Sur l'oeuvre

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Dim 31 Juil 2016 - 13:05

Je me suis porté acquéreur à une vente aux enchères d'un petit document : " Curieux document manuscrit retrouvé dans les papiers de Sade après sa mort à l'hospice de Charenton. Une page manuscrite au recto d'une main inconnue, format in-8° ". L'expertise et les commentaires qui suivent sont de moi.

Transcription diplomatique :

[Recto. Ligne 1 et 2, titre] remêde pour rendre à la raison les
[L2] malades attaqués de folie. -
[Espace d'une ligne]
[L3] donné [je restitue : le] 30 mars 98 v.S. par m. de la praylaye
[L4] qui en a crû faire usage avec succès et a vu
[L5] un malade qui l'a fait 10 après sa guérison parfai-
[L6] tement sain de corps et d'esprit. -
[L7] il faut faire saigner un asne. mettre une
[L8] serviette dans un vase pour recevoir le sang dessus.
[L9] lorsque cette serviette est entièrement teinte. vous la
[L10] tirez et la laissez sécher. tous les matins vous en
[L11] coupez un morceau de la grandeur des trois quarts
[L12] de la main que vous mettez dans un verre de vin
[L13] blanc : lorsque le vin a pris la couleur de vin rouge
[L14] vous en tirez la toile et le donnez à boire au malade.
[L15] il faut prendre le remêde à jeun.
[L16] durant son usage il n'en faut faire aucun autre
[L17] tenir le malade tranquille et gai sans contrariété.
[L18] ne pas boire d'autre vin que celui qui contient le
[L19] remède et user d'eau au reste de la boisson. si la 1ère
[L20] serviette imbibée de sang d'asne est consommée sans
[L21] voir le malade rendu à la raison, en retremper une 2de. en
[L22] continuer le remède sans interruption jusqu'à guérison il
[L23] ne peut manquer d'opérer à la 1ère ou 2de reprise +
[Mention marginale à gauche du texte, même main :] on le tient d'un médecin qui l'a fait avec succès !
[Verso. Dans le coin en haut à gauche, mention manuscrite, même main :] remède contre la folie.

Remarques :

- La tentative de ponctuation est postérieure à la rédaction initiale.
- Le " v.S. " après la date, ligne 3, signifie  " vieux style ", relativement au calendrier révolutionnaire alors en vigueur. C'est soi la date de ce document soi la date du document dont on aurait ici une copie.
- On voit que cette feuille était pliée horizontalement au milieu, texte coté intérieur, ce qui ne laissait plus apparaitre que la petite mention du verso. Peut être un mode de rangement, de classement.

La lecture " asne ", devenu âne selon un processus connu ( Quand le " s " muet disparait, un accent circonflexe apparait classiquement sur la première voyelle antérieure, hospital / hôpital, etc. ), L7 et L20, est indubitable, parfaitement attestée historiquement dans ce cas. Le sang d'âne est présent de l'antiquité au début du XIX° siècle dans la pharmacopée (Et la magie, la sorcellerie.) occidentale, et française. Juste deux exemples, Pline le Second dans son " L'Histoire du monde ", édition de Du Pinet de Noroy, 1581, " Le vingt huitième livre de l'histoire naturelle de C. Pline second ", " Chap. XVI : Contre les gouttes, & le haut mal: & des remèdes propres à ceux qui vont * ( Ce symbole indique une note imprimée en marge que voici : " Syderatis ou qui sont frappez de mauvais vent ". Sideratis est un adjectif du verbe latin siderare signifiant " frappé par l'action funeste des astres ".) séchants sur terre : contre la jaunisse, & les fractures des os ", page 432, le recommande dilué dans le vin contre le haut mal c'est à dire l'épilepsie, je cite : " Les autres ordonnent à ceux qui sont sujets à ce mal, de manger de la chair d'Asne, ou user du sang de cet Animal, quarante jours durant, le démêlant en vin-aigre ", ou encore dans " La pratique de médecine de Paul Barbette ", 1692, " Livre premier ", " Section VII ", " De la mélancolie et de la manie ", page 202, le recommande contre la mélancolie et la manie, je cite : " Les remèdes pour la mélancholie & la manie sont ... , le sang d'asne & de mulet, ... ". La continuité de l'héritage antique dans ce document est manifeste. Il appartient aux plus récents faisant encore mention d'un usage du sang d'âne pour les affections mentales (Auxquelles étaient alors assimilée l'épilepsie.). Le début du XIX° siècle qui voit advenir la psychiatrie moderne balayera très vite tout cela.

La formule " qui en a cru faire usage avec succès " et le point d'exclamation à la fin de la mention marginale trahissent un recul sarcastique de la part du copiste. Sade est bien connu pour avoir collecté très tôt des " consultations ", il emploie lui-même ce terme, très embarrassantes (Avortement, assassinat, empoisonnement, et autres thèmes inquiétants ou scabreux.) ce dont il devra s'expliquer et qui lui coutera très cher. Sade n'était ni fou, sa santé mentale n'était rien de moins que de fer, en droit, par exemple, il était totalement responsable de ses actes, ni crédule. L'ironie grinçante, c'est qu'il conserve un tel document à titre de curiosité alors qu'il est maintenu arbitrairement, sans procédure officielle, jugement, en détention chez les fous à Charenton, à vie, à cause de ses " infâmes " livres, notamment le dernier en date, " Histoire de Juliette ". Prison à vie, arbitrairement, pour un livre immoral.

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Jeu 15 Mar 2018 - 11:58

Dans le " Voyage d'Italie " (1) de Sade, c'est manifeste, unanime, on voit un Grand Seigneur altier, arrogant, méprisant, surgi l'épée à la main de la nuit des temps, etc., une caricature qui motive à lui seul la Révolution, on a envie de lui coller des tartes. Heureusement qu'il est mort, sinon les napolitains mettraient un contrat sur sa tête, c'est de mémoire, mais c'est tout à fait ça : " Il est désolant de voir le plus beau pays de l'univers [les environs de Naples] souillé par une race aussi abrutie, basse, vile, etc ", sinon à Florence, où on crève d'ennui, où les bibliothèques sont désertées, s'il n'y avait pas le bon docteur Mesny " philosophe et naturaliste ", ami et guide éclairé, et une de ses filles, il n'y a aucune femme qu'on ne puisse acheter avec une poignée de sequins, etc., à l'avenant : assassin. Et, tout aussi manifestement, unanimement ? Il n'empêche que ce " livre " ( C'est un gigantesque chantier abandonné. ) est tout aussi imbibé par l'esprit des Lumières. Il faut un peu prendre la mesure de la chose. Sade ignore impérialement, forcément, la case romantique. " La Nouvelle Justine, ou les malheurs de la vertu, suivie de l'Histoire de Juliette, les prospérités du vice " (2) est le dernier monument, et quel monument, des Lumières.
Sinon, ni Nietzsche ni Freud ne nous parlent de Sade, il serait peut être temps de comprendre qu'il y a là un scandale assez " cosmique ". Que le vulgus pecus considère la chose comme normale, c'est le contraire qui aurait étonné, mais il se trouve que ni Nietzsche ni Freud ne relèvent du vulgus pecus. A cause du préjugé, de la prévention, de l'ostracisme légal, policier, menaçant et universel qui l'affecte (3) ? C'est vrai qu'en France, Flaubert, et tant d'autres, si enthousiastes soient-ils, s'en tiennent prudemment eux-mêmes à des mentions privées. Les Goncourt, qui se font l'écho d'un article de Sainte Beuve, dans leur fameux " Journal " s'étonnent, préviennent et avertissent : Sade est partout [dans le monde littéraire contemporain qu'ils suivent donc de très prêt] comme une clé au fond d'un coffre. Il n'empêche que le puritanisme hystérique du XIX° siècle ( III° République inclue. ) interdit tout Sade, même ce qui avait paru avec nom d'auteur en son temps ! Et c'est à l'avenant dans toute l'Europe. En tous cas, ce sort légal a causé un immense préjudice que le passionné, le chercheur, éprouvent tous les jours, c'est ainsi que des informations de première main, encore " chaudes ", vivantes, ont été perdues, que la chaîne de leur transmission a été rompue. Les frères Goncourt disent " clef ", c'est bien volontiers que je dis Horizon. Et les Horizons, même s"ils sont par définition toujours déjà là, paradigmes radicaux, inducteurs, etc., ce n'est pas accessible comme ça, du lever au coucher, bien au contraire, c'est même un peu comme la performance sportive, ça se prépare, alors si en plus la Loi te dit " Circulez, il n'y a rien à voir ", ça va être coton. C'est précisément ce qui est arrivé avec Sade. Mais il ne faut pas oublier ce que Sade lui-même nous propose en premier lieu : des tempêtes homériques ou les flammes de l'enfer judéo-chrétien, comme on voudra, ce qui aurait du faire les délices de Freud, décidément, je ne comprends pas. C'est en dernier lieu qu'il invite au dialogue métaphysique et au dialogue philosophique. Je suis le premier convaincu que Sade n'a rien produit de littérairement remarquable avant le Grand Enfermement, 1777 - 1790, on l'aurait remarqué. La prison a puissamment cristallisé l'inimitable " noir sadien " qui permet de le repérer très vite ( Beauvoir dit que c'est un délinquant qui entre en prison et que c'est un écrivain qui en sort. ). Mais Sade est très tôt un lecteur pathologique, un graphomane, un polygraphe, un plumitif, obsédé par l'impression, un auteur bien avant " Le dialogue entre un prêtre et un moribond ", 1782, et " Les 120 Journées de Sodome ", 1785, et nous ne le connaissons pas. Maurice Blanchot dit que " la folie propre " de Sade est d'écrire, c'est bien de relever, le plus souvent c'est une foule d'autres choses, qui nous sautent à la figure, qui nous prennent à la gorge ( Et c'est parfaitement travaillé (4). ) avec ce type. La Justine de 1791 est effectivement " un coup de tonnerre ", selon le mot de Maurice Heine, on n'a jamais rien vu de tel, mais ce n'est pas le premier imprimé de Sade. Dés l'affaire Testard, il est arrêté le 29 octobre 1763, il est marié depuis mai, étouffe, ceci explique cela, il est question d'un " malheureux livre " rempli d'horreurs, d'impiétés, et, questionné par les enquêteurs il reconnaît que c'est de lui, qu'il l'a écrit en juin. Erreur de débutant, par la suite, il s'avouera seulement copiste, toute sa vie, il sera question de " feuilles ", etc., compromettantes. Il n'y a rien à redire sur les choix littéraires de la Pléiade, remarquablement bien édités par Delon ( Mais ça coûte un bras et rien de moins pratique, c'est fût mon deuxième achat chez eux. ). Mais il se trouve que l'intérêt, le génie, premiers de Sade ne sont pas littéraires, la philosophie ne peut pas s'en contenter à propos de cette trajectoire exceptionnelle, de Grand Seigneur féodal à Lumière radicale, et incontestablement la moins connue à cause de l'ostracisme décrété par la moraline ( En dernier lieu, par rien d'autre. ). La doxa actuelle d'un Sade qui fait gémir la presse pour la première fois à 51 ans avec la Justine de 1791 est ridicule, intenable.

