Le Clandestin des Lumières.

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Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Sam 22 Mar 2014 - 3:47

Son père a dit : " Jamais vu un comme celui-là ". Moi non plus. Ce type allongé sur une chaise longue, sous une vaste tonnelle, caresse d'une main, affectueusement, notons, c'est rare chez lui, un de ses chiens endormis, et de l'autre sirote un verre d'une des plus excellentes limonades bien glacée, sur une plage en Enfer, au coeur de la Mer du Couchant. Et moi, malgré mes nombreuses incursions, qui m'ont tant couté, j'y transpire encore beaucoup : il faut dire qu'après lectures et relectures, dans différents ordres, des trois biographies de référence en français, j'arrive au tiers de l'oeuvre complète abordée chronologiquement ( Ca sera bien le seul, avec Platon, en tant qu'écrivains. ). Et ce soir, il m'a exténué jusqu'au vertige. Mais, ô joie, mes efforts sont récompensés, j'ai rejoins l'unité profonde du personnage, je le " vois ". J'imagine bien notre bon Ulysse hagard, accablé, éreinté, débouler.
- " Alors valeureux voyageur, ça ira !? Joins-toi donc à nous quelques moments, il me semble que tu en as grand besoin !! "
Je savais depuis longtemps que Donatien hantait cette région là de la Mer du Couchant, la pire, celle que nous nommons proprement infernale. Mais pas encore à ce point : aussi assurément, résolument. Alors qu'aucun individu n'y vient que contraint et ne rêve, éperdument, que d'en repartir le plus vite possible. On s'y trouve dans un " premier temps ", qui a duré une bonne dizaine d'années chez moi, fort malmené, c'est là qu'on reçoit les pires coups. Le sort le plus fréquent ici est la pathologie, la folie, l'échec atroce, disloquant, du moi. Le titre de Voyageur ne s'usurpe pas. Lui, il y fonce tout droit, délibérément, endure, oui, " endure ", comme Ulysse, et ici, bien mieux. Que dis-je ? Il est ici chez lui. Je ne lui connaît pas de parallèle. Sade est indispensable. Oui, plus que souvent, on vacille, le livre nous tombe des mains, il faut reprendre son souffle, faire une pause. Il savait ce qu'il faisait : imprimer, imprimer, à tout prix, que tout ne soit pas perdu, saisi, détruit, brulé. Assurer sa place : " Je suis Là, et il faudra bien un jour faire avec ". C'est à dire avec " Là ", à cause de, grâce à, on ne sait pas trop, à lui. Ainsi incroyablement disposé, conformé, il ne cesse de le constater et de le  dire, il a chevauché son Destin avec une dureté, plus que nécessaire ici, encore hors de portée de l'esprit du commun, et qui en fait pour toujours cet incroyable et si nécessaire Voyageur. Le plus insensé, en tous cas celui qui me vient à l'esprit présentement, avec lui ? Qu'il ne se soit pas trouvé complétement écrasé, laminé, détruit, fracassé, anéantit, intérieurement, par son " Destin ", qu'il n'en soit pas devenu la pantelante marionnette, qu'il ne soit pas devenu fou et/ou un criminel effréné, dont on aurait oublié le nom depuis longtemps. Mais non, lui, insistons, il est donc en mesure de le faire, il fait front, affirme qu'il va penser tout cela et tenter de faire système, ainsi conformé. Sade est dans un premier temps dans l'action, il est tout le temps d'emblée tout entier là, rien ne l'arrête, et surtout pas constitutivement, et très tôt se pose des questions, jusqu'au premier grand enfermement, 1778-1790. A partir de là, il songe à éclaircir sa place au sein du Monde, dont il faudra exploser l'Horizon, pour trouver place. Et il s'interroge : " Est-il en nous de se refaire ? ". Ca dépend, c'est plutôt rare. Il est de ceux qui en avait la capacité et qui l'a fait dans une mesure absolument significative. C'est un " incurable " délinquant, qui s'est posé le plus tôt des questions fondamentales, qui entre en prison, c'est un grand penseur, c'est à dire dans la mesure du Sujet qu'il est a priori, qui en sort, et qui a fait d'importantes " concessions ", il n'agit plus, il pense et écrit. Pas un penseur mondain, un intellectuel, mais un Explorateur déterminé, robuste. Pas de bol, on enferme un délinquant, un marginal absolu, une menace pour sa classe, son monde, c'est le penseur et l'écrivain qu'on maintient entre quatre murs, et qu'on renfermera avec le même arbitraire et pour ces raisons en 1800. Entre temps la Terreur l'enfermera, et il sentira le couperet de si près qu'il en sera décoiffé, ce qui lui fera renoncer à toute activité publique et politique. Se coltiner Sade, c'est agrandir considérablement et indispensablement, l'Horizon, les Régions connues, à ce que le Sujet a de plus infréquentable, redoutable : la Forteresse névrotique. Rien que tenter de l'approcher coute.

Allez. Surprenez-moi. Sur quelle plage de l'Odyssée, très précisément, nous trouvons-nous ?


Dernière édition par neopilina le Mer 2 Avr 2014 - 21:44, édité 1 fois

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par Vargas le Jeu 27 Mar 2014 - 21:28

Celle où l'on arrive après avoir navigué en rejetant toute autre boussole par-dessus bord que son propre coup de dé ?

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Ven 28 Mar 2014 - 1:31

Joli ! Mais non, pas de hasard " ici ", surtout pas " ici ",    .

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par poussbois le Ven 28 Mar 2014 - 2:19

Sur l'île de Circé ?

