La grand-mère du Chaperon rouge

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La grand-mère du Chaperon rouge Empty La grand-mère du Chaperon rouge

Message par Kokof le Mar 14 Mai 2019 - 18:40

La Grand-mère du Chaperon rouge

La grand-mère du Chaperon rouge est un personnage fascinant du conte de Perrault. Pourtant, les analyses privilégient généralement le Loup, alors que la grand-mère a un rôle essentiel dans le conte. La psychanalyse participe à l’effacement de la grand-mère en faisant d’elle une mère symbolique (lecture que contredit la lettre du conte). Finalement, on ne sait rien de la relation entre le Chaperon rouge et sa grand-mère, ni du rôle précis de la grand-mère en tant que grand-mère. Ce mépris pour le troisième âge (jadis vénéré) est caractéristique de notre époque. Nous relirons donc le conte en nous centrant sur le rôle de la grand-mère. Notons d’abord que la grand-mère n’est pas un caractère inédit chez Perrault : dans la Belle au bois dormant, la Reine-mère veut manger ses petits-enfants Jour et Aurore. La grand-mère du Petit Chaperon rouge n’est pas si différente d’elle, puisqu’elle mangera sa petite-fille (d’après notre lecture du conte).

« Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le Petit Chaperon rouge. »

Le conte de Perrault commence en soulignant la beauté extraordinaire de Chaperon rouge (« Il était une fois une petite fille de Village, la plus jolie qu’on eût su voir »), ce qu’omettent généralement les analyses, qui hésitent à faire du Chaperon rouge une figure érotique ou sexuelle. Comme il s’agit d’une petite fille, c’est l’adjectif joli (qui qualifie la beauté des petites choses) qui est choisi. Il ne s’agit donc pas d’une fille quelconque. Le Chaperon rouge est une véritable héroïne, qui se distingue des autres filles par sa beauté extraordinaire.

Cette beauté sera intensifiée par le chaperon rouge commandé par la grand-mère, qui érotise l’héroïne et la rend encore plus désirable. Le chaperon rouge a un effet paradoxal : il voile l’héroïne (et cèle son nom en lui donnant son surnom) et de ce fait la soustrait aux regards, tout en attirant les regards par sa couleur. Le chaperon rouge exprime donc parfaitement le paradoxe de la parure féminine, entre pudeur et érotisme, retrait et attrait. L’aura sexuelle du Chaperon rouge fait d’elle l’ancêtre de Lolita.

La beauté de Chaperon rouge la rend très attachante et populaire dans sa province, comme le laisse entendre le prologue. Le fait qu’elle tienne son surnom des gens (« partout on l’appelait le Petit chaperon rouge ») prouve la popularité de Chaperon rouge. Sa beauté éveille les passions et l’amour fou : « sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore ». Même si la folie est ici une hyperbole, elle introduit l’idée de passion et de démesure, qui présage un drame (la passion étant un mobile criminel courant et la démesure définissant la faute tragique dans le théâtre classique).

La passion est accentuée par la surenchère des sentiments : « sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore ». Cette montée culminera dans la passion criminelle du Loup, dont l’amour surpassera par sa violence et sa nature l’amour familial. D’après le prologue, le Loup n’est pas une exception (alors qu’il est généralement diabolisé et présenté comme un paria vivant dans les bois) : tout le monde adore le Chaperon rouge (de ce point de vue le lecteur, qui imagine le Chaperon rouge et la suit du regard, est lui-même un loup) !

La grand-mère

Le prologue annonce aussi la relation unique du Chaperon rouge à sa grand-mère, qui l’aime plus que sa propre mère ! On imagine donc une grande complicité entre elles. Cet amour est reconnu et accepté par la mère, qui envoie sa fille chez sa grand-mère au lieu d’y aller elle-même, sachant que cette visite sera appréciée. On apprend aussi que c’est la grand-mère qui a commandé le chaperon rouge pour sa petite-fille : « Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge », ce qui est encore une marque d’affection. Le début du conte est donc suffisant pour faire comprendre au lecteur que l’histoire sera centrée sur le Chaperon rouge et sa grand-mère.

