Weber, qu'est-ce que la neutralité axiologique ?

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Message par Bergame le Sam 22 Sep 2007 - 18:40

La neutralité axiologique, voila une notion qui a fait couler des rivières d'encre. Rien que l'historique de sa réception et de sa compréhension occuperait des bibliothèques. Il ne peut donc être question de revendiquer une interpréation définitive.

Mais j'aimerais en tous les cas proposer une interprétation alternative à celle qui a le plus souvent cours en sociologie.
En effet, on comprend habituellement la Wertfreiheit comme l'exigence qui impose de refuser les jugements de valeur dans le travail sociologique, compris ainsi : le sociologue doit s'abstenir de juger des valeurs propres à une culture donnée.
Cette interprétation semble correcte en ce sens qu'on croit pouvoir la rapprocher d'une autre notion célèbre de Weber, la "guerre des dieux" (in "La Science comme Vocation", 1919). En effet, on comprend qu'il s'agit là des dieux grecs, on se rappelle que le culte du dieu de la Cité constituait une activité politique dans la Grèce ancienne -ce que Weber a d'ailleurs bien analysé- et on interprète : "Guerre des dieux" = irréductibilité sociologiste des cultures. Dans cette perspective, la neutralité axiologique serait la traduction d'une position philosophico-historique en principe méthodologique.

Au passage, il faut noter quelque chose d'amusant : Cette interprétation rejoint le sociologisme de Durkheim. Car pour Durkheim également, les cultures sont incommensurables les unes aux autres. La nuance serait que, chez Durkheim, cette incommensurabilité n'est antagoniste que dans les cas pathologiques (cf par exemple l'article : "L'Allemagne au-dessus de Tout, la mentalité allemande et la guerre", 1915).
Or, il est tout de même piquant, dans le cadre de cette opposition entre paradigme holiste et paragisme individualiste que j'évoquais dans un autre thread, de constater que, finalement, sur la question cruciale du sociologisme, les deux fondateurs de la sociologie ne seraient pas si éloignés. C'est d'autant plus piquant que ce sont souvent ceux-là même qui interprètent la neutralité axiologique à la lumière de la "guerre des dieux", qui, par ailleurs, critiquent le sociologisme de Durkheim -autrement dit, son relativisme ; je pense par exemple à Raymond Aron et ses épigones, tel Raymond Boudon.

Bref. La notion de "guerre des dieux" me passionne, et j'aurai sans doute l'occasion d'en reparler plus longuement. Mais en attendant, j'aimerais donc discuter celle de "neutralité axiologique".

Et d'abord demandons : la neutralité axiologique est-elle donc ou non une neutralité à l'égard des valeurs ? Oui, mais encore faut-il bien préciser ce qu'on entend par "valeur" qui, en français, a un sens ambigu, en ce sens qu'il recouvre un champs sémantique plus large que celui du terme allemand. En effet, dans la pensée germanique, le Wert , c'est une valeur personnelle, individuelle. C'est Nietzsche qui fixe le sens de ce terme pour la pensée allemande ultérieure. Il ne s'agit donc pas des "valeurs culturelles", ou "valeurs sociales", comme on comprend plutôt le terme dans la pensée française ou anglo-saxonne. Et cela ne facilite pas la compréhension d'un principe qui est déjà bien difficile à appliquer en lui-même (la défense absolue du principe de neutralité axiologique a valu bien des débats et des déboires à Weber, et finalement sa démission de la Société Allemande de Sociologie).

En fait, la neutralité axiologique consiste donc, non pas exactement à s'abstenir de porter un jugement sur les valeurs d'une culture, mais plutôt à s'abstenir de porter un jugement sur les valeurs d'un ou de plusieurs individus. Ce qui n'est pas exactement la même chose, puisque reposant sur le postulat qu'à une société ne correspond pas une culture, mais qu'au sein de la société coexistent plusieurs systèmes de valeurs différenciables -et , notons-le au passage, on trouve une nouvelle ligne de fracture entre Weber et Durkheim.