(1) Il serait peut être tant que l'éditeur songe, avec une édition moins onéreuse, à sortir ce livre du luxueux tombeau où il a été enseveli.
(2) L'imprimeur et/ou l'auteur avait prudemment, c'est fréquent pour le " sulfureux ", opté pour une date fantaisiste, qui a toujours posé problème, 1797. C'est tout récemment que Michel Delon a enfin réglé le problème de date de cette monumentale entreprise d'impression clandestine, avec ces 10 volumes  "d'horreurs " et ses 100 gravures ( + 1 frontispice ), la police aux trousses : Sade livre à fait, les 4 volumes de " La Nouvelle Justine " sont imprimés avant août 1799, les 6 de " Juliette " en février, mars 1801. Sade est arrêté le 6 mars 1801, il ne sera plus jamais relâché.
(3) Maupassant qui relate ses visites à Swinburne à son ermitage d'Étretat écrit : " C'étaient [Swinburne et son " ami  "] de vrais héros du Vieux [Sade] qui n'auraient pas reculé devant un crime ! " On aime à se faire peur, c'est le temps qui veut ça. Et publiquement, Maupassant n'osera jamais dire ce qui est inscrit sur le panneau qui est au dessus de la porte de Swinburne : " Chaumière de Dolmancé [le grand scélérat, maître de cérémonie, de " La philosophie dans le boudoir "] ".
(4) Je ne résiste pas, morceau sublime et archiconnu de l'introduction des 120 Journées, je cite : " C'est maintenant, ami lecteur, qu'il faut disposer ton coeur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontre ni chez les anciens ni chez les modernes ... ". Sade nous invite à son Banquet. Mais il faut bien se demander si c'est pour être son convive, son complice, son égal, ou, dans le cas contraire, si ce n'est pas le cas, être au menu. Et ce n'est pas son problème, mais celui de chaque lecteur. Nietzsche ( Que j'aime beaucoup, sincèrement. ) plus tard parlera  " d'estomac d'aigles ", " d'êtres supérieurs ", etc., j'ai toujours trouvé cela un peu étrange de la part d'un homme qui fût si peu consistant, qui a si peu vécu, d'un si gigantesque et tragique Prisonnier, qui a passé sa vie dans une prison, un carcan, un bocal. A quelques jours du basculement irréversible occasionné par les dégâts de la syphilis sur son cerveau, il signera, par exemple, " Le Crucifié ", c'est vrai, Nietzsche a été une très très grande victime, sa vie un chemin de croix judéo-chrétien, et il a nommé ses bourreaux mortifères, sadiques, ennemis de la vie : le romantisme et la moraline.

Éditer : erreur d'attribution d'une citation. " Coup de tonnerre " pour la Justine de 1791 est de Maurice Heine, pas de Pauvert.
Et pour les Goncourt, " qui se font eux-mêmes l'écho d'un article de Sainte Beuve ", je rajoute cette mention.