Dans un prologue (équivalent du premier acte au théâtre), tous les personnages principaux doivent normalement être introduits. Le fait que le Loup n’y figure pas prouve qu’il est un personnage secondaire (le méchant dans un drame n’est jamais considéré comme un personnage principal même si son rôle est très important) et un symbole (personnifiant des idées). Les personnages principaux d’après le prologue sont le Chaperon rouge et sa grand-mère, qui a beaucoup plus de place dans le prologue que la mère (qui pour cette raison est aussi un personnage secondaire). Les deux personnages principaux symboliseront la Jeunesse et la Vieillesse, la Beauté et la Laideur, la Vie et la Mort.

Contrairement à la marâtre jalouse de la beauté de sa fille, la grand-mère adore sa petite-fille. La bienveillance de la grand-mère est d’ailleurs soulignée par Perrault dans le prologue, qui dit que c’est une « bonne femme ». La relation entre la grand-mère et sa petite-fille n’est pas simple pour autant (puisque la grand-mère finira par manger sa petite-fille). Mais si le conte parle d’une fille et de sa grand-mère, pourquoi mentionner la mère (qui a une place dans l’histoire, même si son rôle reste secondaire) ? Selon nous, la mère évite que l’on assimile la grand-mère à une mère. La grand-mère n’est pas une mère de substitution. La mère clarifie donc la relation du Chaperon rouge à sa grand-mère. La mère complète aussi les âges de la vie représentés dans le conte : la jeunesse (symbolisée par le Chaperon rouge), la maturité (symbolisée par la mère) et la vieillesse (symbolisée par la grand-mère). Le conte de Perrault propose en effet une réflexion générale sur la vie, et pas seulement sur l’enfance.

La galette et le pot de beurre

Le panier que le Chaperon rouge doit apporter à sa grand-mère a un contenu significatif : il ne comporte que des aliments fades : « porte-lui une galette et ce petit pot de beurre ». Ce panier n’a rien d’appétissant pour un enfant. C’est l’effet recherché. Si le panier avait comporté des friandises, le conte aurait pu parler des tentations du Chaperon rouge. Il ne faut pas que le panier présente un enjeu pour le conte, d’où son contenu insipide. Il n’y a rien non plus dans le panier qui puisse exciter l’appétit des animaux de la forêt (du miel pour les ours ou de la viande pour les loups). Le repas alléchant, le vrai casse-croûte, comme le devine le lecteur averti, c’est le Chaperon rouge !

Psychologiquement, le contenu du panier signifie que le Chaperon rouge a dépassé le stade infantile de la gourmandise et s’intéresse à d’autres choses. Elle veut explorer le monde et goûter de nouvelles choses. Elle a donc l’attitude d’une adolescente. Les désirs de l’héroïne n’ont pas la forme infantile de la gourmandise ni ses fautes la forme immature du vol. Chaperon rouge est curieuse et fugueuse (elle empruntera un chemin détourné pour aller rejoindre sa grand-mère, ce qui traduit un désir d’évasion). Elle a soif de liberté, de connaissances et d’expériences.

La curiosité de l’héroïne ressortira encore chez la grand-mère, lorsque Chaperon rouge explorera méthodiquement le corps du Loup : « que vous avez de grands bras ! <…> que vous avez de grandes jambes ! <…> que vous avez de grandes oreilles ! <…> que vous avez de grands yeux ! <...> que vous avez de grandes dents ! » La curiosité féminine apparaît dans d’autres contes de Perrault (La Barbe bleue par exemple), mais l’originalité de Chaperon rouge est d’être décomplexée. Elle assouvit sa curiosité sans peur et sans pudeur. Son attitude ne vient pas seulement de son innocence, mais de son caractère. Elle n’a pas peur de ses désirs et prend des risques pour les réaliser. De ce point de vue, Chaperon rouge est une héroïne moderne.

