichées (" Jusqu'à 1777, libre " et " De 1777 à 1790, prisonnier du roi "). Outre les mentions dans la presse, des indications dans les préfaces de Sade permettent de relier chronologiquement entre eux certains titres, mais d'autres, pour une même année, restent en l'état isolés relativement aux autres. Donc, nota bene, pour ceux-ci, faute de mieux, en attendant des informations supplémentaires, je les évoquerais systématiquement après les ouvrages pour lesquels je dispose d'informations permettant de les situer plus précisément dans l'année et les uns aux autres.

(à suivre)

Edité. Dernière édition le 19 novembre 2021.

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Message par neopilina Ven 19 Nov 2021 - 19:01

- Page de titre de l'édition originale : " L'hypocrite démasqué ou Felix et Colombe, A Londres et A Paris, Chez la veuve Duchesne, Libraire, rue Saint Jacques, près de la place Cambrai ". En deux parties, 261 et 294 pages.
- Edition toulousaine sans date : " L'hypocrite démasqué ou Felix et Colombe, A Toulouse, Chez Laporte, Libraire, près les Changes. Avec permission ". Celle-ci stipule que le libraire a six mois pour faire cette impression à partir de la délivrance de la dite permission datée du 30 novembre 1786. Cet ouvrage est donc imprimé avant le mois de juin 1787. En quatre partie (118, 117, 132 et 141 pages).

- Remarques. Classiquement attribué à Joseph de Maimieux. De ces innombrables attributions " classiques " qui n'ont jamais fait l'objet d'un examen sérieux, parce que l'ouvrage n'en vaut pas la peine, n'attire à aucun titre l'attention, et il y en a des cohortes. Ci-dessus (avec " Anecdotes amoureuses d'un jeune homme de condition, ou l'exemple et les passions "), on a vu une " drouille " de Sade qui figure encore dans les bibliographies officielles du chevalier de Boufflers. On a ici la version sadienne du Tartuffe (le titre complet de la pièce de Molière est bien " Le Tartuffe ou l'Imposteur "). Certains personnages secondaires sont intéressants, on a des libertins notoires, mais qui restent dans les limites admises, acceptables, et l'un d'un, libertin bien patenté, grâce à cela même, saura y faire avec le scélérat de service, sur son propre terrain donc, pour le piéger et ainsi concourir de façon décisive à la réunion de Felix et Colombe. Dans l'avertissement, on lit : " Les vices y sont représentés sous les traits les plus propres à les faire détester " et  qu'on verra " le sincère et touchant retour de jeunes libertins à la vertu, ... " Régulièrement, on renifle l'auto-portrait : " Je me souviens, ..., d'être souvent tombé d'accord avec vous, Marquis, vous, grand juge du coeur humain, irréfragable casuiste de boudoir ou de petite maison, que les mots vertu, constance, mariage, étaient des symptômes d'agonie en un galant homme (page 20) ... A dix-huit ans, morbleu !, j'avais deux maitresses affichées, trois grisettes dont je ne me vantais pas, etc. [sic], brochant sur le tout, un amour en règle (page 81) ... si l'expérience de tous les moments ne m'avait convaincu que notre pauvre nature est susceptible de combiner en soi tous les contraires (page 100) ". Le " Journal général de France ", rubrique " Livres nouveaux. Littérature ", du jeudi 16 mars 1786 annonce cette parution et en fait la critique. Elle est négative, mais comme souvent à l'époque même négative, elle peut être constructive, et Sade qui se sait, se vit, comme apprenti, est très attentif, humble (Sade, " humble ", ça mérite d'insister !) face aux critiques. On le verra se défendre dans une préface ultérieure, où il réagit à une critique qui le lamine et lui renvoie à la figure l'affaire d'Arcueil et son état de prisonnier. Je cite un peu le critique anonyme du " Journal général " : " Nous nous permettons d'abord une observation. Quel plaisir goutent, depuis quelques années, nos Romanciers, en nous présentons des caractères horribles, dégoutants, des monstres, de mauvaises moeurs ? " Je ne sais pas si Sade est visé en propre (je ne le pense pas, il n'est pas identifié), mais il est bien certain qu'il est l'un des plus gros contributeurs à cette littérature. Je cite : " Le tuteur hypocrite a fait une fin épouvantable, qui annonce le reprouvé le plus endurci " et " L'Auteur annonce du talent, de l'imagination; le style est souvent agréable, et même brillant : mais qu'il choisisse mieux ses sujets; qu'il ne nous expose pas des personnages que l'on aime à rencontrer dans aucun lieu ; ... " Sur ce point, il ne faut pas y compter, ça ne va pas s'arranger, si j'ose dire. Et, à titre personnel, mais je n'y connais absolument rien en littérature, contrairement à ce critique, je n'ai rien vu de prometteur dans ce titre, qui se lit bien tout de même. C'est dans le titre suivant que pour la première fois, je prendrais du plaisir en tant que lecteur à lire une " drouille " de Sade. Sade monte en puissance : nombre de titre, leur volume, leur caractère sadien, et, enfin, la qualité.