Dernière édition par neopilina le Ven 6 Avr 2018 - 4:27, édité 2 fois

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Mar 20 Mar 2018 - 23:17

Sade écrit des contes de fées pour adultes. Pour reprendre la métaphore de Nietzsche, pour des estomacs adultes. D'ailleurs, cette métaphore de l'estomac, on la trouve chez Sade dans une lettre à la marquise, il lui dit que ce qui ferait crever une de nos élégantes fera le bonheur d'un estomac russe ! De même, il n'oublie pas d'être comique, de faire de l'humour, il peut être primesautier, sarcastique, ironique, jubilatoire, ludique, satirique, gai, étrange, absurde, jovial, grossier (gras, gaulois), trivial, farceur, pédagogique, bienveillant, ridicule, grotesque, baroque, sardonique, etc. Chez le lecteur où ça sera possible, ce qui ne dépend pas de lui.
Précipité, exacerbé, par la prison, avec " Les 120 Journées ... ", Donatien Sade va jusqu'au bout de Son Enfer, jusqu'au coeur de Sa Mer Couchant. Il en revient indemne, vainqueur, endurci. C'est désormais un ancien combattant, un vieux loup de mer, un rentier, son encrier est inépuisable, c'est une corne d'abondance où il suffit de puiser pour qu'elle se renouvelle. On est en 1785, il a 45 ans. Il est passé, il peut revenir, et il va le faire, homériquement dit. Vient la " Justine " de 1791, puis " Aline et Valcour " et " La Philosophie dans le boudoir " en 1795, et enfin, entre 1799 et 1801, " La Nouvelle Justine suivi de l'Histoire de Juliette, sa soeur ".
Aux yeux de tous les lecteurs, paradoxalement, scandaleusement presque, " La philosophie dans le boudoir " est le livre le plus profondément gai, joyeux, de Sade. C'est unanime. Pourquoi ? C'est tout simple, rasoir d'Ockham : il est sorti vivant et in extremis des geôles de la Terreur. Pendant presque un an (du 08/12/1793 au 15/10/1794), il verra tous les jours les fonctionnaires faire la tournées des " popotes ", c'est à dire des prisons de la Terreur, bondées, et faire l'appel des têtes à couper, il verra les tombereaux dégoûtant de sang remplis de cadavres sans tête et de têtes sans cadavre, à Picpus, où se trouve Sade quand Robespierre et consorts tomberont, on ouvre des fosses dans l'enceinte de la " pension ", c'est une pension réquisitionnée, aux bords des fosses, avec d'autres, il verra le déshabillage des cadavres (tout est récupéré, lavé, revendu) avant qu'on les jette dans les trous, etc. On ouvre, on ferme, les trous, l'odeur est insoutenable, on arrache et on brûle tout ce qu'on peut pour chasser celle-ci, etc. 10 mois à ce régime, c'est à dire le couperet au dessus de la tête, ça doit être long, très long. Et puis Sade, fin connaisseur en régimes carcéraux (je ne sais plus où, mais faute de place, il passera aussi plusieurs semaines dans des latrines collectives), le dit lui-même dans une lettre à Gaufridy, son régisseur provençal, le 21 janvier 1795 : " Ma détention nationale, la guillotine sous les yeux, m'a fait cent fois plus de mal que ne m'en avaient fait toutes les Bastille imaginables ". A propos de " La Nouvelle Justine suivi de l'Histoire de Juliette, sa soeur " je dirais de ce livre, pour moi, c'est indéniablement un livre, même ton du début à la fin, etc., j'y reviendrais, qu'il est triomphal. Apollinaire, un Poète donc, une sensibilité de poète (que je n'ai absolument pas), est dithyrambique à propos de Juliette, le personnage, on sent l'enthousiasme, il est saisit, il s'envole, s'extasie, entre en transe. Oui, Sade est un gynécophobe (haine fantasmatique de la mère et, par contamination, des femmes; ce qui ne l'empêche surtout pas de les aimer) notoire, mais selon Apollinaire, Sade, avec Juliette, fait aux femmes le plus beau cadeau qu'on ait jamais fait aux femmes, etc. Même question que pour " La Philosophie dans le boudoir ", pourquoi ?
Pour Sade, à titre intime, le plus intime, personnel, qui puisse être, constitutif,  le triomphe de Juliette est le triomphe de l'apaisement, il est arrivé à bon port. Très exactement la même Paix qui est l'objet du diptyque homérique et qui vient couronner l'Odyssée. C'est en auteur, artiste, poète, littérairement, métaphoriquement, et c'est très très bien, important, qu'Homère nous rend compte de son intuition géniale. Et même ainsi, il ne réussit pas, ne peut pas réussir, et il le sait, sans aide magique (celle des Phéaciens, peuple mythique de Passeurs), sans aide du Dieu (c'est Athéna elle-même qui met un terme au dernier déchaînement d'hybris à la fin de l'Odyssée) (1). Donatien Sade, au même titre qu'Achille-Ulysse-Homère, est un très très grand Voyageur. Même s'il donne très bien le change, il est né Grand Seigneur, et il sera longtemps parfaitement odieux, Sade est un type qui hurle jusqu'au ciel son désespoir et sa colère issus d'un manque d'amour inaugural, radical : constitutif. Chez lui, le développement  naturel de la névrose (Moi, Autre positif, Tiers négatif) s'interrompt très vite. Chez lui, l'Autre, Sa version constitutive, psychogénique, de celui-ci est restée informe, complexe, absolument polyvalente, et donc ambivalente, monstrueuse, défaillante, toujours de facto problématique en soi, et inductrice en tant que telle, ainsi. En vertu de quoi la composante dominante est psychopathique, de forme sadique (!), masochiste (on l'oublie souvent à cause du précédent), on retrouve la haine du Sur-Moi (une haine sûre, Sade n'est pas fragile, il est même très combatif), celle de la Mère, et donc, reste bloqué dans la prodigieuse profusion prégénitale. C'est cela son univers, et c'est celui de la fable, du conte. Je lis assez souvent que Sade est l'ennemi déclaré du monde génital, normal, c'est à dire normé, standardisé, par une acception empirique et consensuelle du principe de réalité, comme s'il l'avait décidé, consciemment, comme un militaire se désigne un ennemi et s'y tient, je ne crois pas. Sade est l'ennemi du monde génital dans la mesure où ce n'est pas le sien, lui, il nous parle forcément du sien, ce qui de fait heurte frontalement la notion commune, la vulgate, la doxa, etc., empiriques. La problématique oedipienne, le racisme, la pulsion de mort, surtout nommée ainsi (2), lui sont totalement étrangers. Le monde génitalement et hétérosexuellement (Sade est totalement bisexuel) formaté par le principe de réalité n'est pas le sien, il ne le comprend pas, il ne l'aime pas, il le combat, le dévaste, pour le ramener à la profusion antérieure qui est la sienne, c'est " tout ", selon moi, ici.
Ai fil des 120 Journées, ça se corse, les contraintes a priori sont mises à mal. Mais même les épisodes les plus paroxystiques, même à la fin quand le logos, le langage, la verbalisation, la syntaxe, les conventions narratives, horriblement malmenés, sont réduits au silence, ici ou là, on a bien quelques scintillements psychotiques. Rien de plus normal arrivé ici, à ce stade. Mais donc la psyché de Sade ne volera pas en éclats, c'est du solide. Chez Sade ce risque n'est pas structurel (il l'est chez Artaud, qui réussit à faire une oeuvre, où la psychose est consubstancielle, on peut resaluer une performance surhumaine), il est circonstancié. A titre de comparaison, les spécialistes de Céline estiment que le risque psychotique, et il affleure par exemple dans les écrits antisémites, est structurel (3). A cause de Sa version constitutive de l'Autre, la détresse et la colère de Sade montent jusqu'au ciel : c'est d'abord à ce titre qu'il est hors-norme, en terme de dimension, ainsi. A partir d'ici, que Sade soit normal ou pas, la suite, comme pour tout le troupeau, c'est subir, on le dit très bien, Son Destin. Mais encore une fois, et d'une toute autre façon, Sade va encore sortir du troupeau. Il n'a pas l'intention de subir quoi que ce soit, pas même Son Destin. Sade veut, tyranniquement, comme pas mal de choses chez lui, façon impératif catégorique, savoir, comprendre, etc. L'intellect aussi chez lui est monstrueux. C'est un lecteur effréné, une éponge, que ses lectures stimulent profondément, il assimile, reformule selon convenances, quand on met les textes en regard, on les reconnaît, et en même temps, Sade apporte son sel, propose Sa version : ce n'est plus tout à fait la même chose. Sade, consciemment, ne reste pas passif, c'est un forcené, il part à la conquête de Son monde, de lui-même, le parcourt en tout sens, et frénétiquement même, l'élabore, l'explore, le médiatise, le verbalise. D'abord ainsi " grand " a priori, il le devient également ensuite, a posteriori : c'est ainsi qu'il accède à l'aspect, à la dimension, métaphysique et philosophique. Et qu'il est devenu, enfin, par lui-même, un être humain. Ce n'était pas gagné. On peut même préciser, Sade a accompli la prophétie de Tirésias, et c'est cela que dit l'étrange, forcément sous cette forme, triomphe de Juliette, et le Poète Apollinaire aussi l'a entendu, il y a été sensible, comme il pouvait y être. Dans la deuxième partie de ses " Variétés philosophiques et littéraires " de 1808, sorte de testament philosophique autocensuré, amputé, édulcoré, aseptisé, capitonné, etc., et pour cause, il est enfermé chez les fous à Charenton, et espère encore sortir, donc je comprends, discrètement glissé, posté, au Monde, Sade termine ainsi (4) : " Le désir d'immortalité est si enraciné dans le coeur humain, qu'il ne se masque bien souvent sous celui de la gloire et de la célébrité, lesquelles n'en sont pas même une ombre légère. Cet utile désir est même quelque fois si vif, que, par la plus inconcevable de toutes les contradictions, nous lui sacrifions jusqu'à notre propre vie, sans laquelle la gloire la plus éclatante et la renommée la plus étendue ne sont pourtant rien du tout. Qu'est-ce qui fait affronter à tant de gens la misère, la persécution, la douleur et la mort, sinon l'espérance de vivre dans la mémoire des hommes, et d'éterniser leur réputation ? L'homme mesure avec un secret effroi le cercle borné de ses jours; cependant il ne balance pas à en faire le sacrifice, pour un vain souvenir qu'il attend de la postérité, et que bien souvent elle lui refuse. Vivre, vivre toujours ! Tel est le voeu constant de son coeur. Sera-t-il accompli ? Je l'espère, il le sera. La meilleure partie de mon être ne périra point. Je vivrai ! " Il prend soin de préciser " la meilleure partie " ! Ça le fera, Monsieur Donatien Sade ! Et c'est un très grand honneur pour moi de vous reconnaître le plus grand des titres.

(1) Où voit-on Homère en baver le plus ? Quand il faut arracher Ulysse à la Mer du Couchant, de son départ de la grotte du bout du Monde de Calypso (où Homère scotche Ulysse une dizaine d'années, ce n'est bien sûr pas une figure de style) à une plage des Phéaciens, qui eux, pourront le rendre au Monde des Hommes. Et donc ce prodigieux comptable éprouvera la nécessité de recourir à un peuple de Passeurs, magiques, légendaires, de tels intermédiaires, d'un tel artifice, pour ramener Ulysse à Ithaque.

