Merleau-Ponty, Le Cogito Pré-Réflexif

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Merleau-Ponty, Le Cogito Pré-Réflexif

Message par Bergame le Sam 6 Oct 2007 - 10:22

Par Olaf


Merleau-Ponty, Le Cogito Pré-Reflexif : du tacite à l'énoncé



Qu'est-ce que le Cogito Pré-Réflexif ? Comment s'articule-t-il à mon être-au-monde incarné. Rappelons que la conséquence de l'intentionnalité (toute conscience est conscience de) fait de moi un être amarré au monde. Pour Merleau-Ponty, je suis un être au monde dans un corps. Je suis mon corps. Voyons à présent quelles sont les conséquences de cet être au monde sur ma pensée en tant qu'elle est une réflexivité, un retour sur moi-même.

*


Des choses se passent à ma périphérie

Reprenons le vieil argument Platonicien de la réminiscence : comment puis-je chercher quelque chose que je ne connais pas déjà ? Comment ma conscience pourrait-elle partir conquérir quelque chose dont elle n'a aucune trace ? Ainsi pour Platon, je sais déjà ce que j'essaie de comprendre. Mais si Platon trouve la cause de cette vérité enfouie en moi par l'impression que l'Être a fait sur mon âme lorsqu'elle séjournait dans l'être intelligible, Merleau-Ponty trouvera la cause dans mon être au monde.

Je m'endors, et je rêve à un puissant feu, qui embrase tout. Je m'éveille, repense à mon rêve et conclue que ce feu était le symbole de ma pulsion sexuelle. Comment puis-je trouver ce sens, comment puis-je attribuer ce symbole ? Et était-ce réellement du sexuel ?
Si Freud interprèterait le feu comme symbole de la pulsion sexuelle, cachée, mais qui était là (comme une réminiscence), Merleau-Ponty dirait plutôt d'abord qu'il y avait dans ce rêve une atmosphère de sexualité, une atmosphère insaisissable mais qui pourtant était là, et, secondairement, qu'on énoncerait cette expérience en un symbole. En d'autres termes, le sens n'était pas caché et à découvrir, il n'était pas inconscient, mais déjà-là quoiqu'invisible, glissant.

Pour Merleau-Ponty, l'hystérique qui est paralysée des bras par son désir inconscient d'enlacer son beau-frère n'est pas une simulatrice plongée dans la mauvaise foi Sartrienne. Elle s'échappe simplement à elle-même. Quelque chose d'elle se joue à sa périphérie, quelque chose est là, mais n'est pas pensé, n'est pas conscientisé. Toute la différence avec Freud réside en la chose suivante : on ne peut pas dire que le conflit était là auparavant, de manière organisée, mais plutôt qu'il y a une atmosphère, qui m'échappe, mais qui pourtant est déjà là.

Si l'on revient au problème Platonicien de la connaissance, c'est parce que quelque chose se joue à ma périphérie, qui m'échappe tout en étant vécu, que je peux conscientiser quelque chose, connaître, symboliser. Bref, l'acte réflexif du Cogito qui porte à ma conscience s'appuie nécessairement sur quelque chose d'autre. Sur quoi ?

Le Cogito se fonde sur le doute, je peux douter de tout, sauf que je doute. Cependant, avant de douter de quelque chose, je suis dans le quelque chose. Ma conscience peut s'en extraire, néantiser ce quelque chose, mais pour pouvoir douter, je dois d'abord être dans le monde.


De la chose à l'essence formelle

Soit un triangle, qui comme tout bon triangle, voit la somme de ses angles être égale à 180° : Dois-je en conclure qu'il y a une essence de ce triangle ? Que l'idée de triangle est quelque part, et que l'homme tente de la découvrir ?

Le triangle ne s'est-il pas d'abord offert comme une forme, une Gestalt, et qui par travail sur cette Gestalt, a révélé cet énoncé ? Le triangle que je formalise est d'abord dans mon imagination ou sur le papier. J'ai d'abord un rapport de chose, un rapport avec une Gestalt, qui secondairement se formalise. La formalisation n'est pas d'abord dans le triangle, elle vient de mon élaboration du triangle que je rencontre perceptivement.

Mieux, pour que ce triangle amène à cette formalisation, ce rapport originaire que j'entretiens avec de triangle n'est pas dénué de sens, n'est pas vide. Cette Gestalt possède des lignes de forces internes. Pré-réflexivement, le triangle a déjà du sens, est une Gestalt signifiante. Réflexivement, c'est une figure dont la somme des angles est égale à 180°.

Bref, j'ai un rapport pré-réflexif avec les choses. Les choses ont déjà pour moi une forme de sens que je ne possède pas pleinement. A ma propre périphérie, le triangle est signifiant, possède de manière floue des qualités, une sorte de somme-égale-à-un-truc-fixe que je peux conquérir réflexivement en une "somme des angles égale à 180°". Alors cette idée devient intemporelle, bref est acquise.


