David Kellog Lewis

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David Kellog Lewis

Message par Orbis Tertius le Lun 13 Jan 2014 - 15:58

David Kellog Lewis, philosophe des univers parallèles, mort en 2001, est l'un des plus fascinant philosophes récents.
Il me rappelle souvent George Berkeley. Peut-être parce que comme lui, il a eu le génie d'exposer, le plus simplement possible, les plus surprenantes des idées, alors que beaucoup de philosophes semblent tomber dans la facilité de parler de manières surprenantes des choses les plus simples.

Les métaphysiciens anglophones actuels lui accordent une très grande importance, bien que personne ne puisse se résoudre à être d'accord avec lui. Il me semble que la tendance majeur est une tentative de banaliser et de réduire l'importance de ses idées : on fait de la "métaphysique modale" une branche parmi d'autres de la métaphysique (avec la question des universaux, des substances, de l'espace et du temps, etc), et même au sein de la métaphysique modale, on tente de faire de son hypothèse des autres mondes une théorie parmi d'autres.
Il me semble que c'est être aveugle à sa véritable originalité, mais quoi qu'il en soit, c'est toujours mieux que l'ignorer totalement, comme le font les français.

Contexte

Les modalités (nécessité - contingence - possibilité - impossibilité) sont aussi vieille que la logique elle même, et Aristote avait déjà tenté de les formaliser. La fin de la scolastique marquant le début d'une période de sommeil de la logique, les modalités sont peu à peu oublié. Il faut tout de même évoquer les innovations importantes (bien qu'attribué par lui à la tradition) de Leibniz : les concepts d'identité des indiscernables, de raison suffisante et de mondes possibles.

Récemment, avec la philosophie analytique, ce qui ressemble à une nouvelle scolastique est né. Les travaux de Boole, Cantor, Pierce, Peano etc mais surtout de Frege et de Russell on mené à la création d'une nouvelle logique, dont la vieille syllogistique aristotélicienne et scolastique autant que la logique mégarico-stoïcienne n'étaient que des cas particuliers. A la suite de Willard Van Orman Quine, figure clef de la philosophie analytique américaine, la métaphysique est réintroduite et sera désormais vu comme une prolongation de la science. Mais les modalités en sont généralement exclues.

Parallèlement, le logicien et philosophe pragmatique Américain Clarence Irving Lewis, disciple de Pierce, montrait que les modalités pouvait très bien être utilisé en tant qu' "opérateurs modaux" (des adverbes, en quelques sortes) dans la logique formelle contemporaine. Plus tard, un autre philosophe et logicien américain majeur intervient : Saul Aaron Kripke. Il critique la théorie de la signification de Russell, qui traite les noms comme des descriptions, pour établir une théorie de la référence directe, aujourd'hui dominante. En outre, il donne une sémantique à la logique modale, qui peut désormais être exprimé en terme de mondes possibles.

Grâce aux travaux de CL Lewis (à ne pas confondre avec DK Lewis) et de SA Kripke, les modalités, ignorés par la logique standard de Frege et Russell, sont réintroduites, et la logique modale est désormais un champ respectable de recherche logique. Plutôt que de concerner le vrai et le non-vrai, elle concerne le nécessairement vrai, le nécessairement non-vrai, le possible vrai et le possiblement non-vrai. La sémantique de Kripke, aujourd'hui utilisé non seulement en logique mais aussi en mathématique, en physique et en informatique, parle exprime le nécessaire comme étant vrai dans tous les mondes possibles, et le possible comme étant vrai dans au moins un monde possible. C'est dans ce contexte de modalité et de métaphysique que David Kellog Lewis va élaborer sa métaphysique modale.


Réalisme modal

DK Lewis part du constat que les "mondes possibles" sont des concepts très utiles en science formelle, mais que leur statu métaphysique reste non-élucidé. Il se pose donc la question "de quelle manière existent les mondes possibles ?" -à laquelle il répond "je ne connais qu'une seule manière d'exister, la notre !". Il nomme cette position "réalisme modal".

Il pose cette hypothèse pour la première fois dans Counterfactuals. S'intéressant au statut métaphysique des événements contrefactuels (comme dans "j'aurais pu choisir de faire autre chose"), il abouti à l'idée qu'ils "existent" autant que les événements que nous avons vécu. Il développe de manière très systématique et claire sa position dans On plurality of World.

Dans son système donc, l'univers est composé d'une infinité de mondes, spatialement, temporellement et causalement isolés les uns des autres. Tous les mondes logiquement possible (sans contradiction) existent autant les uns que les autres. Notre monde est le seul qui pour nous est actuel*, mais nous avons une infinité de contreparts** dans d'autres mondes, du point de vue desquels c'est notre monde qui est inactuel.