(2) Freud lui-même, dans un surprenant et rare accès de modestie, de prudence, écrit explicitement que si on peut remplacer cette formule, la dénomination, par une autre pour nommer ce qui remplit cette fonction, ce rôle, a ces effets, il n'y verrait pas d'inconvénients. Et à titre totalement personnel, " Culpabilité " remplit les conditions explicitées. Somme toute " pulsion de mort " est très dans l'air du temps, c'est à dire romantique et mortifère, dont Freud lui-même est un des fleurons. Même s'il ne le dit pas, c'est la règle chez Freud qui est très peu prolixe à l'égard des ses sources d'inspiration, je le soupçonne ici d'avoir été influencé par les ouvrages fondamentaux et pionniers de la médecine moderne, de Bichat, Bernard, etc., eux aussi splendides fruits du temps, et donc romantiques et mortifères. Je refuse de lier Eros et Thanatos. Selon moi, le fragment B XV d'Héraclite est surinterprété, ainsi investit rétrospectivement romantiquement, je ne vois pas Héraclite, un Grec " archaïque ", lier les deux mais plus simplement faire un parallèle, une comparaison. Le traducteur de la Pléiade ne se mouille pas, et il a bien raison, avec le vers crucial : " Le même sont Hadès et Dionysos ".

(3) Son profil n'a rien à voir avec celui de Sade. Céline présente une dominante paranoïaque, un risque psychotique structurel, mais sans commune mesure avec celui d'Artaud. Céline ne se noiera pas, il ne sombrera pas dans la folie. Mais il nage encore, circulairement, dans son océan de fiel.  Et puisque c'est d'actualité. C'est idiot d'interdire la publication de ses pamphlets antisémites. On ne peut combattre que ce qu'on connaît.

(4) " Variétés philosophiques et littéraires ", Par George-Louis Bernard, 1808, deuxième partie : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6471978g
Le prénom est un hommage à Buffon.


Dernière édition par neopilina le Dim 25 Mar 2018 - 15:02, édité 1 fois

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Ven 23 Mar 2018 - 16:46

Lors de l'interminable et retentissant " Procès Sade " (1), Georges Bataille déclare à la barre, le 15 décembre 1956 : " ... j'estime que quelqu'un qui veut aller jusqu'au fond de ce que signifie l'homme, la lecture de Sade est non seulement recommandable mais parfaitement nécessaire ". Georges Bataille nous parle de Sade. Je prends, forcément. Bataille ici est un oeil et un conseil de valeur, il y faut un pied expérimenté, sûr. Et donc Bataille à propos des 120 Journées de Sodome écrit : " Chacun de nous est personnellement visé ". Encore une fois : " Chacun de nous est personnellement visé ". Ça, c'est bien vu, avisé (désolé), perçant. Gilbert Lely, Poète, Oreille s'il en est dans le genre, acteur et contemporain de la prodigieuse effervescence artistique, littéraire et intellectuelle du début du XX° siècle, comme Bataille, estime dans sa biographie de Sade que l'introduction des 120 Journées est l'un des chefs d'oeuvre de celui-ci. Je partage aussi, à ma façon, cet avis. Dans son éloge de celle-ci je relève : " L'introduction où se déploient toutes les ressources de son art sous la forme la plus neuve et la plus spontanée est sans doute le chef d'oeuvre ... " Le " spontanée " me gêne beaucoup. Parcourons cette introduction : " Il était une fois ", non, pardon : " C'est maintenant, ami lecteur, qu'il faut disposer ton coeur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe [ce qui est absolument vrai et le restera tant que la race des hommes existera (2)] ... Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait ... ; et petit à petit tout aura trouvé sa place, etc ". C'est le grand jeu, Donatien déroule le tapis rouge, il est suave, onctueux (3), policé, aimable : " Entrez !, entrez, soyez les bienvenus ! " Pour un peu, il ferait la révérence. Depuis quand Sade fait-il la révérence !? Que Sade ait tort, c'est fréquent, ou raison, il n'a jamais eu d'autres interlocuteurs que l'humanité. Revenons à Bataille. A qui on ne la fait pas, c'est un terrain qu'il connaît, d'abord par expériences : " Chacun de nous est personnellement visé ". Il a complètement raison. Dans un texte antérieur (qui doit se trouver ci-dessus, sauf erreur), je dis in fine que dans l'introduction le lecteur est donc très très aimablement (ce dont on ne s'alarme pas, à tort) invité à prendre connaissance du programme, pour le dire ainsi. Le lecteur voit le cortège gagner le château de Silling, il voit les portes se refermer sur les scélérats, les complices (tels dans un premier temps, pour certains, ça va se gâter) et les victimes. Pas seulement donc : ces portes se referment aussi sur le lecteur, c'est voulu, et il ne s'en rend pas bien compte. En tant que lecteur, il ne se sent pas, comme dit Bataille,  " personnellement visé ". Il lit (un acte qui mérite la plus grande attention, nous vaut d'épais volumes), soit, mais il ne se sent pas plus concerné que ça. Il a tort, il vient d'être séquestré, avec les autres victimes, c'est comme si Ulysse te faisait une petite place sur un de ses esquifs, c'est très exactement ça.

(1) État français contre Pauvert. J.J. Pauvert, " La traversée du livre ", 2004 : " J'avais mis pour la première fois au monde un nom d'éditeur sur la couverture d'un Sade interdit au texte intégral ". Pauvert gagne cet interminable procès en appel en 1957. En clair : Sade est rendu au Monde, il est désormais légal, rapidement à la suite tous les pays occidentaux en feront de même. Je sais bien que je change de registre, mais dans ce que je viens de citer il y a " intégral ". On comprend bien les enjeux de ce procès. Mais il se trouve que le premier texte publié par Pauvert avec mention d'éditeur est l' " Histoire de Juliette ", seule, sans " La Nouvelle Justine " !! " Vous prendrez bien une demi-tasse de thé (le Chapelier toqué dans " Alice aux pays des Merveilles ") !? "
Petites précisions bibliographiques sur cette édition historique. Seuls les deux premiers volumes, ceux du tome I, de la tête de tirage, 55 exemplaires sur papiers spéciaux (8 sur papier Vergé B.K.F., 47 sur Vélin crémé, numérotés en chiffres romains respectivement de I à VIII et de IX à LV), sur un total de 475, livrés à Pauvert en décembre 1947 portent cette date. Les 420 exemplaires sur Vélin édition numérotés de 1 à 420 en chiffres arabes portent la date de 1948 pour les deux volumes du tome I et celle de 1949 pour les deux volumes des tomes II, III, IV, et V. Je n'ai pas réussi à trouver la ou les dates que portent les tomes II, III, IV et V des 55 exemplaires sur papiers spéciaux, si Pauvert a voulu les livrer plus rapidement, c'est uniquement 1948, ou alors c'est comme les exemplaires Vélin édition, 1948 puis 1949. Dans un premier temps, Pauvert annonce, c'est écrit à la fin du second volume du tome I, que " La présente édition de " L'Histoire de Juliette " sera complète en douze volumes ". En fait, pendant l'impression, qui s'étale donc de janvier 1948 à juillet 1949 (sauf donc les deux volumes du tome I des 55 exemplaires sur papiers spéciaux qui sont de décembre 1947), il changera d'avis, l'édition se fera sur 5 tomes, en 10 volumes. On trouve dans cette édition 3 encarts publicitaires volants.

(2) Les 120 Journées constituent le chef d'oeuvre de la littérature libertine. Oui, libertine, parce qu'il n'est pas seulement question de sexe, loin, très loin de là. Initialement, le libertin est celui qui s'accorde le droit de penser par lui-même à propos de tout, donc du Dieu, ce qui fût d'ailleurs le cas en premier, du sexe, etc. L'oeuvre de Sade est un fruit direct, essentiel, des Lumières, et ce, expressément, sans aucune trace de contamination romantique. A contrario, tout à fait, littérairement, il y a une foule d'oeuvres érotiques, pornographiques, éblouissantes qui caracolent formellement loin devant. D'abord chez Sade d'ailleurs. Cet ouvrage est un Écorché absolument unique. Rousseau : " L'homme est bon ". Sade pousse en avant ses brûlots infernaux, nous tend un miroir, ce qui revient au même, et dit : " Je n'en suis pas si sûr ". Sade qui admirait, respectait, Rousseau au dernier degré avait conscience de le combattre.