J'ai regardé, c'est l'île d'Eéa. Je ne sais pas s'il y a des plages... Wink

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Sam 29 Mar 2014 - 2:36

Arrivant toujours par la Mer, on conçoit facilement qu'Ulysse et ses compagnons, puis Ulysse seul, très précisément à partir de l'épisode qui nous intéressent d'ailleurs, choisissent des plages pour débarquer.
Non, ce n'est pas chez Circé, qui quoique en dehors du monde " normal ", visible, des " hommes mangeurs de pain ", est clairement à l'écart du coeur de la Mer du Couchant, et des ses horreurs constitutives, elle met en garde Ulysse à leurs propos : l'ile centrale et les autres dangers, qui forcément devront lui couter, qui l'entourent de très près.
Il est bien question de l'ile au Coeur de la Mer du Couchant, de la névrose, du temps le plus reculé dans l'histoire du Sujet, le lieu d'une ingestion abominable, sacrilège, qui fera délirer les compagnons d'Ulysse et qui leur coutera la vie, c'est l'ile du Trident, des Vaches ou Boeufs du Soleil, Dieu qui voit tout.
Que serait l'Appétit, la Gourmandise, le Chocolat, etc, sans la Coprophagie ? L'oralité est la première forme de " Sexualité ", c'est à dire façon d'actualiser une Intention constitutive du Sujet, du " Sexe " avant le sexe, c'est a priori étonnant, mais pas si on considère que la " Sexualité " est la façon privilégiée par le Sujet pour actualiser Ses Intentions constitutives, d'où une telle jouissance lors de l'orgasme, " le Monde est achevé ", toutes les Intentions névrotiques constitutives satisfaites. C'est un bon compromis pour le Sujet, l'essentiel se fait, s'actualise, sans qu'il le sache. Le Sujet n'aime pas la " lumière ", mais sur cette ile, le Dieu voit tout. Et on sait assez que la Sexualité de l'adulte intègre synthétiquement celles qui l'ont précédé, notoirement analité et oralité, d'où, chez moi, " Sexualité " avec une majuscule et des guillemets. Le Sujet accomplit une foule d'Intentions névrotiques positives et/ou négatives concernant telle ou telle Figure de son Histoire la plus ancienne, oralement et/ou via les excréments, d'où la Situation de cette ile au Coeur et la grande proximité des autres menaces, névrotiques radicales, universelles, avec celle-ci.
De même, que serait Pénélope sans Calypso ?
Il n'y qu'une seule façon de le savoir : retrancher les secondes aux premiers.
Théoriquement, c'est seul, nu, incognito, dépouillé de Ses Fantômes qu'Ulysse revient, et donc neuf, " ecce Homo ". " Théoriquement ", en effet, Homère nous prévient que ça ne sera pas le cas : Ulysse devra accomplir la prophétie de Tirésias pour terminer Son Périple. Et, puis le massacre des prétendants, par exemple, nous montre bien, qu'ulysse n'est pas débarrassé de Son propre " Achille ", Hybris, et c'est Athéna qui met fin à celle-ci, met un terme à la violence, c'est la dernière à avoir la parole dans le chef d'oeuvre, avec l'Iliade où l'Hybris triomphe s'entend, d'Homère : " Arrêtes ! Mets un terme ... " Homère était un prodigieux Comptable, il a fait ce qu'il a pu, il le savait. Je trouve que c'est pas mal, je n'ai pas encore vu mieux, ni même aussi bien. Je me contente, modestement, de terminer le Tryptique !
Même ceux qui aiment passionnément Sade, disent tous qu'il y a trop de scènes de coprophagie, par exemple, dans " Les 120 journées de Sodome ou l'École du libertinage ", le chef d'oeuvre inaugural du règne de Sade. Ils se désolent, littéralement, j'ai sous les yeux un texte de Gilbert Lely, épinglé à se titre : " En effet, sur les six cents cas anormaux narrés par les historiennes, sans compter la fiction proprement dite où cette pratique répugnante abonde, plus de la moitié offre l'image d'une ingestion d'excréments, autonome ou associée à une autre passion ". Très exactement comme une énorme tâche sur un immense chef d'oeuvre. On convoque le Kraft-Ebing ( Annuaire que je n'ai toujours pas l'intention de consulter. ) : " une seule fois dans les neuf cent pages in-quarto du recueil ". Gilbert Lely ( Vie du marquis de Sade, dernière édition, 1989, Mercure de France. ) regrette sa présence " monstrueusement exagérée ", " Si le fantôme du marquis, par l'organe des tables tournantes, daignait nous demander notre sentiment sur les 120 journées, et, d'abord, en un mot, comment nous avons trouvé cet ouvrage, nous oserions lui répondre, ainsi que le capitaine Bordure à l'interrogation du père Ubu, curieux de savoir si son hôte avait bien diné : " Fort bien, monsieur, sauf la merde ". Etc, etc, etc. Et moi, avec tout le très sincère respect que j'ai pour Gilbert Lely et consorts, qui m'aident tant à connaître Sade, je rétorquerais : " C'est que vous ne savez pas compter ! "
Sade est un philosophe maladroit, fébrile, mais il l'est jusqu'à la racine de l'âme et viscéralement, il a toujours considéré que rien d'autre que la connaissance en général, et la philosophie en particulier, ne lui permettrait de tout comprendre, à commencer par soi-même. Imbibé des Lumières, il s'en réclamera toute sa vie. Il veut absolument tout penser, " Faire système " chez lui est une question de salut, de rédemption, une nécessité vitale, un de ses plus constants moteurs. Il vilipendera toute sa vie les " endormis ", les Horizons étriqués où il ne trouve pas sa place. Il faut un instant imaginer ce jeune homme de 22 ans que rien n'arrête, qui a déjà tant expérimenté, faire jouer et imprimer clandestinement " Le philosophe soi-disant ", par exemple. Comme je l'ai dit au dessus, je ne lui connais aucun parallèle pour ce qui est de déambuler dans l'Enfer névrotique avec cette aisance. C'est un Explorateur résolu, dur. On peut le dénigrer autant qu'on veut, et il y a de quoi, mais il reste définitivement un immense personnage, incarnant un très grand effort, là où c'est le plus pénible : il faut bien se mettre en tête que Sade dérangera toujours parce qu'il se tient debout " là " où on ne veut absolument pas regarder. Lely citant son ami René Char, qui lui-même parle des 120 journées, " Derrière cette persienne de sang brule le cri d'une force qui se détruira elle seule, parce qu'elle a horreur de la force, sa soeur subjective et stérile ", ajoute " Or, sur les proies délicieuses, ressuscitées à l'aube de la cent vingt et unième journée, le langage étendra sa merci ". C'est très exactement ça : les 120 journées s'élancent du plus profond de l'abîme sauvage, de " derrière cette persienne ... ", jusqu'à la lumière, qui seule les neutralise. On dit que cet ouvrage est inachevé, on sait que Sade n'y a pas retouché, n'y est pas revenu, après l'avoir terminé, je suis de ceux qui partage le sentiment, très répandu, qu'il est inachevable, au fur et à mesure que le torrent, le cri, se répandent, ils se figent, s'apaisent, d'eux-mêmes, en mots.