(à suivre)


Dernière édition par neopilina le Dim 21 Nov 2021 - 15:14, édité 1 fois

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C'est à pas de colombes que les Déesses s'avancent.
" Tout Étant est à la fois a priori Donné ( C'est, il est, et ça suffit pour commencer. ) et Suspect, parce que Mien ", " Savoir guérit, forge. Et détruit tout ce qui doit l'être ", ou, équivalents, " Tout l'Inadvertancier constitutif doit disparaître ", " Le progrès, c'est la liquidation du Sujet empirique, notoirement névrotique, par la connaissance ". " Il faut régresser et recommencer, en conscience ". Moi.
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Message par neopilina Dim 21 Nov 2021 - 14:42

- Page de titre de l'édition originale : " L'heureux jeune homme. Histoire orientale. Première partie. A LONDRES, Chez Thomas Hookham, Libraire, N°. 147, New-Bonde-Street. Et se trouve à Paris, Chez la Veuve DUCHESNE, Libraire, rue Saint-Jacques, au Temple de Goût. 1786 ". Deux parties, 240 et 274 pages.

- Remarques. Dans le cadre de mes recherches, j'ai vu que le titre de " L'heureux jeune homme ... " est souvent mentionné sous cette forme, " Selim Mahoglip, ou l'Heureux jeune homme ", mais je n'ai pas trouvé d'autre édition que l'originale. C'est un conte oriental. Stricto-sensu, le conte oriental se termine à la page 70 de la deuxième partie. A partir de là, Selim, fils d'un Grand Mogol, ce qu'il ne sait pas, est expédié par Sade à Sarpi (Paris). Le " Journal général de France ", rubrique " Livres nouveaux. Littérature ", du mardi 28 novembre 1786, publie une longue critique de l'ouvrage. Elle est mitigée, nuancée, elle y reconnaît du bien, etc. Et le critique anonyme a nettement préféré l'expédition de Selim à Paris. Pour moi, c'est l'inverse. J'ai beaucoup aimé le conte, il se suffisait très agréablement à lui-même. Sade a su créer une féérie et nous y emmener. Même si via " Sarpi ", Paris est voilée, déguisée, caricaturée, c'est bien Paris, l'Occident, qui fait l'objet d'une satyre bien sentie, et on quitte donc forcément la dimension du conte oriental, d'autant plus qu'il a réussi celui-ci. Pour cette dernière aventure de Selim, on pense aux " Lettres péruviennes " de Madame de Graffigny, qui expédie une étrangère en France (Wikipédia : " Le roman de Graffigny procède à une rude critique de la société française, permise par le décalage entre l’étrangère et sa société d’accueil ".), et l'admiration de Sade pour ce best-seller des Lumières, du XVIII° siècle, est bien connue. Le ton est donc celui du conte, léger, malicieux, humoristique, féérique, et heureusement, cela fait passer comme une lettre à la poste des horreurs en bonne et due forme, que le critique du " Journal général " a parfaitement vu, je cite : " Cette production doit sans doute être distinguée de celles de ce genre : elle offre quelque fois la bonne plaisanterie, la critique ingénieuse, la saillie amusante ... Le style quoique animé, est inégal et infecté quelques fois du mauvais ton ... ...; et il y a une certaine sagesse dont on ne doit pas s'écarter, même dans ces ouvrages abandonnés au délire d'une imagination qui ne veut amuser que l'ennui de la société ". Je cite, page 9 : " La pudibonde et timide Zadiska était accouchée d'un gros garçon [Selim] après huit mois de mariage, et elle était morte en couche pour éviter d'inutiles débats ", page 89 : " Le crime a son héroïsme comme la vertu ", page 93 : " On ne dispute pas des goûts ", page 94 : " Mahoglip lui écrivit une lettre d'adieu qu'on a vainement cherché dans ses mémoires, attendu qu'il ne gardait jamais des copies que des billets qu'il écrivait aux femmes pour rompre avec elles ", précisément ce que faisait Sade, les plus anciens documents de sa main sont des copies de lettres de rupture. Sade n'aime pas les religions instituées, dogmatiques, et c'est sans exception, page 165 : " L'Imam fit son petit devoir, et se retira après avoir reçu de Sa Splendeur autant d'or qu'il put en porter, en demandant la permission de laisser-là son coran afin d'en prendre davantage ". Une dernière chose, qui n'a rien à voir avec la littérature. Dans le dernier chapitre, les dernières pages, Selim, riche de tant d'aventures, rentre chez lui, connaît forcément la paix et le bonheur. Et, contre toute attente, puisqu'explicitement donnée pour morte, en couche, au tout début du roman, Selim retrouve sa mère. Dans le cas de Sade, il fallait absolument le signaler.