(3) En écrivant " onctueux " je me suis ressouvenu qu'on prend, entre autres, une terrible Tempête, de merde. Ce que Lely trouve regrettable au dernier degré, ça gâche carrément le chef d'oeuvre. Les 120 Journées dégoulinent, entres autres, de merde, oui, on y trouve également des quantités assez notoires de foutre et de sang, mais ça n'a rien d'un accident non plus, bien au contraire, je m'en ai expliqué aussi ci-dessus. Sade est un très grand Comptable a priori, puis a posteriori.

Édit : chiffres " arabes ", au lieu de " romains " pour les exemplaires sur Vélin édition dans la note 1.


Dernière édition par neopilina le Mer 11 Avr 2018 - 1:31, édité 1 fois

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Sam 7 Avr 2018 - 3:49

Au début de l'année 1775, alors que la tempête du scandale fait ouvertement rage au dessus du château de Lacoste, des domestiques prennent la fuite, disent des " horreurs ", sont récupérés par des parents, Sade, imperturbable, en fait totalement inconscient de l'ampleur du trouble qu'il a semé et continue de semer, retourne à Montpellier. Il y retrouve Rosette, dans tous les sens du terme, c'est lui qui précise, et fait la rencontre, en présence de Rosette, de Catherine Treillet, qu'il rebaptisera, on ne sait toujours pas pourquoi, Justine. Il y a conciliabule, on s'entend et on conclut. Rosette elle-même informe Catherine, " Justine ", des goûts très particuliers de Sade. A la suite, Catherine accepte, comme Rosette, qui a quitté nuitamment, sans le moindre scandale, le château quelques mois auparavant, de suivre Sade chez lui et d'y résider très discrètement, si ce n'est secrètement, il existe à ces fins une chambre secrète. Il est vrai que ce château fait figure de bouge grouillant, c'est bien connu, on dépense sans compter, il y a toujours au moins 15 personnes et ça peut monter à 20. Le petit personnel au château, ça va, ça vient, ça rentre, ça sort, ça boit, ça vit des intrigues amoureuses et/ou sexuelles, ça prend la fuite même et ça se répand en affreux bavardages, ou encore on expédie, séquestre, dans des couvents (avec une lettre de cachet à l'appui, signée par le roi et contresignée par un ministre donc, pour Nanon, une des recruteuses), il faut, je cite, " écraser ", " réduire au silence tout cela ", on manie pour se faire le bâton et la carotte (menaces et argent contre silence et décharges signées) ou encore chez des proches, qui s'en trouvent très très embarrassés, qui les laisseront s'échapper ou reprendre par des parents. Ni Rosette, ni Catherine, contrairement aux autres filles, celles du Dauphiné, ne se plaindront, ne s'épancheront en de très compromettants bavardages. Plus, quand le père de CatherineTreillet, alerté par la rumeur, vient réclamer sa fille à coups de pistolet (un par visite), celle-ci ne veut pas le suivre, et elle accompagnera ses maîtres à Paris. A l'occasion des attentats de Treillet, Sade fait une inquiétante découverte : sa mort, même via assassinat et ce par un gueux, ne dérangerait pas grand-monde. " On " c'est expressément Sade et son épouse, qui sait tout, plus, qui est totalement complice, elle a participé aux " recrutements " aux environs de Lyon et Vienne, où, le couple Sade et d'autres, on s'efforce de cacher la destination et les " emplois " qui seront ceux de ces domestiques. Il en résultera, entre autres, plusieurs viols par séduction, de victimes fragilisées par une foule de critères, éloignement, réclusion, statut du criminel, un seigneur chez lui, etc., suivi d'exploitation sexuelle. Sade, qui n'est pas un novice, sait parfaitement que les peines les plus sévères, graves, dissuasives (peine de mort, galère, maison de force) attendent les professionnels (et les clients ? Non, tout de même, pourvu qu'ils soient fortunés) qui s'aviseraient de fournir du " matériel " neuf. Sur ce point, il sait qu'il est coupable, il se défend très mal, rejette la faute sur les recruteurs, dit qu'il a fait recruter, " oubliant " sa participation en au moins une occasion certaine, des prostituées patentées auprès de maquerelles patentées, etc.
Donc, " on " veut bien rendre " tout cela ", mais pas tout de suite, il faut que les traces sur les corps disparaissent. Dans la documentation disponible, c'est le règne de l'effroi, et donc de l'ellipse, dont le XVIII° est déjà fort friand. On convient de codes dans les correspondances : chez la Présidente de Montreuil, dont les cheveux se dressent plus droit que le mètre étalon, les ossements humains (peut être deux squelettes complets) fournis pour le décorum du cabinet noir par une professionnelle de Marseille, la Du Plan (et/ou provenant d'un cimetière près de Montpellier), deviennent des " petites feuilles ". Choix regrettable dans le cas de Sade : ça fait longtemps que ses " petites feuilles " posent également problème, c'est un coup à les confondre avec les autres, les vraies, " petites feuilles " de papier qu'on pourchasse autant que leur auteur : c'est écrit noir sur blanc sur les ordres signés par le Roi, se saisir de sa personne et de ses papiers. Il y a un concept que le Marquis de Sade, Haut et Puissant Seigneur, sa goutte de sang royal, de Richelieu, l'aigle impérial sur son blason, etc., etc., imbu au dernier degré de son sentiment de caste et donc d'impunité mettra un temps fou, ça sera même trop tard, à comprendre, c'est celui de consentement, on dit très volontiers et très bien, aujourd'hui, " entre adultes consentants ". C'est toute la différence, et elle est effectivement essentielle, entre Rosette, Catherine, et autres complices dés lors, et les victimes, ce qui fait d'elles des victimes. Déjà avec Jeanne Testard (1763, il a 23 ans, il est marié depuis quelques mois), une professionnelle avouée, les chose se gâtent quand elle prend peur. Avec les blasphèmes et autres requêtes scatologiques, rien d'autre, si j'ose dire, ne fait tâche sur sa déposition, mais, dira t-on à bon droit : cette terreur, Sade la désirait sexuellement. On en voit certains s'arracher les cheveux pour tenter de savoir si Rose Keller (1768, affaire d'Arcueil) avait accepté de se faire recruter pour une partie : ça n'a aucune espèce d'importance, moraline que cela. Ce qui compte, ce qui est inadmissible, c'est que à un moment le gouffre, l'abîme de la peur, de la terreur, pour son intégrité physique, sa vie, c'est ouvert sous ses pieds. Idem pour la non-affaire de Marseille (instruite avec une célérité extrême par des parlementaires affidés à Maupéou, alors que la belle famille est affidée aux anciens parlements), deux filles tomberont malades et craindront pour leur vie, suite à l'insistance de Sade, qui tout à son prodigieux égoïsme et celui de ses désirs, oublie ce qu'il sait, la toxicité des mouches cantharides si on en abuse, si elles sont trop fortement dosées ou mal fabriquées, risques assez grand à l'époque. Il faut donc que les victimes cicatrisent. De quoi, de " boutonnières " dit Bourdin (1) à la lecture des documents du fonds du régisseur provençal, Gaufridy, où, aux " bras " disent les très très rares mentions un tant soit peu explicites qu'on peut trouver : Sade a détourné à des fins sexuelles la pratique de la saignée médicale. Littérairement, on aura reconnu le comte Gernande de la série des " Justine ". Sade aura tout le temps nécessaire pour bien apprendre et méditer la différence entre Rosette, Catherine " Justine ", et les victimes. Un peu trop peut être ? Tout à fait : quoi que nous en pensions aujourd'hui, et c'est les archives de la police qui le disent, à un moment, ce n'est plus pour des crimes de droit commun (en fait, dés la première affaire, Sade n'est pas détenu que pour des affaires de droit commun) que Sade est maintenu en détention. Là, il entre dans le contexte plus global qui est celui des décennies qui précèdent la Révolution, les Lumières vont concrétiser leur plus étrange, singulière, improbable et inadmissible conquête.