Dernière édition par neopilina le Lun 31 Mar 2014 - 1:51, édité 3 fois

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par poussbois le Sam 29 Mar 2014 - 3:20

Pourtant Circé et son élevage de pourceaux, capable de rappeler la nature animale de l'homme, me plaisait bien. La déchéance, la domination des corps, la sexualité associée à la bassesse, ce sont des thèmes qu'on aurait pu retrouver. Bon, accordé pour l'île du soleil pour le ténébreux Sade.

Le commentaire de Lely (que je ne connais pas), que tu rapportes me parait totalement en accord avec la partie du public de Sade que j'exècre et vomis.

"oui, Sade c'est vraiment formidable, mais les passages coprophages, non, vraiment, c'est exagéré"...

Mais pas exagérées, les séances de tortures, d'empalement, de démembrement, l'enfer carcéral, l'aléatoire féodal qui tombe sur des victimes au hasard de leur présence...

Je l'imagine tout à fait commenter Ferreri "ouiii, Ferreri, faurmidâââble, mais vraîmeeent, la grande bouffe et sa scène d'explosion intestinale, non vraîmeeeent, ca gache le reste... et "ya bon les blancs" quelle déchéance pour cet homme... "

En fait, c'est un public (masculin) qui prend un réel plaisir à cette lecture et qui critique les quelques passages qui leur noue la queue ou l'estomac, au choix. Il faut dire que le fist fucking fait des ravages dans les milieux versaillais. L'élite renoue avec les rites médiévaux de l'esclavage des corps... youpi.

Dans Sade, il faut tout prendre pour aller au bout de l'horreur : la coprophagie écœurante comme la sodomie qui les excite tant. J'ai peur que ton Lely ne soit un gros pervers érudit qui apporte pas mal d'infos intéressantes mais qui me parait tout à fait à côté de ce qu'est réellement Sade et que tu décris assez bien dans la fin de ton texte. Tu confirmes ?

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Sam 29 Mar 2014 - 13:50

Lely est résolument du coté de la littérature, c'est lui-même un artiste, un poète français, compagnon des surréalistes, ami de nombreux écrivains qu'on connait tous au moins de nom, de Char, et qui ont bien voulu participé à ses éditions de Sade ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilbert_Lely ), je dirais même, sans aucune hésitation, un littéraire pur.
Je crois que les deux points de vue, le littéraire et le philosophique, sont absolument complémentaires, nécessaires, dans un tel cas.

Poussbois a écrit : " oui, Sade c'est vraiment formidable, mais les passages coprophages, non, vraiment, c'est exagéré ..."
Mais pas exagérées, les séances de tortures, d'empalement, de démembrement, l'enfer carcéral, l'aléatoire féodal qui tombe sur des victimes au hasard de leur présence... "

Les horreurs de Sade nous prennent à la gorge en agressant l'intimité humaine et en fouillant inlassablement là où on ne voudrait surtout pas que ça remue d'un cil, ni regarder ni voir, mais c'est de la littérature. Alors oui, cette prise de distance, parfois si aisée avec d'autres qu'on ne s'en rend pas compte, ressort ici, on nous prend à la gorge et on nous entraine au fond du puits central, névrotique, du tour de force salutaire, de l'impérative nécessité. Je discutais cette semaine avec une amie médecin, on est du même patelin, j'ai 44 ans, elle 50, elle m'a dit en rigolant : " Sade c'est bien, mais à nos ages ! " Elle parlait clairement de l'acquisition d'une certaine capacité de recul. Je fais un parallèle, Nietzsche : un grand philosophe, qui est aussi un grand écrivain, artiste, une autre grande plume compulsive. Ce qui nécessitera de prendre plus de distance, de recul, avec sa philosophie. On sait trop bien ce qu'on donné des lectures trop littérales de Nietzsche. Combien de fois, à cause de l'artiste, le philosophe Nietzsche est-il outrancier, s'égare t-il ? Un nombre incalculable de fois. On voit souvent parfaitement que certaines réalités sont loin de ses yeux quant il écrit, et manifestement cela a des conséquences.
Lely est trop littéraire, esthète, et moi, trop philosophe, comptable, tant mieux ! Il me ramène un tant soi peu du coté des Muses, que je néglige tant depuis mon entrée en philosophie, et moi je lui rétorque, avec Sade, qu'il ne sait pas compter ! La complémentarité, c'est bien, ce n'est pas du luxe, surtout avec un Gaillard tel que Sade.
Maintenant que j'ai lu et relu les trois biographies de référence de Sade en français, je serais absolument incapable d'en recommander une, maintenant, je suis trop engagé dans ma découverte du personnage, ce sont trois regards, sensibilités, compétences, différentes, sur le phénomène, elles sont complémentaires, me sont aussi précieuses l'une que l'autre.

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Dim 25 Mai 2014 - 1:54

Là où Ulysse endure terriblement, on a reconnu les affres de la Mer du Couchant, Sade s'installe, et installe, construit, consciencieusement, minutieusement, lucidement, le Château de Silling des 120 Journées de Sodome. Il y invite, y conduit, cordialement, rien de moins qu'Autrui, avant d'abattre le pont et de faire murer les ouvertures. Il ne faut pas s'y tromper : la séquestration est bien radicale, métaphysique. La violence faite aussi, elle a déjà commencé, et ce ne qu'un début. Elle sera insoutenable.