La jeunesse de Chaperon rouge

En sortant de chez elle, le Chaperon rouge grandit, gagne en autonomie (sa mère la laisse sortir seule en lui confiant une mission) et prend de l’assurance (comme le prouvera sa rencontre avec le Loup). Sa sortie symbolise sa sortie de l’enfance. Le Petit Chaperon rouge est aussi une allégorie de la vie : le trajet qu’effectue le Chaperon rouge entre son foyer, symbolisant l’enfance, et la demeure de sa grand-mère, symbolisant la vieillesse et la mort, représente le parcours d’une vie. La mort est donc un dénouement prévisible. Grandir, cela signifie aussi vieillir et mourir, mais Chaperon rouge, encore jeune et innocente, l’ignore.

Le Chaperon rouge en grandissant commence à s’intéresser aux garçons, comme l’indique le fait qu’elle répond sans peur au Loup (qui ne représente pas nécessairement un adulte) : « Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit : « Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre que ma Mère lui envoie. » Si elle n’a pas peur, ce n’est pas seulement parce qu’elle ignore le danger, mais parce qu’elle est intéressée, intriguée, voire émoustillée. Le Chaperon rouge indique précisément le lieu de sa destination comme si elle donnait rendez-vous au Loup : « Oh ! oui, dit le petit chaperon rouge, c’est par-delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du Village. » Le Loup s’empresse de répondre à son invitation ou bien profite de la maladresse du Chaperon rouge pour lui donner rendez-vous en donnant à ce rendez-vous l’apparence d’un jeu : « Hé bien, dit le Loup, je veux l’aller voir aussi ; je m’y en vais par ce chemin ici, et toi par ce chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera. »

Le chemin le plus long

La péripétie suivante (racontée en une phrase par le génie de Perrault) est saturée de symboles : « Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait. » Les deux chemins symbolisent les approches masculine et féminine de l’amour, les filles préférant le chemin le plus long, les garçons le plus court, ce qu’ignore le Chaperon rouge, bien qu’elle emprunte naturellement le chemin le plus long. La cueillette des noisettes et la chasse aux papillons comprennent des symboles masculins : le papillon est l’équivalent masculin de la fleur (symbole féminin). Ces activités confirment l’intérêt grandissant du Chaperon rouge pour les garçons.

La cueillette des fleurs a un autre sens : Chaperon rouge devient elle-même une prédatrice de la beauté et du plus faible. Chaperon rouge n’est donc pas si innocente qu’elle paraît. Cet épisode montre que la prédation n’est pas le propre des loups. C’est une loi naturelle et universelle. Chacun est le prédateur d’un plus faible que soi. Chacun poursuit et capture les beautés qui le séduisent.

Les errances du Chaperon rouge, qui prend du retard en musardant en chemin, est sa seconde faute (sa première étant d’avoir écouté le Loup). Ecouter le Loup était sa faute tragique (faute involontaire, puisqu’elle « ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup »). Ici, elle faute volontairement en négligeant la commission urgente que lui a donnée sa mère : « Va voir comme se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade, porte-lui une galette et ce petit pot de beurre ». L’obligation de se dépêcher est relevée : « Le petit chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village. » Le retard qu’elle prend sera fatal à sa grand-mère et à elle-même.

Chaperon rouge n’a plus l’innocence qu’elle avait au début : d’abord, comme toute créature vivante, c’est une prédatrice, plus précisément une chasseuse-cueilleuse ; ensuite, elle commet deux fautes : parler à un inconnu et traîner en négligeant sa commission. Elle faute parce qu’elle n’est plus une enfant et qu’elle grandit. Ses désirs naissants la détournent de ses devoirs familiaux. La femme, libre et sauvage, s’éveille en elle. La rencontre du Loup joue un rôle essentiel dans cette transformation : le loup éveille la louve. Le loup est le symbole de la sexualité (en psychanalyse) et de la liberté sauvage. Son apparition reflète donc les désirs du Chaperon rouge.

La nature aussi participe à l’évolution de Chaperon rouge. La faune et la flore la captivent. Tout ce qu’elle voit, tout ce qu’elle rencontre en chemin semblent l’attirer. Le Chaperon rouge est comme enchantée par la nature (qui symbolise le monde). En grandissant et en découvrant le monde, l’héroïne devient avide de connaissances et d’expériences. A ce stade, elle n’est plus seulement un objet de désir, mais un sujet de désir.