(1) Tout le monde convient que le recueil de Paul Bourdin, 1929, est une source majeure, incontournable. On a toujours le droit de penser ce qu'on veut de la façon d'untel de traiter une source (Heine et Lely sont définitivement des héros de cette conquête, incontournables, il n'empêche, leurs enthousiasmes, lyrismes, très particuliers, me laissent froid, Pauvert dans sa somme nous fait très régulièrement de très mauvais romans parfois à l'encontre même de ce qu'il cite, etc.), dés le moment où il la fournit in extenso. Ce que ne fait pas systématiquement Bourdin, tantôt il cite stricto sensu, tantôt il résume, paraphrase. Et il a ses raisons, son problème a été unique, singulier, il a devant lui une masse de documents considérable, c'est celle du régisseur, du notaire, de l'homme d'affaires principal, plus de 30 ans, de Sade. Une hypothétique publication in extenso aurait rebuté l'éditeur pour commencer, le lecteur même, en donnant l'intégralité d'une littérature qui souvent sera soporifique à souhait, etc. Mais on ne sait pas ce qu'est devenu ce fonds, où est-il, qu'en reste t-il, Bourdin évoque des lambeaux, de la dentelle, ce qui n'a rien de rassurant ? Je n'ai rien trouvé à ce sujet. On m'accordera que la seule manière de remédier aux défauts qu'on trouve chez Bourdin serait de reprendre ce qu'il a eu en mains et qu'il n'a pas strictement retranscrit. Ce qui requiert d'abord de savoir ce qu'est devenu ce fonds, de sauver ce qui peut l'être (numérisation, etc.). Que Bourdin nous épargne les colonnes de chiffres soit, mais quant il écrit, page XIX de son introduction : " Mais la marquise, ou, plus exactement, la présidente, car la volonté de madame de Sade ne compte plus, a laissé venir à la Coste Louise de Launay. Ce qui s'ensuit est inévitable, et j'en abrège le récit que l'on trouvera tout au long dans un mémoire de l'année 1774 ", on bondit. Emblématique à souhait du problème Bourdin.

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Re: Sur l'oeuvre

Message par neopilina le Dim 8 Avr 2018 - 17:11

" Correspondance inédite du Marquis de Sade ", de ses proches et de ses familiers avec une introduction, des annales et des notes " par Paul Bourdin, Paris, Librairie de France, 1929.

Dédicace : " A Monsieur Pierre Bourgue, Je n'ai pas à vous dédier un livre qui est déjà vôtre puisque c'est vous qui avez tiré les lettres qui le composent de l'armoire où elles dormaient depuis cent vingt ans sous la garde de vos devanciers. Ils ont veillé, peut être avec quelque inquiétude, sur ce fonds dont l'origine était suspecte; mais vous avez compris que le moment était venu de changer en chronique une partie de la légende de M. de Sade ".

Impossible d'être plus engageant. Mais au fait, il est devenu quoi ce fonds ?

Introduction, page VII, début : " Louis-Donatien Aldonze, marquis de Sade, a acheté fort cher une renommée qui, de son vivant, était déjà légendaire. Son nom, bien que tout parfumé de mignotise, est associé à des crimes dont il n'existait pas de preuves, et dont la preuve même ne suffirait pas expliquer ses malheurs. Il a successivement langui dans les geôles du roi, dans les hideuses réserves de la Terreur et dans une maison de fous de l'Empire ".

L'état civil de Sade, c'est Donatien Alphonse François de Sade, un porte-plume parisien qui ne connaissait pas le provençal " Aldonze " a converti en Alphonse. Et le Louis, vague intention familiale, Sade lui-même l'utilisera. Bourdin dit très pertinemment, explicitement, c'est très très bien résumé, que les crimes, réels, de Sade ne sauraient à eux seuls expliquer le sort qui lui a été fait par tous les régimes politiques. C'est bien la moraline qui l'enferme, et même qui veut sa tête sous la Terreur.

Introduction, page VIII : " ... et il [Sade] partait de là pour affirmer que toute morale est hypocrite parce qu'elle tend à cacher, faute de pourvoir le résoudre, le conflit des postulats sociaux et des impulsions de l'instinct. Il a fait, dans ce sens, d'ingénieuses anticipations et des observations assez heureuses, ... "

Introduction, pages IX/X : " Mais la plus grande originalité du marquis est d'avoir tourné sa lunette contre lui-même et présenté, sans en dénoncer le grossissement, les champs microscopiques du monde larvaire qui grouille aux replis de toutes les consciences. Il a pratiqué, avant notre époque, cette investigation scientifique entée sur le cauchemar qui remet en question tout le savoir familier dont la vie quotidienne est faite ou embellie ".

Introduction, page X/XI : " L'erreur [de certains apologistes de Sade] était moins de nier les coups de canif donnés à la Keller [Arcueil, 1768] et les bonbons cantharidés distribués aux filles de Marseille [1772], que d'écarter les témoignages concordants des pièces d'archives. Il y avait dans l'histoire du divin marquis une discontinuité d'égarements inadmissible ! Les documents auxquels est empruntée la matière de ce livre prouvent la constance de M. de Sade dans le vice. On y verra que ce n'est pas à cause des affaires d'Arcueil et de Marseille qu'il a été embastillé, mais pour des récidives que la famille a cachées et qui n'ont pas eu de chroniqueurs. Cependant ce n'est pas parce qu'elle lui restitue quelques turpitudes dont il avait été frustré, que par la correspondance du marquis et de ses proches est fâcheuse pour sa mémoire, c'est parce qu'elle le peint tout entier et au jour le jour. Ce portrait diffère sensiblement de celui que nous imaginons par ses livres, bien qu'ils ne soient pas plus menteurs que ceux de tout écrivain ".

A la décharge de Bourdin, quant il écrit en 1929, Heine n'a pas encore exhumé le dossier de la police de l'affaire d'Arcueil. Et donc Bourdin fait comme tout le monde quant il n'a pas mieux, les pièces sous les yeux, que la rumeur, les ragots et la presse délirante. Il n'y a pas de canif, appelons un chat un chat, de couteau avec Rose Keller. Elle porte des marques de fustigation et de légères excoriations, ecchymoses, de forme circulaire qui indiquent sans ambiguité l'usage d'un fouet ou martinet à noeuds. A contrario, Bourdin a raison sur son état de récidive perpétuelle en matière de délinquance sexuelle. Mais il ne sait pas que c'est aussi, tout autant, sa plume qui va motiver un très long enfermement. Les archives de la police faisant foi.

Introduction, page XI : " Le fonds d'où sont tirés les documents qu'on va lire est à peu près muet sur la jeunesse du marquis et sur son extrême vieillesse. Il nous donne, par contre, l'histoire presque journalière de sa famille, depuis le début de 1774 jusqu'au milieu de l'an VIII [du 23 septembre 1799 au 22 septembre 1800]".

Introduction, page XVI : " Ses goûts étaient bas, bien que ses manières ne fussent pas sans élégance et son esprit sans lustre. Il n'était à son aise qu'avec les filles de bordel ou de cuisine. On ne le voit qu'accompagné de son valet, ce qui est dans la tradition, mais il partage ses plaisirs avec lui et cette crasse est toute neuve. La tendance qu'il avait à se faire petit n'est jamais démentie et son plus grand méfait est d'avoir avili sa femme par les complaisances qu'il a exigées d'elle. Cette bassesse se voyait, et les contemporains du marquis ne s'y sont pas trompés. Il inspirait du dégoût et presque de l'effroi ".

Sade n'est à l'aise qu'avec les filles de bordel ou de cuisine, tout à fait, il faut aller jusqu'au bout : le critère, le curseur, de Donatien, ce n'est pas prostituée ou domestique, pour lui, Grand Seigneur, Aristocrate, c'est la même bouse. Sauf sa belle-mère, également séduite, et certainement pas pour ce qui s'est passé dans l'intimité, aucune femme de condition ne s'est jamais plainte de lui. La chanoinesse, sa belle-soeur, restera folle de lui, façon " Juliette ", celle de Shakespeare cette fois, il est amoureux d'actrices pour lesquelles il faut, et il le fait, faire la queue, prendre un ticket, proposer un tarif pour être principal, second, sachant que les demoiselles se gardent le droit d'avoir un amoureux et/ou un étalon, qualité accordée par certaines à Sade, etc., etc. Sade fouette des professionnelles ou pas, et il aime, parfois follement, des dames de qualité, pour lui tout est en ordre, à sa place. Le problème du droit de cuissage est totalement hors de sa portée. La jalousie est une possibilité, une exclusivité, d'êtres civilisés, c'est à dire de condition.

Introduction, page XVIII : " Cette pauvresse s'appelle Rose Keller; elle est âgée de trente ans. Le marquis feint de s'intéresser à elle; il l'amène à sa petite maison d'Arcueil, la force à se dénuder, la lie, la fouette au sang, lui fait avec un canif des incisions dans le gras des chairs, fait couler entre les lèvres des blessures de la cire d'Espagne chaude et quitte sa victime d'un grand sang froid ".

Je ne reviens pas sur l'usage d'un couteau et donc sur des plaies d'arme blanche, et donc l'usage de cire d'Espagne, rouge, à cacheter, effectivement tout de suite très douloureuse, avec.