Sade philosophe ? Sade homérique, stupéfiant Arpenteur métaphysique, plutôt. Selon le sens commun, Sade ne philosophe pas, soit. Mais il est bien certain qu'il est au-dessus et au delà de l'immense majorité des philosophes et des philosophies. La plupart des philosophies sont des miniatures de paille sous le brulant soleil du Continent sadien. Il a épuisé avec la plus grande efficacité toutes ses ressources d'incendiaire, laissant un paysage dévasté au Centre duquel subsiste une Colonne de basalte noire fumante, le double scandale du Mal sexualisé, d'une " Sexualité " refuge notoire, voire privilégié, du Mal, toujours bien plus inducteur qu'on ne veut bien l'admettre. Aujourd'hui, je suis revenu d'une inadvertance, mienne en tous cas, à propos de Sade. Il est foncièrement gai et même affable avec son prochain : ce n'est tout simplement pas sa faute si son Domaine de prédilection ne l'est pas du tout et si l'Autre n'est pas à la hauteur. Cela fait donc quelques mois que je lisais des choses comme : " Doux et honnête quand on le sera avec moi; très vert et très correctif quand on me manquera ", sans véritablement les entendre. C'est finalement un lieu commun que de ne pas distinguer le bonhomme qui disparaît derrière les monstres vertigineux qu'ils dévoilent. Une des innombrables raisons pour lesquelles il suscite un si vif rejet. Sade est de ceux, franchement rares, qui au " Soyez durs " de Nietzsche auraient pu, à bon droit, rétorquer : " Fumiste ". C'est parfaitement sémillant, qu'il invite le Voyageur, déjà bien éprouvé, tremblant, à s'installer, à se reposer, à prendre un verre de limonade bien fraiche et déjà amplement mérité.
Mais j'ai déjà fait ce Voyage. Rien que pour pouvoir s'installer " là ", il faut des années. Le Sujet n'en ressort pas indemne. En même temps c'est le but. Et pourtant ce diable de Donatien vient encore de me faire passer une suante journée.
Sade incarne, comme personne d'autre n'a voulu et pu le faire, cette, forcément, " par Nature ", terrifiante et éprouvante Difficulté, que ne saurait éluder aucun Voyageur, aucune philosophie, digne de ce nom. Passant par Thionville, son oeil d'ancien militaire ne peut pas s'empêcher de noter : " ... ; cette place est peu spacieuse, mais très forte. La tête de Pont jeté sur la rivière ferait un morceau de dure digestion ". Sade, il est vrai particulièrement bien disposé, s'est délibérément fait une spécialité des " morceaux de dure digestion ".

Le paragraphe " Sade philosophe " de sa fiche wikipédia me semblait particulièrement indigent, je me suis permis de le refondre, en conservant les éléments existants, les deux premiers alinéas et le passage souligné :

" Sade s’est toujours proclamé philosophe : « Je suis philosophe, tous ceux qui me connaissent ne doutent pas que j’en fasse gloire et profession ». Jean Deprun, dans son article d’introduction aux Œuvres du marquis dans la Pléiade pose la question « Sade fut-il philosophe ? » pour répondre par l’affirmative : « Sade est philosophe au sens polémique du mot. Philosophe ne veut pas dire ici confrère posthume de Platon ou de Descartes, mais adepte des Lumières. »

Sade est résolument un homme des Lumières et son matérialisme a toujours procédé des Lumières les plus radicales. Les « dissertations » (le mot est de lui) philosophiques qu’il fait alterner avec les scènes de ses romans sont le plus souvent des emprunts directs — parfois de plusieurs pages — aux philosophes matérialistes des Lumières : d’Holbach, La Mettrie, Diderot.

Cependant, et c'est tout le problème de Sade, il en a lui-même parfaitement conscience, on relève trois importantes déviances dans sa pornographie, et développées par les personnages qu'il met en scène dans celles-ci, par rapport aux principes des Lumières dont il est lui-même un des plus fermes représentants : " l’isolisme ", l’homme désirant, chez Sade, est un solitaire ; autrui n’est pour lui qu’une proie, un moyen de plaisir ou, au mieux, un complice, " l’intensivisme ", il faut pour que le plaisir soit complet que le choc soit le plus violent possible, tout est bon quand il est excessif, et " l’antiphysisme ", la nature est mauvaise et la seule façon de la servir est de suivre son exemple, la nature ne dispose que d’éléments en nombre fini, le meurtre, la destruction sous toutes ses formes lui permettent non seulement de multiplier, mais de renouveler ses productions. Sade est tout entier ce noeud gordien. Lumière radicale, il est aussi un homme hanté par une sexualité où règne le mal. C'est ainsi qu'on peut lire dans une oeuvre non-pornographique l'exact contraire de ce qu'on peut lire dans une oeuvre pornographique. Exemple; dans sa pornographie on voit ses libertins développer avec une effrayante et implacable logique " l'antiphysisme ", ailleurs il ne cesse de dire, à propos des passions, " comme si la nature se mêlait de tout cela ". Après son ralliement complet aux Lumières (1777), il cesse d'être un délinquant pour devenir un écrivain. Penseur rigoureux, total, il attend, exige, que la philosophie pense tout. Avec Sade, le nouvel horizon que viennent d'élaborer les Lumières, est déjà caduque, immédiatement renvoyé à ses carences. Il faudra bien un jour penser le mal et " l'infracassable noyau de nuit " (A. Breton) " de l'inconnu sexuel " (J.J. Pauvert), qui parfois se chevauchent, et même fusionnent chez Sade. C'est là qu'il attend le philosophe ou autre, d'un pied qu'on ne vit jamais aussi ferme ici ".

A titre personnel, je place Sade parmi les cinq plus grands bonhommes qu'il m'a été donné de fréquenter. Sade est une Sentinelle, un Rappel, déplaisants. Et ce n'est pas tant Sade qui est déplaisant, mais bien ce qu'il ne cesse de rappeler à notre bon souvenir, autre cause majeure du rejet dont il fait l'objet. Sade est un remède aux miniaturisations, aux réductions, aux escroqueries, aux idéologies, aux dévoilements, qui s'empressent aussi vite de revoiler le plus plus gênant. Les Lumières sont bien plus grandes, fécondes, avec Sade.

