Le corps : perception et souvenir (M et M, Chap. 1)

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Message par Vargas le Jeu 6 Sep 2007 - 14:00

Le corps : perception et souvenir


Matière et mémoire - Chapitre I


Bergson définit l’approche qu’il va suivre dans cet ouvrage lors de son avant-propos :

Sans contester à la psychologie, non plus qu’à la métaphysique, le droit de s’ériger en sciences indépendantes, nous estimons que chacune de ces sciences doit poser des problèmes à l’autre et peut, dans une certaine mesure, l’aider à les résoudre. Comment en serait-il autrement, si la psychologie a pour objet l’étude de l’esprit humain en tant que fonctionnement utile pour la pratique, et si la métaphysique n’est que ce même esprit humain faisant effort pour s’affranchir des conditions de l’action utile et pour se ressaisir comme pure énergie créatrice ?

En somme, là ou Kant met de coté la métaphysique, la réduit à un savon pour nettoyer les instruments de la science, signant par là même son arrêt de mort, Bergson la réhabilite dans ses attaque contre le dogmatisme scientiste, le réalisme matérialiste et l’idéalisme subjectif pour son analyse critique de la connaissance.
Si on aime les –ismes (et forcément en philo) on peut appeler cela du spiritualisme réaliste, relativisé, etc…

Mais ce serait ne pas rendre l’originalité de la position bergsonienne par rapports aux paquets –ismiques et -ogiques de son époques, d’autant plus que le premier chapitre, a fortiori l’ensemble de Matière et Mémoire se singularise du reste de son œuvre (cf. les séminaires de Deleuze, en particulier celle du 5 janvier 1981).

Donc approche qui se veut dualiste pour mieux dessiner les erreurs des uns et des autres, et ce faisant donner un rôle à nouveau actif à la métaphysique en rapport au devenir de la science et à la place du vivant.

Dans la continuité de l’extrait, Bergson donne les 2 principes qu’il a suivis dans l’ouvrage :

1°) L’analyse psychologique doit se repérer sans cesse sur le caractère utilitaire de nos fonctions mentales, essentiellement tournées vers l’action.

2°) Les habitudes contractées dans l’action, remontant dans la sphère de la spéculation, y créent des problèmes factices, et que la métaphysique doit commencer à dissiper par dissiper ces obscurités artificielles.



Le 1er chapitre introduit le concept d’image, établit leur sélection, traite de la perception et du rôle du corps pour ensuite compléter le problème avec le souvenir et le système nerveux, dont il nous donne un aperçu quant à la place qu’il faut lui donner (c’est-à-dire qu’on ne peut pas tout expliquer par l’état cérébral mais que les lésions et leur conséquences observées en médecine et psychophysiologie nous offre pas mal de pistes).
Bergson, suivant le sens commun pour se défaire de l’angle philosophique traditionnel qu’il juge erroné pose dans un premier temps le corps comme image centrale.
Or, si on y sectionne en pensée les nerfs du système cérébro-spinal, la perception disparaît.

Le sectionnement des nerfs centripètes, en particulier, met mon corps dans l’impossibilité de puiser au milieu des choses qui l’entourent, la qualité et la quantité de mouvement nécessaires pour agir sur elles. Voilà qui concerne l’action et l’action seulement. Pourtant c’est ma perception qui s’évanouit. Qu’est-ce à dire sinon que ma perception dessine précisément dans l’ensemble des images, à la manière d’une ombre ou d’un reflet, les actions virtuelles ou possibles de mon corps ?

Il en arrive à 2 définitions : "J’appelle matière l’ensemble des images, et perception de la matière ces mêmes images rapportées à l’action possible d’une certaine image déterminée, mon corps".

Ensuite, Bergson retranscrit les positions réaliste et idéaliste dans ce schéma selon leur définition de l’univers (or, en général, « on pose l’un des deux systèmes et on cherche à en déduire l’autre ») :

Un ensemble d’images gouvernées dans leurs rapports mutuels […] et dont le caractère est de n’avoir pas de centre, toutes les images se déroulant sur un même plan qui se prolonge indéfiniment.
[ …] en outre dans ce système il y a des perceptions, c’est-à-dire des systèmes ou ces mêmes images sont rapportées à une seule d’entre elles, s’échelonnent autour de celle-ci sur des plans différents, variant donc selon cette image centrale (le corps).

Le réaliste part du premier système, l’idéaliste du second.
C’est le fait de mettre en relation passé, présent et futur qui exige de ne pas se restreindre à son seul système.
Or, chaque système se suffit à lui-même et ne peut pas aboutir à l’autre. Il faut donc chercher ailleurs.

Bergson nous dit qu’ils ont 1 postulat commun : " la perception a un intérêt tout spéculatif ; elle est connaissance pure ", bien qu’elle n’ait pas la même valeur pour les deux, ni pour l’empirisme, ni pour le positivisme (pour établir la parallèle avec la démarche kantienne, Bergson ayant pour lui Claude Bernard et ses collègues, hé hé).