Introduction, page XX : " Elles [les deux lettres les plus récentes du fonds qu'exploite Bourdin] ont été écrites de la maison des fous de Charenton où le marquis fut interné, après un court séjour à Bicêtre et par ordre du premier consul, à la suite de la publication de " Zoloé et ses deux acolytes ".

Sade n'est pas l'auteur de ce pamphlet qui se fait les gorges chaudes des frasques de Joséphine, Barras (j'aime encore bien, si j'ose dire, voir un Barras faire des leçons de  morale) et ses  acolytes. Le jour où Sade sort " miraculeusement ", il doit la vie aux amis de sa compagne, Constance Quesnet (ça c'est un vrai mystère) et à des pots de vin, d'une geôle de la Terreur, sa décision est bien prise : il ne touchera plus jamais à la chose politique, ce qu'on verra jusqu'à son décès. Mais on lui a attribué ce pamphlet, à tort peu importe, dans ce cas, l'administration du Consulat et de l'Empire n'en fera jamais mention, sans manquer d'arguments pour enfermer et maintenir en détention. Le pamphlet seul n'aurait pas motivé cet enfermement perpétuel, les activistes, opposants, les vrais pourfendeurs du pouvoir, de Bonaparte, sont envoyés au bagne, en Guyane, etc., où le climat, les pathologies locales et les conditions de détention se chargent très efficacement de la suite.

Introduction, page XXI : " Sa mort fit peu de bruit. Il s'y était préparé par un testament écrit à l'hospice même, le trente janvier 1806, " en état de santé et de raison " [il meurt en décembre 1814]. C'est, comme il convient, la pièce la plus sombre qu'il ait écrite, mais qui dira ce que la duplicité naturelle de l'homme de lettre ajoute encore d'artifice à la sincérité pour rehausser les couleurs de ce dernier masque ? "

C'est bien vrai que le plus souvent Sade porte un masque et il en change même souvent. Mais dans ce texte, ce n'est pas le cas, aucun masque dans ce " texte ". J'ai pensé au testament d'Aristote.

Introduction, page XL : " Tout ce que le marquis affirme, tout ce qui est appelé à recevoir de lui une expression verbale et peut faire l'objet d'une protestation, d'une profession de foi ou d'un serment, est perpétuellement démenti par ses actes ou par ses paroles, et on ne trouverait peut être pas une seule proposition, émise de propos délibéré comme répondant à ses réflexions, à son jugement ou à ses goûts, qui ne puisse être mise en face d'une proposition contradictoire. Tout ce qui, au contraire, est agi par lui, sans qu'il y ait prêté attention, obéit à un petit nombre d'impulsions d'une constance sans défaut. Rien de plus mécanique que le canevas où elle est brodée. Il fait penser à ces voitures chargées de pierrots et de folies qui suivent, un jour de carnaval, la piste gardée par la police. Ces masques, en dépit de l'apparente liberté de leurs allures, n'ont pas la possibilité de s'arrêter ou de revenir sur leurs pas : on sait où ils vont ".

Introduction, page XLII : " ... il n'a d'audace que dans les paradoxes de ses productions littéraires. En pratique il est vil, cupide, sans orgueil, sensible, respectueux de la vertu, sans force pour le bien, sans persévérance dans la haine. Tout est penchant chez lui, même la bonté ".

Introduction page XLIII : " Il est, dit-il, le seul aristocrate qui soit resté à Paris en se mêlant ouvertement à la Révolution, et cela suppose autant de clairvoyance politique que d'aptitude à la dissimulation et au mensonge. De fait il n'est dupe de rien : il juge ses contemporains avec une netteté parfaite et il a compris son époque au point de s'avilir de parti pris pour ne pas en devenir la victime. Cependant des ressorts secrets lui imposent un geste plus fort que l'instinct de conservation. Il refuse de mettre au voix une motion sanguinaire et il entre dans les cachots de Robespierre pour avoir refuser de commettre une atrocité de sang froid ".

De fait, on ne connaît aucun comte, politiquement actif ou pas, qui reste à Paris du 14 juillet 1789 au 27 juillet 1794, chute de Robespierre. Sauvé, libéré, par cette chute, la section de Sade le réintègre, le réhabilite, de suite, et lui signifie qu'elle a besoin de lui, de sa plume sans doute, je cite, " quoique ex noble " (on ne connaît aucun parallèle). Son engagement révolutionnaire trouble, interpelle beaucoup, il n'en a pas moins été réel. Après un moment de stupeur à sa sortie de prison, frustré d'existence pendant 13 ans, de 37 à 50 ans, il ne fait aucun doute qu'il a voulu en être, c'est certain. Je vois une sorte de Falstaff évolué lucidement, à son aise (trop ?), dans un environnement mortel, alors que tout autre noble a fuit ou se fait oublier, se terre. C'est même incompréhensible : nous n'en savons pas assez. A nous de bien comprendre cet engagement. L'acte d'accusation de la Terreur, qui tait une partie de ses raisons, lui reproche d'avoir pris la défense d'un certain Roland, et on déjà vu ce nom avant (aussi, cas unique, Jean Desbordes dans " Le Vrai visage du marquis de Sade " est le seul a parlé d'un certain Ramand, peut être une mauvaise lecture de Roland, d'après un manuscrit que lui a prêté M. de Veyssière, secrétaire des " Amis du vieil Arcueil "). Sade a pris plus de risques que Bourdin ne le pense ou ne veut bien le penser. Sade voit venir Robespierre, et il avertira, s'opposera plusieurs fois à celui-ci. Sans même évoquer ce que devait inspirer la vue du Monstre à l'Incorruptible, ils appartiennent à la même section. Par exemple avec le texte lu à la tribune de sa section le 2 novembre 1792 et qu'elle décide d'envoyer à l'impression : " Idée sur le mode de sanction des lois ". Ce texte a une portée générale indéniable, il prouve à lui seul que Sade n'est pas un crétin, mais au moment des faits c'est d'abord attaquer frontalement Robespierre qui positionne ses pièces, ce que voit très bien Sade, désormais extrêmement sensible à toute forme de totalitarisme.

Introduction, page XLVI/XLVII, c'est moi qui souligne : " Je ne voudrais pas dépouiller le " divin marquis " de la couronne de fer des mauvais anges, mais je retrouve le même petit homme dans les excès de lubricité qui lui ont valu l'honneur de fournir un néologisme à la langue universelle. Non pas que la légende ait exagéré ses aberrations [si justement, à propos des affaires d'Arcueil et celle de Marseille où on a dit, imprimé, des choses délirantes que Bourdin reprend en partie], et je n'ajouterais rien si je voulais me représenter le marquis à ses plus beaux moments au saisissant crayon que Fleuret a tracé de lui dans sa " Bienheureuse Raton ". Mais enfin M. de Mazan [un des titres de Sade] n'est pas un Gilles de Rais. Il a puisé son goût pour les jeunes garçons dans les récits d'histoire ancienne, et je crois que ce vice n'était pas fort ancré chez lui : simple curiosité de regarder la tapisserie à l'envers. On devine dans ses fantaisies sanglantes la même curiosité infantile mêlée à une sensualité sauvage; il se soulage en jouant au canif comme un tardillon accroupi qui regarde tomber les gringuenaudes de son derrière. Le marquis conserve avec l'âge la mentalité d'un enfant précoce, mais il n'est pas dominé par la monotonie des grands invertis; ses égarements sont peut-être allés jusqu'au vampirisme, du moins il n'est pas exclusif. Tout lui est bon pour apaiser sa faim-valle : une belle garce de vingt cinq ans comme la petite pauvresse en haillons qui vient frapper à sa poterne. Il va toujours bout-ci bout-là ... Les images de la volupté l'embrasent et le sang ajoute à son plaisir, mais il lui faut avant tout son plein. Son cerveau s'égare, mais son appétit est solide. Aussi ne trouve-t-on chez lui pas l'ombre d'un remords, même après le plaisir ... Rien n'est moins refoulé que les passions du marquis. C'est lui qui met un masque et non pas elles ".