(à suivre)

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Message par neopilina Sam 27 Nov 2021 - 19:18

- Pages de titre de l'édition originale (?), 1786 : " Aventures du chevalier Mossther, ou la force des passions. Ouvrage traduit de l'Anglais. Première partie. A LIEGE, Chez D. De Boubers, Imprimeur-Libraire, rue du Pont. M. DCC. LXXXVI. " Deux parties, 176 et 198 pages.

- On trouve des exemplaires de cette impression avec une page de titre datée de 1788 : " Aventures du chevalier Mossther, ou la force des passions. Ouvrage traduit de l'Anglais. Première partie. à Francfort chez les freres van DÜREN. MDCCLXXXVIII. " Les exemplaires datés de 1788 sont issus d'un tirage différent que ceux datés 1786. Par exemple, dans les exemplaires datés 1786, la page 127 est numérotée, par erreur, 119. Dans les exemplaires datés 1788, cette erreur a disparu. Clairement, avec cet ouvrage, je touche aux limites de mes connaissances sur l'impression de cette époque.

- Remarques. Je cite le début de l'introduction : " J'ai souvent entendu des lecteurs se plaindre que dans les tableaux, qu'on leur donne de la vie humaine, les traits sont pour l'ordinaire trop forcés, que les bonnes ou mauvaises qualités, que l'écrivain prête à ses personnages, sont poussées au-delà de celles qu'on voit communément aux hommes. A cela les gens outrés répondent, qu'on ne saurait peindre la vertu trop belle, ni le vice trop difforme, lorsqu'il s'agit de nous donner du goût pour l'une, et de l'horreur pour l'autre. Ce raisonnement séduit d'abord, surtout, quand on considère, qu'en effet, il n'est ni leçons, ni préceptes, qui aient autant de force que l'exemple, pour former le coeur et le perfectionner. Mais il faut, aussi faire attention, que si vous proposez pour modèles des vertus plus qu'humaines, l'impossibilité où l'on sera d'y atteindre, ôtant à votre lecteur le courage de le tenter, ne laissera dans son âme qu'une admiration stérile. Si au contraire vous lui mettez sous les yeux des portraits si hideux, qu'il n'ait pas lieu de craindre d'y ressembler, vous le disposez à se se pardonner tous les égarements, qu'il croira plus excusables que ceux dont vous lui faites le récit. Il n'y a pas d'homme au monde qui ait ou toutes les vertus, ou tous les vices; car quoi que la raison et l'éducation soient très capables de dompter les passions, cependant je mets en fait que l'homme, même le plus accompli, après avoir employé tout le soin possible, pour retenir les siennes dans de justes bornes, les leur verra quelques fois franchir malgré lui ... " Personne d'autre que Sade n'a pu écrire ce roman. Le pragmatisme exprimé quant aux passions est typique, alors que l'époque en est encore à l'hypocrisie et l'immaturité les plus complètes à ce sujet. Les " passions ", le problème le plus intime, radical, de toute sa vie d'individu. Le délinquant sexuel est " bien connu ", les guillemets s'imposent, surtout de réputation, dans le détail, c'est une autre paire de manches : il faut s'y intéresser sérieusement. Par exemple, le dossier judiciaire complet pour l'affaire d'Arcueil, ou Rose Keller, 1768, a été imprimé une seule fois, en 1950, par Gilbert Lely, qui publie à titre posthume les découvertes de Maurice Heine. Il n'est pas inutile de rappeler que Sade en matière d'Amour fou, de jalousie, etc., n'a rien à apprendre de qui que ce soit. Sade prend ici un " rat de laboratoire ", si j'ose dire, bien fictif et