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Mer 25 Juin 2014 - 2:51

Sade a été un pré-romantique, un romantique, et il est le premier romantique, sans aucun doute possible, a avoir jeté le romantisme au feu.
En combien de temps ? Il n'est malheureusement pas possible de répondre à cette question : on n'avait pas encore inventé le chronomètre de précision !

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Dim 28 Sep 2014 - 3:02

Mort de J.J. Pauvert.
Je ne suis pas bibliophile pour un sou. J'ai un seul volume de la " Pléïade ", parce que j'y ai été contraint : l'intégralité des textes qu'il contient ne sont pas autrement disponibles en français ( " Les présocratiques ". ).
Mais il y a quelques mois j'ai acheté un exemplaire, aux souscripteurs, numérotés, tirage à 475 exemplaires, de la Juliette de Pauvert de 1948/9 !
Dans sa somme sur Sade, indispensable, " Sade vivant " ( Revue en 2013, en un volume depuis. ), on voit bien qu'il ne comprend pas la relation Sade-Constance. Ils se rencontrent en juin 1790, deux mois après sa libération, ils ne se quitteront plus. Moi, si : j'ai ma Constance.
Avant même d'être enfermé, Sade est un marginal, une anomalie : il aura toute sa vie l'existence d'un sous-marin. Pauvert clôt par " L'histoire de Sade n'est pas finie ... " J'ai forgé pour lui " Le Clandestin des Lumières ". J'en suis assez fier.
Le Zarathoustra a dit : " Soyez durs ". Sade est de ceux qui auraient droit à ce luxe insensé : " Fumiste ! "

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Lun 3 Nov 2014 - 2:26

Je proposerais de temps en temps des extraits des textes de Sade qui actuellement ne se trouvent pas reconnus comme étant de lui ( J'ai copieusement amendé sa fiche Wikipédia dans ce sens, j'attends des réactions officielles. ), et que, après lecture plus que minutieuse, je lui attribue formellement, d'autant plus que Sade, auteur foncièrement clandestin prend soin de semer des petit cailloux. L'un de ses innombrables pseudonymes dans la presse, alors qu'il est enfermé, son nom ostracisé par la lettre de cachet, sera " le petit Poucet " ! De quoi faire découvrir un Sade méconnu, plus nuancé, posé, paisible. Inhabituel ? Oui, et bienvenu. Le personnage méritait d'être nuancé, ces ouvrages et d'innombrables libelles paru dans la presse, le confirme. Dés que je me plonge dans l'impression de l'époque, je ne passe pas deux jours sans trouver au moins un billet de lui, ce type a habité son époque bien plus qu'on ne l'imagine, ne le sait, aujourd'hui. La légende d'un Sade retranché de l'univers par les murs de la prison est parfaitement erronée, et, eut égard au peu que j'ai déjà découvert, je sais de façon certaine, catégorique, éléments à l'appui, qu'elle est appelée à passer.

Je commence par quelques extraits de " Conseils d'un militaire à son fils " par le baron d'Anglesi, première édition 02/81. Sade est en forteresse et son fils ainé va bientôt rejoindre l'armée. Un père ancien militaire, combattant, et donc parce qu'enfermé prend sa plume pour conseiller son fils, et en même temps écrire un livre : Sade a écrit toute sa vie, surtout quand il est enfermé. Et beaucoup plus tôt qu'on ne le savait, j'ai fait remonter la date de son plus ancien imprimé connu à 1762. En l'occurrence, une petite pièce, " Le philosophe soi disant ", qui était jusqu'alors connue uniquement via manuscrit, imprimée et jouée aux Italiens à Bordeaux cette année là, il a 22 ans. Voir dans la section " Bibliographie ", où je lui attribue 9 " nouveaux " textes. Les " Conseils " connaîtront un important succès, de nombreuses rééditions, seront traduit en plusieurs langues, se retrouveront très vite dans toutes les bibliothèques militaires ( École de Guerre, d'officiers, etc. ), j'ai également retrouvé une édition augmentée de 1802 sous le titre " Guide du jeune militaire ". Le livre est, entre autres, un étonnant, a priori puisque venant de Sade, examen minutieux, apaisé, lucide, d'une longue liste de vertus, de fausses vertus, de dangers, de risques, de défauts, etc. : " De la Force & de la Santé ", " De la Bravoure & du Courage ", " De la Grandeur d'âme ", " De l'Amour de la Patrie ", " De la Fermeté ", " De l'Intrépidité ", " De la Discipline ", " De l'Humanité ", " De la Modestie ", " De la Prudence ", " De l'Honneur ", " Du faux Honneur ", " De la Discrétion ", " De la raillerie ", " De la Médisance ", " De la Colère ", " Du Mensonge ", " De l'Orgueil et de la Vanité ", " De la fausse Gloire ", " Du danger des Passions ", " Du Jeu ", " Du Vin ", " De l'Amour ", " De l'amitié ", etc.

Je respecte scrupuleusement la typographie d'une copie numérisée et réimprimée d'une édition de 1784 à Dresde.