L'exemple que donne Weber est celui-ci : Qu'est-ce qu'un chef charismatique ? Pourquoi un chef charismatique entraine-t-il les hommes à sa suite ? Comment définir le charisme ? Et par exemple : Comment différencier les faux prophètes des vrais prophètes (puisque, selon Weber, le prophète est le meilleur exemple du chef charismatique "pûr") ? Et bien, Weber répond explicitement : Peu importe. Si ça se trouve, le prophète est un "faux prophète". Ce qui compte pour la sociologie, c'est uniquement que des hommes croient qu'il détient effectivement une qualité supra-terrestre, et, pour cela, lui obéissent.

Par conséquent, on voit en quoi consiste précisément la neutralité axiologique : S'abstenir de porter des jugements de valeur sur les croyances des individus. Et particulièrement des jugements de valeur a posteriori . Car il est trop aisé pour l'historien de décider a posteriori de ce qui est vrai ou faux.
Pour continuer sur notre exemple, l'historien, qui dispose d'informations, de connaissances, et d'un recul que n'avaient pas nécessairement les contemporains, peut être amené à découvrir que le soit-disant "prophète" n'était en fait qu'un charlatan. Dès lors, il peut être tenté de juger les pauvres individus que le subterfuge a abusés et qui ont suivi, soutenu, aimé souvent, le faussaire. Mais juger, ce n'est pas comprendre -et il est tout à fait significatif que, lorsqu'on y regarde bien, Aron, Boudon et d'autres font de la notion de "compréhension" un synonyme de "jugement". Pour comprendre les individus, et en particulier les individus historiques, il faut tenter de se mettre "à leur place", essayer, autant que faire se peut, de penser comme ils pensaient, d'appréhender les évènements comme ils étaient capables de les appréhender, avec le niveau de connaissances qui était le leur, éventuellement la culture qui était la leur, etc.

On voit peut-être ainsi à quel point la neutralité axiologique est fortement articulée avec la méthodologie de Weber : elle est inséparable du principe de compréhension (Verstehen). On ne peut pas comprendre les acteurs sociaux si l'on ne fait pas tendre sa pensée vers l'effort qui consiste à se mettre "à leur place", en s'abstenant autant que possible de mêler à cette réflexion ce qu'on pense soi-même de la situation dans laquelle ils sont insérés, et ce qu'on pense soi-même de la manière dont ils agissent ou réagissent.

Et on voit peut-être aussi pourquoi, néanmoins, ce principe est si peu respecté.
D'abord parce qu'on peut juger que cet effort est nécessairement voué à l'échec. Est-il possible de "penser comme pensaient les Anciens" ? C'est une vraie question d'ordre épistémologique.
Mais aussi -et c'est l'essentiel de la critique qui lui est adressée- parce que ce principe peut apparaitre comme ayant des conséquences désagréables, et en particulier comme posant un problème qu'on peut formuler à peu près dans les termes de Leo Strauss (Droit Naturel et Histoire, 1953) : Il serait quand même bien ennuyeux que la neutralité axiologique nous empêche de porter un jugement de valeur (sans doute négatif) sur Hitler ou Staline.
Ou bien, à l'inverse, on trouvera d'autres auteurs qui, eux, veulent pouvoir garder la latitude de porter un jugement de valeur (sans doute positif cette fois-ci) sur, par exemple, les prophètes, qu'il s'agisse des prophètes juifs, du Christ, etc.
La critique est forte, et il ne nous étonnera plus que Aron, Boudon et al., quoique se réclamant par ailleurs de l'épistémologie weberienne, refusent ainsi le principe de neutralité axiologique, au nom de la nécessité qu'il y aurait à porter un jugement sur l'histoire et les hommes -et, précisément, c'est ce refus du principe de neutralité axiologique qui les conduit à assimiler la compréhension à la faculté de jugement.