souvent auto-biographique, le chevalier Mossther, " du berceau au tombeau ", sic, et ce du point de vue des passions. Aussitôt que possible, tout le monde remarquera que l'une des caractéristiques les plus notoires de l'écrivain Sade est sa manie digressive. Mais ici, elle ne sera jamais déplacée, au fur et à mesure que Sade déroule l'existence de ce Mossther, il digresse sur ce qui lui arrive en terme de " passions ", c'est l'objet du livre, clairement défini dans l'introduction. Du point de vue, littéraire, artistique, on a une drouille en bonne et due forme. Mais ici, c'est Sade tout entier qui intéresse, et on a donc a contrario, eut égard au thème choisi, un texte intégralement, essentiellement, sadien. Du point de vue auto-biographique, outre une foule de détails, on retrouve trois gros morceaux : le libertinage, et ses excès, un amour impossible, puisqu'il est question de deux soeurs, dont une abbesse, et la jalousie. Episode bien connu avec la correspondance, et c'est finalement celui-ci qui aura raison de son couple. Et sur cette maladie infernale de l'âme, il écrit des pages très très bien senties, il sait de quoi il parle, et quand ce délire a pris fin, il a pris le plus grand soin de se pencher sur ce qui lui est arrivé. Cet épisode a détruit les sentiments bien réels qui unissaient Sade et Renée Pélagie. Dés leur mariage, on voit celle-ci l'aimer de toute son âme, et se résoudre à le prendre comme il est. Résolument : jusqu'à devenir sa complice et son soutien le plus indéfectible, acharné. Lorsque le scandale de 1772 éclate après une partie fine dans un bordel du quartier chaud de Marseille (trois des filles tombent malades à cause des bonbons aphrodisiaques du marquis, deux se croient empoisonnées), on voit les deux soeurs s'activer de concert pour limiter les dégâts. Peine perdue : le Parlement d'Aix, pour des raisons bien politiques (liées au bras de fer entre les nouveaux Parlements et le pouvoir royal), s'empresse d'instruire illégalement à charge, de faire un procès par contumace, Sade et son valet sont en cavale, de les condamner à mort et de les exécuter en effigie (ce qui constitue une mort civile, légale, avec de très lourdes conséquences). L'orgie (fin de matinée) et la passe (en soirée, Sade seul avec une fille, celle qui avalera le plus de pastilles et qui sera la plus souffrante) en cause se sont déroulées le 25 juin 1772, l'exécution a lieu le 12 septembre 1772, on n'avait jamais vu aussi rapide. Dés l'époque, tous les observateurs, dont la Maison du Roi (qu'on ne peut pas soupçonner de complaisance à l'endroit de Sade !), relèvent qu'il n'y aurait pas eu une telle condamnation si les accusés avaient été présents, etc. Les filles guérissent en quelques jours, et comme pour Rose Keller, les familles les achètent, les plaintes sont retirées. La procédure d'Aix est entachée d'une multitude d'irrégularités. La cassation de ce jugement parfaitement inique pourra être entreprise une fois le contumace sous les verrous, elle est prononcée en juillet 1778. En 1786, les deux époux savent très bien où ils en sont, il n'empêche que la marquise restera fidèle au poste, au service du prisonnier. Elle demandera une séparation de corps à la libération de son mari et regagnera le château de ses parents, jusqu'à sa mort. La seule personne qui ait jamais supposé une infidélité de la marquise, c'est Sade, et pas qu'un peu : autant que possible, jusqu'au délire.