Page 3, début de " Épitre dédicatoire à mon fils ", début et fin.
" Vous entrez, mon fils, dans une carrière brillante, mais hérissée de difficultés. Je ne puis vous les montrer que de loin, & vous guidez seulement de la voix & de l'oeil. Livré à vous-même, vous avez besoin de conseils. Un père qui se flatte de trouver un jour en vous, la consolation & l'appui de la vieillesse, est trop intéressé à vous en donner de bons pour vous égarer : recevez-les avec confiance; ils sont le fruit de l'expérience, de la méditation & du travail. Suivez-les avec docilité, vous les trouverez tous dictés par la tendresse.
 Vous avez embrassé un état, où la plupart des jeunes gens n'envisagent que l'indépendance, le plaisir & l'oisiveté qu'ils en croient inséparables. Vous êtes perdus, mon fils, si vous partagez leur erreur. Connaissez mieux la carrière que vous allez parcourir; il n'en est aucune qui exige plus de génie, de talens, plus de force d'esprit & de corps, plus de renoncement à soi-même, plus d'empire sur ses passions, plus d'étude, plus d'obéissance, plus de conduite.
 Ce tableau vous surprendra, si vous n'avez encore fait attention qu'à de jeunes Militaires, étourdis, présomptueux, qui, vains de la noblesse de leur état, se figurent que leur uniforme doit en imposer; que leur brevet leur tient lieu de savoir, de talens, de vertus, & qu'il ne faut qu'être braves pour remplir tous les devoirs de leur profession ...
 J'appuie les leçons que je vous donne, d'exemples & de traits épars dans l'Histoire. Ainsi placés à coté du précepte, ils doivent produire sur vous l'effet que j'en attends. Méditez-les, mon fils; pénétrez-vous des maximes des illustres Militaires, & des Grands Hommes dont j'emprunte la voix; faites-en la règle de vos actions; elles vous conduiront à la gloire & au bonheur. Puissé-je en être témoin, & m'enorgueillir un jour d'être votre père ".

Page 18.
" Il faut des passions à l'homme : les étouffer, c'est priver l'âme de son ressort le plus puissant, les modérer, les diriger vers le bien, c'est le chef-d'oeuvre de la philosophie. Mais si l'habitude des vertus, si les réflexions les plus judicieuses sont souvent impuissantes contre les efforts des passions; si l'homme le plus attentif sur soi-même, ne peut espérer d'acquérir une sagesse infaillible, du moins, avec le secours de l'âge, & et d'une raison long-tems exercée, pourra-t-il parvenir à ce moindre degré de folie, dans lequel consiste peut être toute la sagesse humaine ".

Page 123.
" Pensons bien, voilà les fonctions de l'esprit ! sentons bien ce que nous avons bien pensé, voilà le plaisir de l'âme ! mais trouvons notre bonheur dans celui des autres, voilà le période & le raffinement permis de la volupté ! "

Page 201. Ce passage est très particulier. On y voit un père en prison qui s'inquiète forcément de ce que pourrait en penser ses fils adolescents, de ce père chroniquement enfermé, même si donc ici il s'adresse à " son fils ", celui qui va embrasser la carrière militaire, si l'inquiétude d'être hâtivement jugé reste latente, mais parfaitement perceptible, il prévient aussi.
" Si vous êtes heureux, jouissez tranquillement de votre bonheur, justifiez la fortune par le bon usage que vous ferez de ses faveurs; mais si vous m'accablez par le fastueux étalage d'une félicité qui semble me reprocher ma misère, qui veut m'en faire rougir, & qui me la fait sentir plus vivement, vous devez vous attendre que j'userai du droit que vous me donnez d'examiner de près la source & l'usage de tous ces biens, & de me venger des humiliations que vous me faites éprouver ".

Page 299.
" ... ; mais un point essentiel est de s'accoutumer à penser & à écrire; en effet, ce n'est qu'en donnant l'essor à son imagination, ce n'est qu'en écrivant pendant long-tems, mal & beaucoup, qu'on apprend à rendre ses idées, à leur donner de l'âme, à avoir l'élocution nette & facile; ce dernier avantage est très essentiel, dans quelque grade que l'on soit ".

Page 308, on trouve un petit chapitre " Du coup d'oeil ". Ce qui n'étonne pas une seconde avec cet Observateur absolument exceptionnel, aptitude particulièrement bienvenue chez le militaire, qui va d'ailleurs montrer qu'il a conscience de ce don. Je donne le début.
" Le sentiment général est, que le coup-d'oeil ne dépend pas de nous; que c'est un présent de la Nature; que les campagnes ne le donnent point; & qu'en un mot, il faut l'apporter en naissant, sans quoi les yeux du monde les plus perçants ne voient rien On se trompe, dit Folard ( Je n'ai toujours pas compris cette formule, l'italique est de Sade. ). Nous avons tous le coup d'oeil selon la portion d'esprit & le bon sens qu'il a plû à la Providence de nous départir; il nait de l'un et de l'autre, mais l'acquis l'affine & le perfectionne, & l'expérience nous l'assure ".

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Dim 8 Fév 2015 - 2:36

J'ai écrit quelque part que la mort naturelle du Sujet est le remboursement d'un crédit à la Nature. Comptablement, dialectiquement, dit, ça me parait nickel. Cette semaine, j'ai trouvé ça chez Sade : " La destruction totale de notre être est l'acquit que nous doit la nature ". C'est franchement autre chose. Et je n'arrive pas à trouver le point de vue. Une notion, celle du point de vue, qu'il a beaucoup, beaucoup, médité. Dans ses écrits de jeunesse, il est déroutant, désarmant, il ne s'en rend pas bien compte. Il est monté sur des Ressorts qu'il ne maitrise pas, pour le moins, il est complétement dans l'agir, il ne s'arrête que si on l'arrête (!). Plus tard, il saura en user, et terriblement. A graphomane, plumitif, compulsifs, il faut de suite ajouter protéiforme, sans oublier qu'il l'était d'abord dans la vie. Ce type c'est d'abord une envergure qui abasourdit, déconcerte, désoriente. Ironie grinçante, c'est quand il commence à se contrôler qu'on l'enferme durablement ( De 37 à 50 ans, 1777-1790. ).