Le chemin le plus court symbolise aussi le chemin du devoir, de la raison et de la prudence (le chemin que Chaperon rouge aurait dû emprunter pour rejoindre au plus vite sa grand-mère), tandis que le chemin le plus long symbolise l’aventure, l’exploration et la liberté. Chaperon rouge incarne donc la jeunesse, en présentant ses deux faces : d’un côté ses désirs et ses passions, de l’autre ses imprudences et ses erreurs.

La grand-mère-loup

Si le conte a pour sujet les escapades du Chaperon rouge, quel est le rôle de la grand-mère ? Elle a d’abord une fonction érotique : faire ressortir (par contraste) la fraîcheur, la jeunesse et la beauté du Chaperon rouge, la rendre encore plus désirable. Ensuite, la grand-mère (la vieille femme en général) avait autrefois un rôle important dans la sexualité des filles qui n’osaient pas se confier à leur mère, en leur servant de confidente. Le dialogue final entre le Chaperon rouge et sa grand-mère, où l’héroïne questionne sa grand-mère sur le corps du Loup peut ainsi être entendu comme une conversation clandestine sur le sexe masculin. La vieille femme dans le contexte historique du conte a donc une connotation sexuelle.

Ensuite, la grand-mère est une sorte de loup pour sa petite-fille, qu’elle aime à la folie. Il se peut qu’elle soit trop affectueuse avec elle et qu’elle l’étouffe de ses tendresses. Les parents donnent parfois l’impression de vouloir dévorer leurs jeunes enfants, tant ils se montrent affectueux avec eux (en les couvrant de baisers, en les étreignant, en les mordillant, etc). Le fait que la grand-mère demande à sa petite-fille de venir se coucher avec elle (« Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi ») prouve qu’elle est trop intime avec elle. Ce n’est pas le loup qui a dévoré la grand-mère, mais la grand-mère qui a tendance à dévorer sa petite-fille.

La fin de l’histoire, où la grand-mère devient loup (c’est ainsi que nous interprétons le loup déguisé en grand-mère), révèle le caractère possessif et vampirique de la grand-mère, que nous appelons pour cette raison et sous cet aspect « grand-mère-loup ». Cette figure ambiguë représente les parents possessifs ou trop intimes avec leurs enfants. Le conte s’adresse donc aux parents (la psychanalyse pense que les contes ne s’adressent qu’aux enfants) en leur disant de ne pas dévorer leurs enfants par excès d’amour, de les laisser vivre et respirer, et de ne pas se coucher avec eux.

Le dernier rôle de la grand-mère est de symboliser la vieillesse et la mort. La grand-mère-loup dévorant à la fin le Chaperon rouge représente la Vieillesse croquant la Jeunesse. La grand-mère-loup représente la forme agressive et carnassière de la vieillesse, qui lorsqu’on est enfant a le visage familier et affectueux des grands-parents, puis lorsqu’on vieillit, devient un prédateur redoutable, qui dévore notre jeunesse, notre beauté et notre vitalité. C’est ainsi que nous expliquons la métamorphose de la grand-mère en loup et la double nature de la grand-mère-loup, à la fois grand-mère et prédatrice. Le destin de toutes les filles, aussi jolies soient-elles (comme le Chaperon rouge), est d’être victimes de l’Âge et de la Vieillesse, qui engloutiront leur jeunesse et leur beauté. Cette morale est universelle et s’applique à la jeunesse en général. Perrault a proposé plusieurs morales pour certains de ses contes (Cendrillon par exemple). Cela autorise le lecteur à proposer des morales inédites, conformes à son interprétation personnelle des contes.

En conclusion, il n’y a qu’un seul personnage dans Le Petit Chaperon rouge : l’héroïne, qui au début est jeune et jolie, puis est dévorée par la vieillesse et la mort (personnifiées par la grand-mère-loup).

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