(à suivre)

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Message par neopilina Jeu 2 Déc 2021 - 3:11

- Page de titre de l'édition originale, 1786 : " Tableau des moeurs d'un siècle philosophique. Histoire de Justine de Saint Val. Par M.F.C.L.R.D.L. Avec Figures [trois, deux en frontispices des pages de titres, une en plein texte]. PREMIERE PARTIE. A MANHEIM, Chez C. FONTAINE, Libraire. Et à PARIS, Chez la Veuve DUCHESNE, Libraire, rue Saint-Jacques, près de la place Cambrai. 1786. " Deux parties, 160 et 220 pages.

- On trouve la mention d'une réimpression allemande, à Leipzig, chez Sommer, sans date, in-8, que je n'ai pas vu (voir ci-dessous).

- Remarques. A ma connaissance (on n'est jamais assez prudent avec Sade), à cette date, c'est la première infamie imprimée de Sade. Il dépasse les bornes, celles qu'on a pu voir précédemment, et il prend un risque énorme. Un scélérat, marié, séduit l'innocente et vertueuse Justine. Celle-ci se retrouve enceinte. Pas de quoi entamer l'excellent moral du débauché, pour qui " un crime de plus ou de moins ne change rien ". A l'insu de Justine, il lui administre une mixture abortive. Justine meurt de chagrin retirée à la campagne avec un brave curé à son chevet. Dans mes recherches, je n'ai trouvé aucune mention de cette impression dans la presse. Cela ne doit pas étonné : le texte est tellement scandaleux que toute réaction relevant de considérations littéraires est d'emblée exclu. Et temps mieux pour Sade. Une réaction publique, c'était un scandale, et donc l'enquête approfondie induite. En 1786, ça fait longtemps qu'on n'a pas vu les geôliers de Sade faire irruption dans sa cellule pour ramasser tout ce qui ressemble de près ou de loin à du papier (ils saisissent d'abord, ils trient ensuite), les plumes et l'encre, lui supprimer ces promenades, etc., mais là, il prend le risque. Mais donc, pas de scandale public, pas d'enquête. L'ouvrage comprend trois " figures ". Elles ont souvent disparu, et ça n'étonne pas non plus. Deux d'entre elles, non signées, sont d'après des gravures de Louis Binet, grand pourvoyeur de l'impression de la seconde moitié du XVIII°, il illustre fréquemment Rétif de La Bretonne, etc. Dans les deux premières, en frontispices des pages de titre des deux parties, on reconnaît facilement son style précieux. La troisième, en plein texte, entre les pages 216 et 217 de la seconde partie, ne semble pas de lui (si elle est de lui, il n'a pas voulu être reconnu). Le frontispice de la seconde partie montre le scélérat versant la mixture abortive à Justine alors qu'il lui tient la plus charmante des conversations, il lui tient une main, de l'autre, il verse. La troisième gravure montre le curé et Justine sur son lit, qui tient un flacon où flotte le foetus. La première fois que j'ai lu cet ouvrage, un exemplaire numérisé, les " figures " étaient absentes, et rien qu'à l'écrit, ce passage est choquant, gênant, l'ajout de l'illustration de cette scène en plein texte est une surenchère, une provocation, une outrance, manifestes. Avec le mot " avortement " dès l'Avertissement, il y a tout ce qu'il faut pour provoquer des réactions aiguës. L'ouvrage est signé par " M.F.C.L.R.D.L. ", ce qui est classiquement lu " Monsieur François Claude (l'abréviation de " Claude " en " Cde " est parfois restituée à tort par " Candide ") Le Roy De Lozembrune ". Une lecture et une attribution que favorise la dédicace : " A Monsieur le Comte Joseph de Festeties [sic pour " Festetics], seigneur de Tolna ". Cet homme a parfaitement existé et cette grande famille hongroise existe encore. A minima, on trouve Lozembrune en Europe orientale dés 1777 (il a 28 ans), il est Aide de Camp du maréchal Charles Radziwill, voïvode de Vilnius, personnage de premier plan. François Claude Le Roy De Lozembrune passe ensuite la majeure partie de sa vie à la Cour d'Autriche-Hongrie, il est conseiller à cette cour, instructeur des archiducs, et il y épouse Anna Thekla Bader (ils auront quatre enfants, tous nés à Vienne). Sans exclure des voyages en France, dans les années 1780, il est à Vienne. Il y décède le 3 octobre 1801. Il a traduit " Détail exact de l'institut érigé, pour le soulagement des pauvres, en 1779, sur les terres de M. le comte de Buquoy en Bohême ", 1784. Sa bibliographie à la B.n.F. est incomplète. Il manque au moins un titre imprimé à Augsbourg, " Lettres et contes sentimentaux de George Wanderson " (personnage parfaitement fictif), 1777, co-écrit avec Francesco Apostoli, 1755-1816, littérateur et aventurier vénitien, brillant selon Stendhal, qui d'ailleurs surprend un peu, a priori, dans la biographie de Lozembrune. Cet homme a t-il pu écrire cette infamie, cette " Justine " ? Ça serait surprenant de la part d'un tel personnage, féru d'éducation et d'instruction publique !, cette " Justine " est une énorme tache, incongruité, dans sa bibliographie, mais franchement, au XVIII° siècle, on en a vu d'autres. A contrario, l'aurait-il " signé ", avec ces initiales et cette dédicace, à un noble hongrois ? Certainement pas. Volonté d'induire en erreur ? C'est grossier. Il y a peut être autre chose. Dans les documents actuellement disponibles sur François Claude (André) Le Roy De Lozembrune, on voit, pour la date de naissance, 1750 ou 1751. C'est inexact, le registre paroissial d'époque (numérisé, je l'ai visionné) qui rend compte du baptême indique que François Claude André [sic, le curé souligne] est né le 10 avril 1749 de Claude François Le Roy de Lozembrune [sic, le curé souligne, à cause de l'inversion volontaire des deux prénoms du père] et de son épouse légitime, Marie Madelaine Denise, née Siriez de Bergues. Le baptême se déroule le 11 avril 1749 à l'église Saint Walloy de Montreuil. Il perd sa mère très tôt, son père, veuf, se remarie en 1750 et aura deux autres enfants. C'est un concitoyen des Montreuil ! Ceux-ci sont seigneurs à titre nobiliaire (et non de noblesse) du lieu depuis 1740, date à laquelle ils optent pour ce nom. Les données biographiques sur ce Lozembrune sont rares. La lecture de l'ouvrage de 1777, mentionné ci-dessus, suscite des interrogations. Un exemple. En 1785, on a vu une pauvre " Pélagie " engrossée, abandonnée, et renvoyée chez un sieur Gérard rue Ménégaud si elle a besoin d'argent. Dans sa préface, Lozembrune fait allusion à une " aventure de la rue Ménégaud ". Sade a t-il voulu s'amuser aux dépens d'un proche, d'un familier, des Montreuil, de quelqu'un qu'il a connu ? En l'état, on en est réduit aux conjectures.