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Sam 26 Sep 2015 - 23:23

Sade et Nietzsche sont d'immenses, prodigieux, vertigineux, cyclothymiques. Je l'ai vu tout de suite, toute proportion gardée, j'en suis un. Passer des cimes aux abimes et donc ainsi de suite. Mais Nietzsche commet une erreur que ni Homère, ni Sade, par exemples, ne commettent : au fond d'un trou, ils ne métaphysiquent pas ( Et avec ce verbe, je le plagie sciemment, c'est à ma connaissance la plus ancienne mention de celui-ci. Il le forge ou en use donc, il est vrai très ironiquement, en raillant les métaphysiciens. ), ce n'est effectivement pas le lieu. En métaphysiquant là, à cause de cela, Nietzsche prête à des lectures, des méprises, des réductions, des malentendus, etc., très très fâcheux. Le dit lieu est parfaitement circonscrit par Homère, notamment à la fin des mésaventures du bon Ulysse, avec le Passage par, chez, les Phéaciens, peuple de Passeurs, avec la Mer du Couchant où rame notre héros, et c'est bien la Sienne. Et elle a sa géographie, son en haut, l'un des deux Planktes, le plus haut, qui crève le plafond des nuages, du ciel, même s'il est simplement évoqué par Circé, Ulysse choisissant l'autre route possible : Charybde et Scylla ! Où il aura l'occasion de contempler, suspendu au branches d'un figuier, symbole sexuel féminin, le en bas, le fond de la mer découvert par Charybde.
Sade est un très grand écrivain, c'est enfin reconnu. Il avait bien compris, bien mieux que moi, ce que sont la littérature, un roman. Dans ses chefs d'oeuvre, il faut le dire, ses romans pornographiques, il séquestre délibérément, machiavéliquement, radicalement, et donc en dernier lieu, formellement, littérairement, le " lecteur ", rien de moins qu'Autrui, pour l'emmener faire un petit tour en Enfer, le Sien, Sa Mer du Couchant, et par là même nous " invitent " à côtoyer le notre. Il faut arrêter de se voiler la face : c'est cela qui le rend insoutenable, cette séquestration et ce " voyage ", proximité, forcés. Les " 120 Journées " sont inachevées, Sade avait prévu 4 parties, seule la première est tout juste achevée, on voit encore des petites maladresses que Sade libre auraient sans aucun doute possible vues et corrigées. On sait comment il travaillait, comme beaucoup de génies c'était aussi un bosseur acharné, se relisait, annotait, en s'adressant à lui-même : " Là, vérifiez que ... " Et effectivement il fallait s'y retrouver ! A propos de cette première partie donc, je ne l'ai jamais lu clairement, alors pour dissiper un éventuel malentendu, il faut dire que c'est notoirement une ode à la coprophagie. Je reviens à mon propos. Mais Sade n'en finit pas de digresser dans ses romans pornographiques !! J'ai même une amie qui trouve ces digressions, si ce n'est intempestives, elle reconnait que Sade sans celles-ci n'est pas tout à fait Sade, un peu longues. Tout à fait. Mais là le mélange des genres est volontaire, délibéré, provocateur. Sade veut bien penser l'homme, ce n'est rien de le dire, il a passé sa vie à essayer de penser les " passions " ( Son oeuvre clandestine imprimée est encore largement méconnue. ), doux euphémisme, sauf qu'il n'était pas  " d'humeur " à euphémiser, il avait un très gros problème sur les bras : lui-même. Il veut, exige, donc que l'on pense l'homme en entier, Enfer catégoriquement inclut. Sinon, on encoure à bon droit, son mépris. A l'encontre de ceux qui veulent jeter Sade à la poubelle, je dis que nous avons un type d'envergure homérique, et même meilleur qu'Homère quant à l'Enfer. Déjà dit, " ici ", je n'ai jamais vu pied aussi ferme. Bien " noir ", inquiétant à souhait, etc., tout à fait, il me fait chroniquement frémir. Et ce qui me fait frémir ce n'est plus tant ses romans, quand on s'est bien mit dans la tête que c'est des romans. Je frémis beaucoup plus quand il décrit son trouble devant une oeuvre d'art montrant une exécution, par exemple. Mais une vraie exécution, la peine de mort, le révulse. Il est inquiétant, oui, mais c'est une mauvaise raison pour le réduire. Et encore aujourd'hui, il paye le prix fort pour ses romans pornographiques : impérativement, si on veut entendre la voix de Sade, il ne faut pas lire que cela. A cause de cela, il est encore largement méconnu, sous estimé.
Et puis il y a le droit au changement, après 1790, dés qu'on se penche un peu sur le bonhomme, il faut se rendre à l'évidence, ce n'est plus le même homme que celui arrêté en 1777. Si ses vieux démons le travaillent encore, ils n'auront plus droit qu'au truchement de la plume. Ce qui lui a toujours foncièrement convenu. C'est Sa Position. Faute d'un Monde adapté, à sa taille !, il a pratiqué toute sa vie et ce très tôt la clandestinité. Sade l'a très souvent écrit, il écrit pour la postérité. Son temps, son époque, sont encore bien trop étriqués pour lui. Sade nous tend ses livres en souriant et en sifflotant, l'effet est ménagé, travaillé. Ça va tanguer ! On va même transpirer. Mais avec un peu de persévérance, on découvre une jubilation de la vie, du génie, de l'intelligence, qu'on prend enfin plaisir à partager. Aux sommets.

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Dim 11 Oct 2015 - 19:21

Le sujet de l'Iliade c'est effectivement la colère d'Achille, qui est déjà une incarnation notoire de l'hybris. Une énormité, oui, cyclothymique, encore oui, entre autres.
Tout le monde a compris qu'Ulysse c'est Achille, le Héros, qui vieillit idéalement, notoirement en affrontant ses propres démons constitutifs, c'est les péripéties dans la Mer du Couchant, et encore, Homère éprouve la nécessité de faire passer notre bon héros par la case " Phéaciens ", un peuple de " Passeurs ", plus, Ulysse n'en a pas terminé, de retour chez lui, pour être enfin totalement en paix : il lui faudra accomplir la prophétie de Tirésias ! Homère était un prodigieux " comptable " dialectique, métaphysique. Son oeuvre est ouverte, elle invite catégoriquement, avec cette prophétie, à poursuivre.
Pour Oedipe, il est déjà trop tard, j'entends, la Tragédie est déjà une régression relativement à Homère. Oedipe se fracasse sur les Murs du Destin, où le névrotique et le métaphysique, tragiquement donc, ne font toujours plus qu'un, restent confondus : c'est le propre de la Tragédie. Ulysse n'est pas prisonnier de son Destin, il y a une Issue : accomplir la prophétie de Tirésias. Homère nous dit qu'il y a une suite à " écrire ". Il réussit à séparer le névrotique, remarquablement circonscrit à la Mer du couchant, du métaphysique, dont il sera question comme il se doit une fois Ullysse revenu dans le Monde des Hommes mangeurs de pain, c'est à dire la civilisation, la culture. C'est uniquement, expressément, un Homme arraché à la Mer du Couchant, et à chacun la Sienne, ayant réglé ce problème, qui pourra accomplir la prophétie. Là où Homère réussit à séparer, la Tragédie par définition précipite. Sophocle, la Tragédie, commetent la même erreur que Nietzsche, qui est une incarnation de la Tragédie, version judéo-chrétienne !