* DK Lewis utilise le mot anglais actual, qui n'est pas strictement équivalent à notre "actuel" (correspondant plutôt à current) et est souvent plus proche de notre "réel", mais il utilise parfois aussi le mot reality pour désigner l'ensemble des mondes, l'univers entier. Même si ce n'est pas une traduction exacte, j'utilise donc tout de même le mot "actuel".

** Le mot anglais, counterpart, peu aussi être traduit "homologue". Il faut souligner que la théorie Lewissienne des counterparts, n'appartient pas strictement à la sémantique de Lewis. Dans la mesure où elle implique d'individuer bien plus les mondes, elle en est plutôt une concurrente.

Arguments

Une telle hypothèse peut sembler être une spéculation métaphysique gratuite, violant le sens commun sans raison valable. Mais il va de soi que si Lewis, chimiste de formation, très rigoureux et systématique, ne s'est pas aventuré dans cette direction sans de solide justification.

La première d'entre elle, qu'il expose en même temps que son réalisme modal, est une invocation (qui peut surprendre) du rasoir d’Ockham. Avant qu'on ne lui reproche de postuler inutilement un trop grand nombre d'entités, il avance que le nombre d'entités n'est pas important (sinon quoi, les cosmologies contemporaines devraient être rejeté au profit de celle de Ptolémée), mais que c'est au contraire le nombre de type d'entité qui doit être pris en compte. Le refus de sa position implique de donner des statuts métaphysiques différents au monde actuel et aux autres mondes possibles, alors que le sien se contente très bien de la seule existence que nous concevons tous intuitivement. Il oppose une parcimonie qualitative à une parcimonie quantitative, jugé invalide.

Sa ligne argumentative est la suivante : les mondes possibles sont des concepts utiles pour parler du monde, et le réalisme modal est la manière la plus simple de parler d'eux.

Dans un second temps, il s'attaque et démonte minutieusement tous les contre-arguments qui ont été avancé.

A ceux qui cherche à trouver un paradoxe dans son réalisme modal en demandant s'il y avait un monde possible dans lequel le réalisme modal est faux, il répond tout simplement non en posant son réalisme modal comme métaphysiquement nécessaire.

A ceux qui cherche à établir que les "mondes possibles" sont abstraits, il répond qu'ils ne le sont pas plus que le notre, et qu'ils ne sont en aucun cas comparable aux nombres et aux universaux, puisqu'ils sont bien dans l'espace et dans le temps (même si ce ne sont pas dans les notre).

A ceux qui arguent qu'une telle théorie mène à des comportements immoraux, il répond -d'une part par sa vie exemplaire, d'autre part en défendant une éthique de la vertu, faisant passer les intentions avant les conséquences des actes ou le respect des devoirs moraux.

A ceux qui se réfugient derrière le sens commun comme dernier rempart, il répond que face à de véritables et solides arguments, le sens commun (le même qui nous dit que la terre est plate) n'est jamais un bon arbitre.

Dans un troisième temps enfin, il cherche à explorer la position contraire à la sienne, qu'il nomme "ersatzisme", pour laquelle les autres mondes ne sont que des ersatz mentaux du nôtre et n'ont pas d'existence. Après avoir distingué trois type d'ersatzisme, le "picturale", le "linguistique" et le "magique", il abouti à la conclusion qu'aucun d'eux n'est une vrai solution, et que tous ont des failles logiques.

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Re: David Kellog Lewis

Message par euthyphron le Lun 13 Jan 2014 - 18:56

 C'est amusant. Peut-être y a-t-il autre chose. La réfutation des ersatzismes, en particulier, est assez prometteuse.
Mais je m'étonne que l'on oppose à ce type de thèse des arguments, comme si l'on savait ce qu'elle voulait dire.
A première vue donc, car je rappelle que j'ignore tout de cet auteur, cela revient à nier la différence évidente entre ce que j'imagine et ce qui est. Car ce que j'imagine existe.
Je n'ai rien à redire à cette proposition, pourvu que l'on ajoute "imaginairement". Or, voici des espaces-temps concurrents qui me semblent postulés abusivement pour que ces possibles contrefactuels ne couchent pas dehors. Sleep  Quelle est la relation entre la réalité telle que le crétin moyen (c'est de moi que je parle) se la représente et tel contrefactuel?
Tu pourrais me devoir 100000 euro. Tu pourrais être honnête. Donc, il existe un contrefactuel où tu vas me donner 100000 euro.   Mais il va falloir que je te les rende, car il existe un autre contrefactuel où c'est moi qui suis ton débiteur.   Dans quel contrefactuel un juge pourra-t-il trancher notre litige?
Peut-être dans tes rêves. Hélas pas dans ceux de David Kellog Lewis, il est mort trop tôt.
Ah non, j'oubliais qu'il n'est pas mort! tout dépend du contrefactuel de base! 

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