Matière et mémoire-Chap1 : lecture de Deleuze

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Message par Vargas le Ven 7 Sep 2007 - 17:04

Sur le 1er chapitre de Matière et mémoire :Le corps : souvenir et perception



« Le 1er chapitre de Matière et mémoire, le premier chapitre me parait le texte le plus matérialiste du monde. »

La lecture deleuzienne de Bergson, mais aussi de Nietzsche et dans une moindre mesure de Foucault et d'autres, ne va pas toujours de soi.
La part de continuation, d'actualisation et celle de trahison, de transposition (pas forcément reprochable) sont parfois indémêlables.
Le processus de reprise et de modification d'un auteur par un autre n'a rien d'original.
Sans cela, pas de littérature, pas de philosophie, pas d'échange.
La création ex nihilo comme l'inspiration transcendante relèvent de l'aberration, de l'automystification.

Mais le cas de Deleuze est particulier parce qu'il est à la fois, commentateur, disciple et philosophe et qu'il n' y a pas de séparation faite entre ces 3 rôles.
Commentateur pour les éclairages opérés ; disciple pour avoir suivi les voies tracées par ceux qu'il reprend ; philosophe pour avoir des questionnements qui lui sont propres et qui s'inscrivent dans son époque, mais qui trouvent leurs racines dans l'appropriation qu'il a opéré de ces auteurs, Bergson en particulier.

- Sur la thèse (plus hyper qu'hypo-thétique) de l'univers cinématographique qui serait celui qui découle de l'image chez Bergson, Deleuze nous dit, en somme, que le cinéma à l'époque de Bergson, c'est du muet (bon, il a connu le passage au parlant mais ne revient plus sur ce qu'il a écrit, de toute façon), du noir et blanc de mauvaise qualité et surtout, c'est du 6 images par seconde.

C'est donc plus proche de la photographie que du cinéma en 24 images par seconde tel que nous le connaissons aujourd'hui.
Or, Bergson, quand il emploie la métaphore de la photographie et du procédé de révélation en parle comme d'une première approche à compléter et surtout comme d'une mauvaise amorce, présupposé.
Forcément puisque ça ne rend pas la Durée. Donc normal que Bergson n'aie pas vraiment écrit des choses gentilles sur le cinéma.
Mais s'il avait vécu à notre époque...

Que Deleuze procède à cet "escamotage", ce "télescopage", tant mieux dans le sens ou ce qu'il écrit sur Bergson, sur le cinéma est intéressant, pertinent en soi ;
dans le sens ou il exprime certains points qui se trouvent en puissance chez Bergson mais que ce dernier n'a pas franchi le pas (Pablo Catalan, professeur à Lille-III évoque un deleuzianisme de Bergson) ;
dans le sens ou Deleuze souhaite épurer le bergsonisme de tout rapport à un plan de transcendance, à un mysticisme, surtout quand on pense à certains continuateurs de Bergson qui en ont fait une lecture entièrement chrétienne, le cas de Jankélévitch et des pistes en rapport au judaïsme font moins violence à l'œuvre originale, il me semble pour le peu que j'en sais à ce sujet.

Il ne s'agit donc pas de mettre Deleuze au ban pour avoir prétendument dénaturé Bergson (ce qui n'a aucun sens) mais bien de savoir quand il faut le suivre dans sa démarche, quand cela pose problème, quand il faut le lire par rapport à Bergson, quand selon sa propre pensée.

La question reste OUVERTE (à Nerxces en particulier, ce paragraphe étant aussi une poursuite d'une conversation sur le bouchon deleuzien poussé trop loin), il s'agit de différencier, pas d'apposer un jugement au demeurant improductif ni de sombrer dans la "pétrifiante coïncidence" Bergson/Deleuze.

***


Ecrit à partir du séminaire de Deleuze du 5 janvier 1981, et du début d'un autre en 1982.

Matière et mémoire a été publié dans le contexte particulier de la fin du XIXème siècle, lorsque la psychologie connut l'une de ses crises majeures.
La séparation dualiste enfermait les images dans la conscience et les mouvements dans le corps sans réelle combinatoire. Cette catégorisation ne pouvait plus être tenue.
Or, Deleuze fait noter la coïncidence avec les débuts du cinéma, lequel art a illustré ce trouble mieux que tout autre exemple.

La psychologie classique connaît deux réactions : la phénoménologie et le bergsonisme.
Or le premier a voulu fortement se démarquer du second parce qu'ils traitent des mêmes questions mais selon des approches différentes :
- « toute conscience est conscience de quelque chose » pour la phéno.
- « toute conscience est quelque chose » pour l'autre.
M & M développerait une conception qui se rapproche d'un univers cinématographique, certainement plus que le courant phénoménologique pour ce qui est du mouvement.