Au XIX° siècle et peut être avant, cet ouvrage a été parfois attribué à Rétif de la Bretonne, ce que récusent les spécialistes de cet auteur qui fournissent des informations intéressantes ici. Paul Lacroix, alias " le bibliophile Jacob ", dans sa " Bibliographie et iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne ", 1875, écrit : " Cependant l'opinion était si bien établie en Allemagne, pour donner à Restif la paternité de cet ouvrage, où l'on retrouve quelque chose de ses idées et de sa manière, que le " Tableau des moeurs d'un siècle philosophique " fut réimprimé à Leipzig, chez Sommer, sans date, in-8, comme étant bien de lui. Voilà pourquoi Quérard, en citant l'édition de Paris, à l'article RESTIF, dans son premier recueil de " La France littéraire ", n'a pas même émis un doute à l'égard du véritable auteur. Mais on a lieu de s'étonner que Pigoreau, qui avait connu Restif et qui était plus que personne familier avec la littérature des romans, ait laissé le " Tableau des moeurs " figurer dans sa " Petite Bibliographie biographico-romancière " (Paris, Pigoreau, 1821, in-8, pag.295), parmi les ouvrages de Restif de la Bretonne ". Je ne partage pas l'étonnement de Lacroix à propos de  cette " erreur " chez Nicolas Pigoreau (1765-1851), pilier de l'édition à partir de la Révolution, fin connaisseur, perspicace, très bien informé. Un personnage qu'on est amené à connaître quant on s'intéresse à Sade qui aura à s'en plaindre. Pigoreau imprimera un gros plagiat tiré de Sade en connaissance de cause, et Sade s'en plaindra par voie de presse. Je pense comme Lacroix qu'effectivement Nicolas Pigoreau était notoirement capable d'identifier un Rétif, mais qu'il connaissait la vérité et qu'il ne l'a pas dite. Pigoreau, qui fait oeuvre de bibliographe, de spécialiste, en 1821, dans sa notice sur Sade évoque les titres suivants : " Aline et Valcour ", 1795, " Pauline et Belval " (où Sade est juste préfacier et relecteur), 1798, " Les Crimes de l'amour ", 1800, et " La marquise de Ganges ", 1813. Et c'est tout, atterrant. Voilà ce que peut et fait la censure. Et même Lacroix, en 1875, écrit sous pseudonyme, et ne peut pas dire tout ce qu'il pourrait. Il faudra attendre la fin du siècle pour que l'étau de la Loi se desserre un tout petit peu sur le nom de Sade. En terme d'informations, cette censure du XIX° siècle est encore le plus concrètement qui soit extrêmement préjudiciable. Ci-dessus, avec la réédition de Passard en 1863 des " Pensées sur les femmes ... ", 1781, on a vu un très bel exemple des ruses de sioux employées par les libraires pour faire circuler du Sade et publier des rogatons inédits. Si des " Gay et Doucé " réimpriment un texte comme " L'Etourdi " dans leur catalogue officiel (le clandestin est l'un des plus sulfureux d'Europe), c'est uniquement parce qu'il est de Sade. Monselet sait qui est l'auteur mais par mépris (et par peur de s'attirer des ennuis ?), il refuse de le nommer. Etc. Les affaires sont les affaires, et Sade rapportent ! En 1808, un fils de Sade lui dit que " le livre " (la nouvelle Justine et Juliette) se vend 300 francs sous le manteau, une petite fortune. Et Sade reste chez les fous.

- Pour mémoire. On sait que Sade commence son grand oeuvre officiel, " Aline et Valcour ou le roman philosophique ", lors de l'automne 1786. Les vicissitudes de l'histoire n'en permettront l'impression qu'en 1795. On sait depuis longtemps que ce manuscrit a été sorti clandestinement de la Bastille par la marquise et que les époux échangeaient en secret à propos de cet ouvrage.

(à suivre)

(édité deux fois le 3/12)

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Message par neopilina Jeu 9 Déc 2021 - 0:09

- Page de titre de l'édition originale (et pas besoin d'en chercher une autre), 1787 : " Voyages et réflexions du chevalier d'Ostalis, ou ses Lettres au marquis de Simiane. " Un peu de tout, c'est ma devise ". TOME PREMIER. PARIS, chez PREVOST et ROYER Libraires; Quai des Augustins. MEQUIGNON, Libraire, au Palais. M. DCC. LXXXVII ". Sans mention donc, ce qui est franchement singulier, de l'approbation et du privilège qu'on trouve à la fin du premier volume, ouvrage en deux parties, 173 et 211 pages.