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Re: Le Clandestin des Lumières.

Message par neopilina le Ven 15 Avr 2016 - 14:04

Courtial a écrit:La Chute de Robespierre n'a pas mis fin à la Terreur et la charette qui l'a emportée était loin d'être la dernière. Les types qui ont eu sa peau étaient d'ailleurs des terroristes distingués eux-mêmes, qui ont continué allègrement ensuite, mais en changeant de cibles (on a parlé de "Terreur blanche"). C'était pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre, c'était un chouïa plus compliqué, vois-tu ?

Tout à fait. Mais biographiquement, on voit bien que pour des raisons de proximité ( Même section. ), des prises de positions, que le destin de Sade fut à un moment étroitement et dangereusement lié à celui de Robespierre. Immédiatement après la chute de Robespierre, on voit un Sade euphorique, rapidement, chaudement, réhabilité, réintégré, par sa section, qui ne court plus aucun risque. Mais décidément, le vent du couperet l'a sérieusement décoiffé ( Il écrira : " Ma détention nationale, la guillotine sous les yeux m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient fait toutes les bastilles imaginables ". ), il continue prudemment à pointer à sa Section. Mais on ne l'entend plus et la suite c'est l'abandon total de toute activité politique, jusqu'à l'expression de toute opinion.

Courtial a écrit:Pour Sade, le fait qu'il soit le Diable dans ses écrits et un charmant garçon dans le civil, c'est une thèse, je crois que c'est en gros ce que dit Sollers. Et il donne l'argument a contrario (le même que le tien, si j'entends) : Marat, qui a commis quelques ouvrages érotiques, mais dans le genre tout gentil, tout mignon, tout doux, allait criant par les rues qu'il lui fallait 100 000 têtes (ou un chiffre comme ça) pour commencer à voir dans la Révolution une affaire sérieuse. Bon, ça c'est Sollers. Mais Pauvert (que je prends plus au sérieux, mais je n'ai pas ta connaissance de Sade, je n'en ai pas du tout, je peux m'aligner avec Poussbois dans ce rang) donne un tout autre son de cloche : ce n'est pas en rendant Sade sympa (ce qu'il n'était nullement) qu'on le sauvera. S'il se sauve, c'est comme écrivain, pas comme bonhomme.

Sade n'a effectivement rien de sympathique dans un premier temps. Jusqu'à ses 37 ans, je le colle sans aucune hésitation en taule dés qu'il attente à l'autre. Mais même à l'époque où il est un délinquant sexuel, on voit une curiosité hors norme qu'atteste, par exemples, des inventaires de bibliothèques. Sade rallie définitivement les Lumières en 1777, à 37 ans. En 1781 ( 41 ans. ), en matière de droit commun, il est libérable, mais on le maintient en prison, et cette fois c'est à cause de sa façon de penser, les archives de la police en font foi. Chez Sade, on peut dire que c'est l'intellectuel, l'humaniste potentiel et qu'il deviendra, qui corrigera définitivement le délinquant. Même avant 1777, le pouvoir n'aime pas cet homme et pas que pour ses moeurs. En matière de moeurs beaucoup d'autres aristocrates ont fait bien pire, mais contrairement à Sade, ils n'avaient pas pris leurs distances avec leur caste. Pauvert a une vision très noire de Sade, il le voit comme une sorte de Céline, et là je dis non. Sade est des Lumières, et il l'a beaucoup payé. Pauvert est bien sûr une mine d'informations sur Sade, et pourtant, avec beaucoup d'autres aujourd'hui, je pense qu'il minore le Sade des Lumières, il ne comprend pas Sade révolutionnaire, réduit cette période à une sorte de farce, mais personne n'oblige Sade a en être. Et " en être ", il en a rêvé toute sa vie. Même au sein des Lumières ( A quelques exceptions près, Marmontel, etc. ), il est tricard, mais cette fois à cause des affaires de moeurs.
Lors du " grand enfermement ", 1777 à 1790, de 37 à 50 ans, la biographie de Pauvert retranche littéralement Sade de l'univers. C'est faux : tout au long de cette période il a des contacts avec l'extérieur, prend part aux débats du moment, imprime, etc. Factuellement on a du mal à suivre sa trace parce que tout simplement la lettre de cachet induit l'interdiction de publier son nom. A l'époque, tout le monde sait qui se cache sous certains " masques ". Les lieutenants généraux de police ( Qui ont parfaitement saisi l'envergure du type. ), avec qui il a des accords, qu'il met à rude épreuve, le rappelle régulièrement à l'ordre, via la presse !! La même où Sade publie, sans que son nom puisse apparaitre. Le XX° siècle nous a rendus Sade ? Oui, mais c'est loin d'être fini. Et c'est moi qui ai initié cette seconde phase de la redécouverte, que plusieurs publications ont déjà entériné.

Pour celui qui a envie d'en finir avec sa première impression sur Sade, je l'invite à lire la seconde parties de ses " Variétés philosophiques et littéraires " de 1808 ( http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6471978g ). Avec cette indispensable précision sur le contexte, il est arbitrairement détenu depuis 1801, remue ciel et terre pour être élargi, Napoléon pourchasse l'athéisme. Exemple, Lalande astronome de renom et autrement irréprochable, est interdit d'Académies et d'impression sur ordre personnel de l'empereur à cause de son athéisme. Donc, dans le dit ouvrage Sade adopte une position déiste à la Rousseau, mais cette lecture n'en reste pas moins surprenante, agréable, édifiante.

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