Bergson pose rapidement dans son premier chapitre qu'il n'y a pas de dualité entre image et mouvement. Il y a uniquement des Images-mouvement, concept qui s'y trouve en puissance mais pas nommé tel quel par Bergson.
Mais bon, Deleuze aime bien faire des enfants dans le dos de ceux qu'il commente, à la hussarde.

    « Un univers illimité d'images-mouvement, ça veut dire quoi ? Ca veut dire que, finalement, l'image agit et réagit.» (par rapport à d'autres images).

L'image est ce qui apparaît, c'est l'équivalent du phénomène pour la phénoménologie.
Pour Bergson, l'image est moins qu'une chose, plus qu'une représentation. Il ajoute que ce qui apparaît est en mouvement.Là ou Bergson se démarque, c'est quand il en déduit que si ce qui apparaît est en mouvement, il n'y a que des image-mouvements :

Il essaie de nous dire : ne considérez pas que l'image est un support d'action et de réaction, mais que l'image est en elle-même, dans toutes ses parties, et sous toutes ses faces, action et réaction ; action et réaction c'est des images . En d'autres termes, l'image c'est l'ébranlement, c'est la vibration.
A ce niveau, Bergson n'emploie donc plus les acceptions de chose et de conscience que la phénoménologie conserve. Le sujet est compris comme centre d'indétermination défini par soustraction, division et choix ainsi que par l'écart entre le mouvement reçu et le mouvement exécuté.
Deleuze donne l'exemple de la molécule qui est image car identique à ses mouvements, et des 3 états de la matières qui se définissent selon des mouvements moléculaires différents soumis à des lois (rapport d'une action et d'une réaction, plus ou moins complexe).
Image = mouvement, ce qui induit l'identité de la matière.

D : « la matière c'est ce niveau des images-mouvement en tant qu'elles sont en réaction les unes par rapport aux autres. »

Donc image = mouvement = matière, la matière étant ce qui n'a pas de virtualité, les images étant perçues ou non (comme la molécule ou ce que je ne vois pas derrière mon dos).
Bergson part du sens commun qui « ne croit pas à une dualité de la conscience et des choses. » Et D ajoute que ça pourrait être le point de vue de la caméra.

Or cet univers des images-mouvement n'est pas un système mécaniste (vlan positivistes !), ne procède par coupes immobiles du mouvement car il procède par mouvement. D explique pourquoi, contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'atome n'est pas considéré comme une coupe immobile par B, bien au contraire : « comme corpuscule en relation fondamentale, inséparable avec des ondes, ou comme centre inséparable de ses lignes de force.»
De même, cet univers exclut toute finalité (vlan Hegel !), toute raison (vlan spiritualistes d'alors, oui spiritualistes contemporains de Bergson !).
(NB : "vlan" veut dire qu'ils sont écartés de la problématique, pas qu'ils ont tort, qu'ils sont démontés)

D propose alors de le qualifier d'univers machinique car ça renvoie mieux à la triple identité image/mouvement/matière. Mais surtout, faut-il le préciser, parce que ça renvoie une fois encore au cinéma (quand on est passionné...), l'originalité de B étant pour lui d'avoir montré que « l'image était à la fois matérielle et dynamique ».

D'autre part, il précise en quoi M&M est un cas particulier : ici, il n'est pas question de la durée, pas d'opposition à l'espace. « Il nous dit que le vrai mouvement c'est la matière, et la matière-mouvement c'est l'image », et d'autre part « le problème de l'étendue ne se pose même plus. Pourquoi ? Parce que c'est l'étendue qui est dans la matière et non pas la matière dans l'étendue. »
Autre point : Bergson introduit la notion d'Intervalle (il emploie le terme écart, qui est une image spéciale) déduite du fait qu'il y ait un phénomène de retard entre l'action subie et l'action exécutée.
On définit un vivant par l'existence d'une intervalle ou d'un écart entre le mouvement qu'il reçoit et le mouvement qu'il rend [...] Ce qui l'intéresse là , dans Matière et mémoire c'est d'arriver le plus vite à une matière vivante qui est l'expression la plus poussée la plus complexe, de l'écart ou de l'intervalle, à savoir : le cerveau !
Et Deleuze précise :
Qu'est-ce que les images vivantes du point de vue cette fois-ci de la lumière apportent ? L'Ecran noir qui manquait. [...] a la limite qu'est-ce que la conscience ? La conscience, c'et le contraire d'une lumière [...] Ce qui est lumière, c'est la matière. Et puis voilà : la conscience c'est ce qui révèle la lumière. Pourquoi ? Parce que la conscience, c'est l'écran noir. Vous vous croyez lumière, pauvres gens, vous n'etes que des écrans noirs, vous n'etes que des opacités dans le monde de la lumière.
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