- Remarques. Le privilège est au nom d'un " Sieur DE BOILEAU " d'où une attribution classique à Marie Louis Joseph de Boileau, 1741-1817, éminent jurisconsulte. Je me contente de rappeler que Nicolas Boileau est une des idoles majeures de Sade et que son tempérament primesautier est trop souvent occulté. Toutes les personnes impliquées dans cette petite supercherie ne prennent pas beaucoup de risque, il n'y a rien dans cet opuscule qui puisse faire dresser l'oreille de la police. Et même le " Mercure de France ", où Sade est persona non grata, pourchassé via ses pseudonymes et autres supercheries, se fera berner, il publiera une petite critique le samedi 1 septembre 1787 : " ... Cet ouvrage n'est pas susceptible d'analyse, parce que les meilleurs morceaux sont eux-mêmes des espèces d'analyse, dont le mérite est la clarté et la précision ". On a là un petit passe-temps d'un prisonnier plumitif, mais biographiquement très instructif. L'immense majorité du volume est fait d'emprunts d'histoire et de poésie, commentés, et donc tout l'intérêt consiste dans les liaisons et ces commentaires qui désignent clairement Sade, et même précisément le Sade de 1787 : l'amour, la jalousie, l'adultère, la séparation de corps et de bien, etc., sont à l'ordre du jour. Et il voit bien que son triomphe sur la jalousie a fait une victime collatérale notoire : l'amour (dans " Vie et amours d'un pauvre diable ", 1788, qu'on verra en son temps, il écrit : " Je n'aimerais plus, on ne pourra plus me tromper ".). L'auteur écrit à un ami fictif, sans éprouver le besoin de faire répondre cet ami, à qui il propose de l'entretenir de ses lectures. L'ouvrage commence par une imitation du poète Métastase, l'auteur qualifie ses propres vers de mauvais, je ne peux rien dire sur les vers en tant que tels, mais le contenu est terrible, c'est la fin de l'amour. Page 8, première partie, je relève cette récurrence forte : " ...; je suis comme " Orosmane "; de toutes les pièces de Voltaire, c'est " Zaïre " que je préfère, je me plais, je me reconnais dans ces vers : ... " Ailleurs, on l'a vu se reconnaître dans le personnage. De même, page 10 : " Vint enfin le temps de la Chevalerie. Ce temps dont rient nos beaux esprits modernes, ce temps tourné en ridicule dans nos livres et sur nos théâtres, mais c'est faute de bien l'apprécier ". Page 25, il se remet à versifier : " Je règne sur moi-même, et j'ai dompté mes sens ... De mes transports passés, je rougis et m'indigne, etc. ". Page 52, il décrit sa " villégiature " à la Bastille en ces termes : " J'ai trouvé un honnête négociant, Allemand de nation, qui, moyennant douze cent livres par an, me loge, me nourrit, me chauffe et m'éclaire. Mon appartement est honnête, j'ai deux pièces passablement meublées, je suis logé dans la grande rue, proche le Port. Le seul inconvénient, c'est que j'ai du faire un sacrifice, j'ai du renvoyer mon domestique, on n'en veut point d'étrangers dans la maison où je suis; mais le drôle s'ennuyait, et me communiquait son ennui, il me rappelait sans cesse des souvenirs que je veux chasser de ma pensée. Me voici donc seul, isolé dans une terre étrangère; la lecture et la promenade sont et seront ma ressource ". Le " drôle " en question, on le connait bien, c'est son valet, et complice, Carteron (de quarteron ?) dit La Jeunesse. Il est mort le 24 mai 1785, et on se demande encore s'il n'était pas métis, dans une lettre, la marquise qui reçoit un chien expédié par son mari s'écrie que l'animal est aussi noir que La Jeunesse, etc. Page 58 et à la suite, éloge de Pope et de son " Essai sur l'homme ", que Sade adorait. Page 51, deuxième partie, il relève qu'on peut lire sur une porte de la comédie d'Amsterdam, ces vers en hollandais : " Le monde est un théâtre, / Chacun y joue son personnage ". Cette métaphore accompagne Sade toute sa vie, c'est une récurrence. Page 63/64, il livre son impression sur la mer : " ... ; ce qui m'étonne le plus c'est la hardiesse des hommes de se confier à ses flots ... J'ai fait comme les autres, j'ai été plusieurs fois en rade, je n'ai même eu que légèrement ce qu'on appelle le mal de mer, mais au total je n'aime pas l'élément perfide, et je trouve que c'est avec raison que les Poètes l'ont ainsi nommé ". L'accord est complet avec ce que Sade a toujours dit sur la mer, il ne l'aime pas, et l'évite