Des rencontres signifiantes

Pour paraphraser Sartre, mon existence qui rencontre un triangle, précède l'essence théorique et éternelle du triangle. L'idée de triangle est une synthèse conceptuelle de ma rencontre avec une chose qui possède une signifiance. Une belle parole au bon moment est signifiante, est chargée de quelque chose de profond et obscur qui m'échappe ,mais qui est là. Un tableau peut m'être terriblement signifiant, exprimer quelque chose de mon propre vécu qui m'échappe. Dire que le feu de mon rêve est le symbole de ma pulsion sexuelle peut être signifiant et exprimer une foule de chose qui se pressent à l'horizon.

Cette pensée sur le triangle, ce symbolisme du feu, ma théorisation sur un film, ne furent pas des créations ex-nihilo. Ma pensée a rencontré une signifiance, une impression profonde d'un déjà-là qui m'échappe. Il y a un sol originaire, tacite, sur lequel s'appuie ma pensée.

Moi-même je peux parler de manière creuse, énoncer du déjà-connu, du déjà-fixé. Mais je peux aussi être un aventurier de la parole, parler pour parler plus, lancer une métaphore qui prend un poids terrible. Quelqu'un me raconte son rêve, et je lance l'idée que ce feu est une explosion sexuelle, idée qui peut le frapper ou le laisser de marbre. Peut-être va-t-il pouvoir creuser cette phrase toute sa vie en rapport avec sa propre expérience sans jamais l'épuiser, ou peut-être cela passera-til par une oreille et ressortira par l'autre. Une interpréation vient donc toucher un vécu originaire.


Cogito Réflexif et Cogito Pré-Réflexif

Pour fixer les choses définitivement dans un ordre conceptuel, dans une philosophie totalisante et dialectique, il faudrait ainsi que j'arrête d'être au monde, ou alors le monde devrait arrêter de bouger. Le Cogito pur aboutit à une monade qui se meut dans une harmonie préétablie, dans un solus ipse où l'autre n'est pas, n'est qu'une image dans ma monade. Pourtant, à un autre niveau, l'autre me pénètre, s'insinue en moi. Lorsque je regarde un film avec quelqu'un, nous allons partager ces images, je vais me soucier de ce que telle ou telle scène va susciter chez lui, et lui en fera de même. Cette expérience sera un partage bien avant d'être circonscrite dans la sphère du pour moi.

Si le cogito réflexif fixe des idées éternelles à partir d'une expérience tacite et signifiante, alors la réflexivité n'a de cesse de s'alimenter de l'expérience muette. Bref, je suis un aller-retour.

Je suis d'abord dans la chose, dans l'intuition, puis je pense la pensée. Pour douter de quelque chose, il faut être face à quelque chose. Une chose évidente peut se récuser par la pensée, mais reste évidente dans la perception tacite : ce cendrier est devant moi, évidence que je peux récuser en pensant que je peux très bien halluciner ce cendrier. Et pourtant ce cendrier reste là, possède une réalité que je ne peux récuser. C'est la foi perceptive. Je peux douter d'une chose qui, originairement, s'offre à moi, mais jamais ce doute n'otera cette chose dans sa présentation originaire.

Le Thétique (les éléments conceptuels) s'articulent à l'originaire. Le néant que peut poser mon doute n'est qu'un pseudo-néant face à un lien au monde bien plus puissant. « On pense, on est ». On « médite dans un univers déjà parlant ». L'idée que je lis dans un livre fait sens pour moi, par mon immersion dans la vie. C'est parce que le cogito ergo sum de Descartes rebondit sur mon expérience tacite qu'il fait sens et peut présenter son caractère de vérité.

Le Cogito Pré-Réflexif est cette signifiance, cette intuition, qui est le sol, le fond de ma pensée, du Cogito Réflexif . L'un ne nie pas l'autre, les deux s'articulent. Le parler est une conversion du tacite. Plus tard, Merleau-Ponty parlera de mouvement Surréflexif pour montrer à quel point l'un ou l'autre de ces deux Cogito ne se suffisent pas, que ce qui compte, c'est l'articulation dialectique entre les deux.

Le problème platonicien de la connaissance se résoud ainsi pour Merleau-Ponty de la façon suivante : il y a une pré-réflexivité sur laquelle s'appuie ma pensée. Il y a une pré-réflexivité (atmosphère sexuelle) qui fonde et donne sens au symbolisme conscient du rêveur. La Gestalt du triangle est une pré-réflexivité qui va permettre l'analytique formelle à laquelle va se livrer ma pensée.


*


Le tacite précède le parler. Mais le tacite glisse, échappe. Pour le fixer, je dois le conquérir dans la parole, dans les mots, l'enfermer dans les concepts. Mais il me faut prendre garde de ne pas étouffer le tacite dans les mots.
La parole pleine retranscrit le réel, le tacite ; la parole creuse le tue.
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