D'abord, je ne sais pas ce que ça veut dire " la monotonie des grands invertis ". Deuxièmement, effectivement, Sade n'est pas un grand inverti, c'est à dire un homosexuel, mais, passionnément, viscéralement, bisexuel, et là on se demande si Bourdin a bien lu Sade, même en tenant compte de ce à quoi il a accès en 1929. Par exemple, à propos des secrétaires. On voit Sade même en cavale, dés qu'il arrive quelque part, etc., engagé un jeune secrétaire, il y a une constance, même dans des situations où on pourrait penser qu'il a vraiment d'autres soucis, et pas des moindres. Et comme aucun d'eux ne s'est plaint, on oublie souvent qu'il y a aussi les secrétaires de l'hiver 74/75 (l'un d'eux voudra rester au château, mais Sade en fuite, la marquise le chassera). Au environ de Naples, on lui propose un garçon (entendre pubère, adolescent, Sade n'aime que ce qui est sexué) et il répond, fier d'étaler son italien approximatif : " Envoyer le, je le veux bien ! " Ou encore, toujours dans une lettre à la marquise, il rêve à voix haute : " Envoyez-moi une belle créature, mâle ou femelle peu importe ", etc. Pour finir, tout de même, revenons au principal, n'oublions pas l'indispensable laquais, grand, insolent, endurant et très polyvalent, tout aussi amphibie que son maître.

Page XLVIII/XLIX, fin de l'introduction : " Que signifie cela [l'étonnant couple Sade-Constance] ? Est-ce, chez le marquis, pure déchéance sénile ? C'est sa nature même qui s'étale. Les chaleurs de rein ont passé : il se ventrouille à l'aise; il a le coeur content et sa soupe bien cuite; il met désormais, en toute quiétude, les dévergondages de son imagination au service de son libraire; il invoque, dans son abjection, les préceptes moraux de sa caste parce qu'ils qualifient son bien être. Ce filleul de Condé finit, comme Oblomoff, dans les rêts culinaires de la citoyenne Quesnet. Tel est à peu près le marquis d'après les témoignages qu'il a laissés sur lui-même. Malgré Keller et les bonbons cantharidés, les filles de Lyon et de Vienne, Nanon, Justine, les jeunes secrétaires, les pèlerins de la Coste [Sade accueille volontiers les voyageurs de toute sorte, la nuit il fait la tournée des chambres la bourse à la main; je crois bien que c'est de l'humour sadien], les petites feuilles et les révélations de Marais [un inspecteur de police parisien, c'est effrayant à quel point la police sait tout, on a oublié], je n'arrive pas à le prendre au sérieux. Ses vices sont trop semblables à une maladie de peau; il est trop dépourvu de contrôle sur lui-même, d'inquiétude dans le mal, d'ambition dans la révolte [faux, mais Bourdin n'a pas lu les lettres du donjon de Vincennes et de la Bastille], son esprit est trop ingénument pervers, sa littérature trop ennuyeuse. Tout est faute chez lui, c'est à dire manquement ou faillite. J'espère cependant qu'on le trouvera meilleur épistolier qu'écrivain et qu'il amusera, comme Karageuz, à force d'être insupportable [pas faux]. Il manque toutefois à ce livre pour être absolument fidèle ce que j'ai dû laisser dans les inédits : l'expression monotone des mêmes désirs, la répétition des mêmes termes, l'infatigable retour des mêmes cris, des mêmes trépignements, des mêmes roueries, de la même cautèle, des mêmes mensonges, des mêmes flatteries suivies des mêmes injures. Mais il ne faut pas de preuves pour démêler le mécanisme de l'instinct sous l'apparent désordre des impulsions, et l'on aura peut-être quelque pitié pour cette âme agitée et serve qui s'émeut, s'épuise, chute et recommence ..."

Et il en sera donc ainsi tout au long de ce précieux volume : synthèse, résumé, paraphrase, etc., puis retranscriptions de lettres et de nouveau, synthèse, résumé, paraphrase, etc. Bourdin est on ne peut plus clair dans la fin de son introduction, et pourtant la lecture de cette mine incontournable laisse universellement un sentiment de frustration. Je le crois sur parole : il a dit tout ce qui pouvait en être dit, de ce fonds, mais alors pourquoi cette frustration, ce sentiment chronique à la fin de cette lecture, qu'il en sait plus que nous !?

Une précision à propos de ce petit échantillonnage. J'ai délibérément, c'est une décision que j'ai du prendre en la relisant, omis le pire, le plus terrible, terrifiant, glaçant, du propos de Bourdin, je n'arrivais pas à faire mon choix, j'aurais dû trop citer : le thème " Sade et l'argent ". Somme toute, après sa libération par la Révolution, pas même ces pires ennemis, calomniateurs, personne ne songera à soupçonner, à accuser, Sade d'un quelconque délit sexuel, c'est entendu, il les réserve désormais au papier. Dans son cas, c'est une autre maladie qui le poursuivra jusqu'à la tombe, son rapport à l'argent. Bourdin a accès aux archives domestiques, comptables, etc., il a lui-même été notaire, on voit qu'il connaît bien tout ça. Bien sûr, ni Heine, ni Lely, ni Pauvert, ni Lever, etc., n'ignorent, ne minorent la chose, mais décidément, c'est Bourdin qui en parle le mieux, il sait de quoi parle, et ici il dépasse tout le monde dans l'acuité, la profondeur et la précision du diagnostic de cette maladie aussi insidieuse qu'infâme, on a froid dans le dos. C'est l'homme d'expérience, le professionnel, qui parle, impossible de faire mieux, à moins qu'un autre professionnel dans ce domaine ne s'y colle. Toute proportion gardée, vraiment, j'ai repensé à la tirade de Luchini, qui joue le notaire, sur sa profession, dans le film " Le colonel Chabert ", ces familles qui s'étripent sur des cadavres encore chauds, cortège d'infamies, d'abjections, de vilenies, de veuleries, qui rabaissent au rang de bête, de goinfre, hallucinantes, à vomir, etc. L'argent est un emplâtre, un palliatif, aussi polyvalent et dangereux que l'alcool et autres drogues dures, aux manques de toutes sortes. Cet appétit se déploie dans la mesure des gouffres qu'il comble.

Ce portrait, très bien renseigné et talentueux, a bien sûr provoqué l'ire, la colère noire, de certains, notoirement de Maurice Heine qui poursuivra explicitement Bourdin de son ressentiment. Moi, je l'aime beaucoup, il fait carrément du bien même, ça change un peu des panégyriques. Et cet aspect minable, petit bras, petite frappe, que Bourdin esquisse ne m'est pas étranger intuitivement, j'acquiesce souvent. Les criminels bien décidés c'est Charolais, Fronsac, etc., et ceux là n'ont jamais fait un jour de prison ni écrit une ligne qui mérite d'être signalée. Mais donc, il y a dans ce portrait des " détails ", qui n'ont rien de " détails " que je récuse avec la plus grande énergie. Aperçue, la grandeur subversive (ci-dessus extraits page VII, VIII, IX/X, XLII, XLIII, et etc. dans tous l'ouvrage) est finalement méconnue. Sade a été un des plus grands génie de la subversion et circonscrire, contenir, son discours n'est pas donné au premier système venu. Sade est toujours d'une brûlante actualité, toujours éminemment corrosif, il stimule, garantit contre l'assoupissement, etc. L'oeuvre de Sade est un sémaphore, pour reprendre Bourdin, ci-dessus extrait page IX/X, planté dans les " replis de toutes les consciences ". C'est par définition gênant, et comme Sade y creuse inlassablement, façon couteau dans la plaie, c'est très exactement ça, c'est même insupportable. Son oeuvre est le cogito pour la Mer du Couchant, l'Enfer, les Égouts cadenassés, de tout un chacun. Sade chevauche Priape une plume à la main, ce n'est pas le premier, ni le dernier. Ici, s'égarer, finir par baisser les bras, éluder surtout, réflexe " naturel ", est un risque permanent, pour tout un chacun, sauf pour Sade, il sait cela, c'est sa force, son talent, son génie. Là où le lecteur peut ressentir une répétition éreintante (elle l'est), il faut surtout voir la solidité de Sade, il a un cap et ne le perd jamais. C'est cela la " couronne de fer " éternelle, pour reprendre un mot de Bourdin ci-dessus, de Sade. Et c'est donc lui qui va le plus loin ici : on ne le sait pas encore, on ne l'a pas encore dit, au mieux. Ça va être " un peu " destructeur.

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C'est à pas de colombes que les Déesses s'avancent.
" Tout Étant est à la fois a priori Donné ( C'est, il est, et ça suffit pour commencer. ) et Suspect, parce que Mien ", " Savoir guérit, forge. Et détruit tout ce qui doit l'être ", ou, équivalents, " Tout l'Inadvertancier constitutif doit disparaître ", " Le progrès, c'est la liquidation du Sujet empirique, notoirement névrotique, par la connaissance ". Moi.

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