autant que possible. Page 67, il relève avec intérêt dans " Le Code des Gentoux [ou, Règlements des brahmanes, 1783] " : " Une femme ne sortira jamais de la maison sans le consentement de son mari; elle aura toujours le sein [la gorge, la poitrine] couvert; ... " Les italiques sont de Sade, comme tous les auteurs, dans ses manuscrits, ils soulignent. Ce reproche sur la poitrine découverte, il le fait à la marquise dés sa première visite. Celle-ci a lieu le 14 juillet 1781, ils ne se sont pas vus depuis son arrestation le 13 février 1777 (ce qui fait 4 ans et 5 mois). L'incendie de la jalousie prend aussitôt, il va durer des années. A partir de la page 78 et jusqu'à la fin du second volume, Sade cite et commente abondamment " Moeurs et usages des français, édition de Berlin, année 1753 ", c'est lui qui précise, mais sans mentionner l'auteur, Gilbert-Charles Le Gendre (1688-1746). Même si on se fait le plus régulièrement du monde la guerre, c'est un fait que toute l'Europe, culturellement, a les yeux tournés vers la France. La publication de Le Gendre en fait son fond de commerce, non sans talent. Entre Le Gendre et Sade, tout ce morceau se lit agréablement. Et forcément quand il tombe sur un arrêt hilarant d'un tribunal de la ville d'Aix, il ne peut pas s'empêcher : " Entre les Jugements rendus par les Tribunaux ordinaires, le plus remarquable est sans doute celui-ci : " En la ville d'Aix, le nommé Payen accuse Monstrelet d'avoir voulu séduire sa femme avec de l'argent, et d'avoir joint à cette première injure des gestes aussi indécents qu'expressifs : le Viguier condamne Monstrelet à trois livres d'amende, avec inhibition de faire l'amour à d'autre femme qu'à la sienne ". Il y a appel au Parlement, pour modifier la partie finale de la condamnation qui devient : " ...; lui [Monstrelet] fait défense de tomber en semblable faute, à peine de punitions corporelles; et faisant droit sur le réquisitoire de l'Avocat-Général, fait inhibition au Viguier, et à tous autres juges, de faire de semblables prononciations ". On l'a vu, pour l'affaire marseillaise, le 12 septembre 1772 se déroulent à Aix les exécutions en effigies de Sade et de son valet avec des mannequins grandeur nature, le premier est décapité, le second pendu, ils sont ensuite jetés au feu. En 1785, sur un certain rouleau, Sade place cette anecdote dans la bouche de Curval : " Tout le monde sait l'histoire du marquis de *** qui, dés qu'on lui eut appris la sentence qui le brulait en effigie, sortit son vit de sa culotte et s'écria : " Foutredieu ! me voilà au point où je me voulais, me voilà couvert d'opprobre et d'infamie; laissez-moi, laissez-moi, il faut que j'en décharge! " Et il le fit au même instant ". A l'intention des juges d'Aix, il faut bien sûr lire le conte gai " Le Président Mystifié ". Et forcément, quand Le Gendre abordent les thèmes des séparations de corps et de biens, de l'adultère, de la jalousie, des conditions d'anoblissement (son beau-père a été anobli parce qu'il a été Président de la Cour des Aides !), chez les français par Le Gendre, Sade cite et réagit. Sade, citant Le Gendre, page 143 : " Les français ne portent presque plus que des noms de Seigneuries; ils oublient tellement leurs noms de famille, que l'ordonnance de 1629, art. CCXI dispose : " Enjoignons à tous Gentilshommes de signer du nom de leur famille, et non de celui de leur Seigneurie, en tous actes et contrats qu'ils feront, à peine de nullité ". Pas de commentaire, mais qu'il ait envie de citer se comprend très bien. Au XVIII° siècle, cette ordonnance de 1629 est manifestement obsolète, " Sade ", Maurice Lever : " En 1740, Jacques-René Cordier de Launay avait acheté au marquis de Pont Saint Pierre la terre baronniale d'Échauffour en Normandie et la seigneurie dépendante de Montreuil-Largillé. Ce fut le nom de Montreuil que Claude-René [beau-père de Sade] adopta. L'acquisition de cette seigneurie lui conférait, il est vrai le titre nobiliaire, mais non la noblesse elle-même qui était liée à la charge ". Les Montreuil ressortent de la noblesse de robe, et récente, il n'empêche, ils sont très très riches et puissants, ils ont l'oreille du pouvoir, des ministres, alors que Sade, avant même son mariage, est un marginal, un tricard. On sait qui a été le plus fort.

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