Ainsi il conteste ce postulat en se référant aux études sur le système nerveux de la fin du siècle. Le cerveau permet d’analyser le mouvement recueilli et de sélectionner le mouvement à exécuter, action, réaction et action y "répondant".
Son rôle est de transmettre et de diviser du mouvement. Ce n’est donc pas la connaissance mais bien l’action qui définit le travail des éléments nerveux.
Et c’est là que se repose la question de la distinction humain/animal :

Si le système nerveux est construit, d’un bout à l’autre de la série animale, en vue d’une action de moins en moins nécessaire, ne faut-il pas penser que la perception, dont le progrès se règle sur le sien, est toute entière orientée, elle aussi, vers l’action, non vers la connaissance pure ?

Sujet qui sera développé plus précisément 10 ans plus tard dans L’Evolution créatrice.
Mais on peut déjà dire que plus la richesse des perceptions est grandes, plus nous esquissons d’actions possibles, de mouvements à exécuter, plus l’indétermination est grande et nous laisse de choix quand à la façon d’agir, de se comporter.
C’est la base de la définition bergsonienne de la liberté :
l’être comme centre d’indétermination, la ou d’autres parlent plus de conscience (percevoir consciemment signifie choisir, écrit-il en parlant de discernement pratique).

En somme, la capacité à appréhender en un même souffle, les différentes voies possibles, à différencier les perceptions et les échos de nos actes, à rendre la mixité d’un concept, d’une opération psychologique et qui se répercute réflexivement dans nos pensées, différenciation propre au vivant, compréhension des écarts propre à l’homme (comme le rire ) correspond à la méthode de l’Intuition que suit Bergson et qu’il souhaite appliquer en science au mieux, y montrer la validité et les compléments qu’elle offrirait à la démarche scientifique au moins.

Or, bon nombre de faux problèmes sont posés du fait qu’on oublie de rendre la Durée.
Et ceux de la perception ne dérogent pas à la règle.
« Il n’y a pas de perception qui ne soit imprégnée de souvenirs. »
Aux données immédiates nous adjoignons tous les souvenirs qui se rapportent à la situation en venant piocher dans le passé (ce qui se produit à la tangente mobile entre le cône et le plan, à des niveaux divers).

C’est en ce sens que le passé investit notre présent : au sens pratique et non fantomatique. Mais de ces oppositions, rapprochements et autres types de rapports causaux, naissent des erreurs : dans le sens ou ces souvenirs sont invoqués automatiquement dans un but pratique, les nuances s’estompent, le mixte n’y est pas conçu.
Pour qu’il le soit, il faudrait un autre filtre, un autre type de rapport qui serait du domaine du mouvant, de l’intuition, de la durée non plus seulement de la pensée, de l’intelligence, du temps mathématique.


Une perception n’est donc pas un souvenir plus intense. Il n’y a pas de différence de degré mais de nature :
« même […] la subjectivité des qualités sensibles consiste surtout dans une espèce de contraction du réel, opérée par notre mémoire. »
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Message par Vargas le Jeu 6 Sep 2007 - 14:05

Ensuite Bergson prévient qu’il va évoquer la perception en droit plutôt qu’en fait.
C’est réduire le rôle de la mémoire pour mieux démontrer dans un second temps et, par sa réintégration, son importance dans la place qu’il tient dans la discussion en cours et, en général, dans le dualisme traditionnel corps/esprit.

Ce que vous avez donc à expliquer, ce n’est pas comment la perception naît, mais comment elle se limite, puisqu’elle serait en droit, l’image du tout, et qu’elle se réduit, en fait, à ce qui vous intéresse […] la perception n’est pas plus dans les centres sensoriels que dans les centres moteurs ; elle mesure la complexité de leurs rapports, et existe là ou elle apparaît.
Il y a un apprentissage de la perception, du corps comme repère, comme unique image invariable.
Nous nous différencions du monde par notre corps, nous nous en dégageons.
Se déplacer implique la variation des autres images, les actions possibles de mon corps sur l’ensemble des images, les perceptions naissantes que j’en retire me renseignant sur mon corps et me préparant à agir.
« Mon corps se conduit donc comme une image qui en réfléchirait d’autres en les analysant du point de vue des diverses actions à exercer sur elles. »

Il faut donc partir de la périphérie de la représentation (lumière) et aller au centre (l’écran-cinéma, dirait Deleuze), et non le contraire comme pourrait nous le faire déduire le rêve, l’hypnose et autres états parallèles pour lesquels les perceptions, les images semblent indépendantes du monde et chargées en puissance dans notre cerveau.

Bergson en arrive au rapport affection/perception, partant de ce constat :
« Il n’y a guère de perception qui ne puisse par un accroissement de l’action de son objet sur notre corps, devenir affection, et plus particulièrement douleur ».
Y a-t-il alors différence de degré entre les deux ?
L’affirmer serait oublier qu’il y a un moment précis dans le passage de l’un à l’autre comme information sensible-avertissement-réaction de douleur déterminé par la fonction nerveuse.