Car on comprend bien le dilemme : Accepter le principe de neutralité axiologique, si on le comprend à la lumière de la "guerre des dieux", c'est adopter une position irrémédiablement relativiste, et, qui plus est, non seulement un relativisme épistémologique, mais surtout, horreur, un relativisme axiologique. Alors se dressent à l'horizon les ombres effrayantes de Nietzsche, Schmitt et de tous ceux qui constituent la face sombre, mais toujours menaçante, de l'épistémologie wébérienne [brrr, ça fait peur, non ? ]

Quoiqu'il en soit, il me semble que c'est mal comprendre Weber : Il ne dit pas qu'il faille absolument s'abstenir de porter un jugement sur la personne du chef, sur sa doctrine, encore moins sur ses actes, etc. Il dit simplement que ce jugement, éthique, appartient à un autre domaine que celui de la sociologie. Ce qui intéresse Weber dans le cadre de la sociologie c'est le fait que cet individu particulier donne des ordres, que ces ordres sont obéis, et qu'il découle de cette obéissance des faits sociaux. En ce sens, le sociologue n'a pas besoin de définir cette faculté particulière que serait le charisme, il n'a pas besoin de dire ce qu'est le charisme en soi et il n'a nul besoin de distinguer les "vrais" chefs charismatiques des "faux", et les "bons" des "mauvais". Pour le sociologue, le chef charismatique, c'est simplement celui dont les commandements sont obéis en raison de la croyance en un pouvoir supra-naturel, et qui, par là-même, oriente l'activité sociale d'un groupe d'individus. Car au final, l'objet en propre de la sociologie, c'est bien cette activité sociale, et non le bien-fondé de telle ou telle croyance.
Et là encore, il faut constater le fossé qui existe entre Weber et Boudon, qui, lui, fonde explicitement son épistémologie sur le bien-fondé des croyances qui motivent l'action des individus. J'aurai sans doute aussi l'occasion de présenter cette épistémologie et de la discuter.

En tout état de cause, c'est assez simple : Il ne s'agit pas, en tant qu'homme, de s'abstenir de juger. Il s'agit, en tant que sociologue, disons d'homme de science, d'essayer d'abord de comprendre, pour ensuite, en tant qu'homme -et éventuellement, en tant qu'"homme politique" d'ailleurs, d'homme inséré dans des relations sociales de signification politique- pouvoir juger à bon escient. Comprendre d'abord, pour bien juger ensuite, voila tout le sens de la neutralité axiologique. Et voila sans doute l'une des raisons les plus profondes à la puissance théorique de Max Weber, si cette puissance tient bien, au moins en partie, comme le dit W. Hennis, à "sa supériorité dans l'appréhension des contextes de cause", autrement dit, à sa faculté de jugement.

Concluons en disant simplement que le débat toujours renouvelé sur la notion de neutralité axiologique, met surtout bien en lumière toute la difficulté qu'il y a à revendiquer une position d'objectivité minimale dans les sciences sociales.
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Weber, qu'est-ce que la neutralité axiologique ? Empty Citation recherche auteur pour mémoire de fin d'études

Message par Moheaz le Ven 30 Juil 2010 - 3:20

Bonjour, je suis étudiante infirmière en 3ème année et je suis en train de finaliser mon travail écrit de fin d'études.
C'est en quelque sorte un mémoire de fin d'études qui permettra de valider l'obtention de mon diplôme d'état d'infirmier.

Or, dans mon mémoire, j'ai cité des phrases de votre travail concernant Max Weber et la neutralité axiologique.

Mon problème c'est que pour ma bibliographie, j'aurai besoin du nom de l'auteur qui a écrit ce document. En d'autres termes, vous.

La seule info que j'ai est la suivante : Bergame le Sam, votre pseudo sur ce forum. Or, je sais que dans un travail de recherche, ça ne semblera pas très sérieux.

En espérant avoir plus d'infos sur l'auteur que je recherche, je vous remercie d'avance.

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Message par Albâtard le Ven 30 Juil 2010 - 18:00

Il s'appelle Jacques Schmidt. Weber, qu'est-ce que la neutralité axiologique ? Icon_wink

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Message par Bergame le Sam 31 Juil 2010 - 21:29

Tu n'as pas besoin de me citer, ce qui est sur ce forum, comme sur tout forum, est public, ça t'appartient.
Mais je ne suis pas sûr que j'écrirais la même chose aujourd'hui, je ne sais pas. Est-ce que le Wert est vraiment une valeur individuelle et pas culturelle, par exemple, ça me semble très questionnable -et ne pas avoir beaucoup de sens.
Bon courage pour ton mémoire.

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