Ainsi, d’une perception qui occupe de l’étendue, on passe à une affection qu’on croit inextensive.
Toute douleur est un effort qui chute dans son inefficacité « parce que l’organisme, en raison de la solidarité de ses parties, n’est plus apte qu’aux effets d’ensemble » (ce qui fait que l’intensité d’une douleur n’est pas forcément proportionné au danger encouru).
Le moment précis ou l’on passe à l’affection, "c’est lorsque la portion intéressée de l’organisme la repousse".

Donc différence de nature, pas seulement de degré, le mixte n’étant encore une fois généralement pas pris en compte pour des raisons pratiques (quand on approche sa main trop près, trop longtemps d’une forte source de chaleur, on s’en fout, on retire sa main le plus vite possible).
« Si la perception mesure le pouvoir réflecteur du corps l’affection en mesure le pouvoir absorbant. »

A cette métaphore, il faut ajouter la notion d’action virtuelle :
plus je suis proche d’un objet tranchant, plus l’action possible de mon corps sur objet tranchant et le danger que ça occasionne me parait imminent.
Si mon corps est en contact avec le tranchant de cette lame, on est alors dans le cas d’une action réelle et c’est le corps qui devient objet à percevoir.
Sensation implique apprentissage des données corporelles, et perception celui des données matérielles extérieures.

Nos sensations sont donc à nos perceptions ce que l’action réelle de notre corps est à son action possible ou virtuelle

Bergson ajoute que la surface du corps est la seule portion de l’étendue qui à la fois perçue et sentie.
Ce qui est nécessaire pour différencier notre corps de lu monde matériel, et ce qui explique des confusions quant à son statut.
Notre corps n’est donc pas un point mathématique fixe dans l’espace ; pas de perception sans affection : l’affection « est donc ce que nous melons de l’intérieur de notre corps à l’image des corps extérieures. »

Bergson précise tout cela avec plusieurs exemples de troubles psychophysiologiques, arrivant au passage à l’hypothèse vérifiable d’un monde matériel distinct de la sensation.
Ensuite, le choix de la réaction corporelle percepts/affects se fait selon des expériences passées, en invoquant les situations les plus à même de nous éclairer sur l’action à effectuer.

Mais ce n’est qu’une première étape.
C’est là que Bergson réintègre la mémoire dans l’équation, ou plutôt dans la perception.

Il écrit que les images passées, le souvenir des intuitions antérieures qui s’accumulent par l’expérience, l’effort sont plus conséquentes et utiles que l’intuition même, dont le rôle se borne alors à « appeler le souvenir, [à] lui donner un corps, [à] le rendre actif » et par là actuel.
Mais il ajoute aussitôt que se borner à ce constat, c’est ne voir qu’une différence d’intensité entre la perception pure et le souvenir plutôt qu’une différence de nature.
L’erreur capitale, l’erreur qui, remontant de la psychologie à la métaphysique, finit par nous masquer la connaissance du corps aussi bien que celle de l’esprit.

Cette erreur est répandue pour la raison même de l’interaction, de l’imprégnation réciproque entre ces 2 actes.
Or, Bergson attribue le rôle de démêler ces états mixtes à la psychologie, l’accusant de ne pas faire cet effort pour n’analyser qu’un seul phénomène et, ce faisant, d’escamoter la théorie de la mémoire :
« on renonce à comprendre les phénomènes de la reconnaissance et plus généralement le mécanisme de l’inconscient»

Et inversement, cela ampute les conceptions idéalistes et réalistes en métaphysique.
Façon ingénieuse de justifier sa propre méthode : partant du constat du bourbier dans lequel s’étaient empêtrés psychologues, idéalistes subjectivistes et réalistes au sujet de la perception pure, il faut faire appel à la méthode intuitive pour rétablir les distinguo nécessaires en faisant donc la part belle à la dimension temporelle quant aux questions relatives au sujet et à l’objet.

Ainsi, il va se situer par rapport aux conceptions matérialiste et spiritualiste en interrogeant la mémoire pure (chapitre II et III) en illustrant ses cheminements au moyen des exemples alors récents liés à des séquelles cérébro-spinales (pour reprendre Deleuze, son intention était d’arriver le plus vite possible au cerveau, mais pour ça fallait prendre son élan).

La mémoire, pratiquement inséparable de la perception, intercale le passé dans le présent, contracte aussi dans une intuition unique des moments multiples de la durée, et ainsi, par sa double opération, est cause qu’en fait nous percevons la matière en nous, alors qu’en droit nous la percevons en elle.
Ce que le second chapitre va tenter de vérifier en partant des 3 propositions qu’il tire du premier :

I: Le passé se survit sous 2 formes distinctes :
1°) dans des mécanismes moteurs ; 2°) dans des souvenirs indépendants.

II: La reconnaissance d’un objet présent se fait par des mouvements quand elle procède de l’objet, par des représentations quand elle émane du sujet.

III: On passe, par degrés insensibles, des souvenirs disposés le long du temps aux mouvements qui en dessinent l’action naissante du possible dans l’espace. Les lésions du cerveau peuvent atteindre ces mouvements, mais non pas ces souvenirs.
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