Ainsi parlait Zarathoustra : Prologue

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Ainsi parlait Zarathoustra : Prologue

Message par Bergame le Mer 19 Sep 2007 - 11:59

De Philautarchie. Qui était donc l'auteur de cet excellent texte ?

Edit-Réponse : Sobieski avait fait le 1 à 6

1.


A l’âge de trente ans, Zarathoustra quitte son pays et le lac de son pays pour se retirer dans la montagne.
Nietzsche, s’identifiant à Zarathoustra, instaure des éléments autobiographiques faisant référence à son existence en Suisse.
L’âge de trente ans détermine l’âge intellectuel idéal afin d’opérer une retraite pour travailler à l’éclosion de sa pensée. Cette retraire va durer, pour Zarathoustra, dix années. Nietzsche tend ainsi à nous indiquer que selon lui, l’incubation intellectuelle qualitativement la plus appropriée est propice entre trente et quarante ans. En effet, les pensées plus jeunes sont sans doute plus précipitées, moins matures, la maturité étant une qualité philosophique en ce qu’elle est passée par certains stades nécessaires de la pensée et les a dépassés. Nietzsche pense sans doute ici à son éducateur, Schopenhauer, lequel a érigé son système philosophique à l’âge de vingt quatre ans, âge encore trop peu mature pour pouvoir cerner les choses au mieux. Nietzsche, en filigrane, nous met en garde contre la précipitation des idées. La pensée doit franchir certains paliers, doit accepter une période dialectique d’incubation, doit attendre sa maturité.

Arrivé à l’âge de quarante ans, Zarathoustra qui a vécu dix années de solitude voit son cœur se transformer. Il est devenu rayonnant de savoir et ainsi plus dur, à l’image de l’astre solaire qu’il interpelle en ces termes : « Quel serait ton bonheur, ô grand astre ! si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ? »
Ici, Nietzsche inscrit une visée inter-subjective du partage. Le travail de Zarathoustra va être de tendre à faire partager sa pensée, ses fruits issus de la réflexion et de la solitude aux hommes. Ce point est important en ce que l’égoïsme Nietzschéen va s’inscrire dans un égoïsme ne niant aucunement autrui, mais le servant.

Zarathoustra dit au soleil être dégoûté de sa sagesse. Il en a trop maintenant, elle déborde. En d’autres termes, on peut ici noter, à l’instar de la conception plotinienne de l’Un, qu’une pensée arrivée à son point de perfection engendre nécessairement, tend à inséminer d’autres esprits. Ici encore, cette puissante notion du partage qu’il faudra bien entendu affiner.
Zarathoustra nous donne quelques indices concernant la définition de la sagesse. Les sages parmi les hommes doivent selon lui redevenir « heureux de leur folie ». L’homme sage possède donc une part de folie et ne doit pas la nier. La sagesse est en partie folie. Ici, on voit comme Nietzsche commence à miner l’ancienne définition de la sagesse grecque antique, socratique, de la sagesse comme juste mesure.

Zarathoustra, qui s’est élevé sur les cimes de la connaissance se fait un devoir de redescendre parmi la nuit noire des hommes, parmi ce monde souterrain si peu éclairé afin de porter la lumière éclatante. Le soleil représente la vie tandis que la nuit fait office de mort continuelle. Le monde des hommes est un monde mort, vivotant. Zarathoustra veut y introduire la vraie vie, le grand soleil éclatant.

En louant l’astre lumineux, Nietzsche nous donne d’autres indices concernant la définition de la sagesse. Le soleil est sage car il peut « voir sans envie un bonheur même démesuré. » Est sage celui qui sourit du bonheur d’autrui au lieu de le mépriser de son envie.

Zarathoustra, semblable à une coupe pleine, débordante, veut se vider en partageant aux hommes. Lui qui est devenu plus qu’un homme par le fait de sa connaissance veut ainsi à nouveau « redevenir homme » dans le but de faire partager cette connaissance. Afin de faire partager son savoir aux hommes, il doit prendre sur lui et décliner, c’est à dire accepter de se porter à la hauteur des hommes, à leur niveau.



2.


Zarathoustra descend des montagnes. Lorsqu’il arrive dans les bois, il rencontre un vieillard solitaire, vieux saint, vieux sage qu’il avait déjà rencontré lors de son cheminement vers les hauts sommets, dix ans auparavant.
Ce vieux sage le reconnaît, prend note de sa transformation.
Lorsque Zarathoustra partait dans les montagnes, il y portait sa cendre, son pessimisme, était comme consumé (rappelons que Nietzsche, dans un premier temps, adhère pleinement au pessimisme Schopenhauerien avant de s’y opposer totalement et de le dénoncer comme poison.) Et maintenant, il déborde de feu.
Zarathoustra s’est émancipé du dégoût, du désespoir. Il s’est éveillé, « s’est fait enfant.» L’enfant symbolise la joie, la gaieté, l’espoir, l’insouciance, l’affirmation, la jubilation, la folie. Zarathoustra s’est purifié, a perdu son dégoût, son fiel pessimiste et s’est fait enfant.

Le vieux sage demande à Zarathoustra ce qu’il va rechercher « auprès de ceux qui dorment. » Car dans la solitude des hautes cimes, il était dans son élément, comme porté par une mer. Or il s’émancipe de cette mer, et décide de remarcher laborieusement, de reporter son corps privé de la grâce qui est son élément.
Zarathoustra répond au vieux sage qu’il aime les hommes. A ces mots, le vieux sage rétorque qu’également il aime les hommes, et que c’est justement pour cela qu’il s’est fait solitaire. Il ajoute qu’il aime Dieu plus que les hommes, car les hommes sont à ses yeux « choses imparfaites ». Ici est exposée la figure de l’idéalisme monothéiste ayant de l’aversion pour l’humain par comparaison à une idée transcendante de perfection. Le vieux sage préfère aimer Dieu car s’il décidait d’aimer ouvertement les hommes, son idéalisme lié à la médiocrité des hommes le ferait énormément souffrir. Ce vieux sage se rassure dans l’amour d’une idée de perfection, adule une chimère plutôt que d’affronter la réalité et apprendre à l’aimer. L’idée de Dieu est un échappatoire dont le moteur est notamment la lâcheté, la faiblesse, la fragilité.

Zarathoustra répond qu’il n’a pas parlé d’aimer les hommes mais qu’il veut plutôt leur faire un don. Sur ces mots, le vieux sage s’empresse de lui conseiller non pas de leur donner, mais, dans une visée terre à terre d’entraide du prochain, de les aider à porter quelque fardeau matériel. Le vieux saint prend les paroles de Zarathoustra au premier degré, signe de son esprit laborieux. Il ajoute que s’il veut leur donner, que ce ne soit pas plus d’une aumône. Zarathoustra répond qu’il n’est pas assez pauvre pour faire l’aumône. Ici, la vertu chrétienne est totalement décrédibilisée, pauvre. Faire l’aumône est un signe de décadence.

Le vieux sage qui représente la figure du solitaire idéaliste versé dans le monothéisme rit et lui dit que les hommes du peuple se méfient des solitaires, qu’ils les prennent pour des voleurs et qu’ainsi, il doit se méfier. Ces hommes ne comprennent pas la solitude, ce qu’elle peut apporter. Pour eux, le solitaire est nécessairement suspect, nécessairement voleur.

Le vieux sage dit encore à Zarathoustra qu’il passe son temps à composer des chants pour louer son Dieu et finit par lui demander ce qu’il vient apporter, lui. Zarathoustra, s’étant fait une idée de l’homme, lui répond cette puissante sentence :

    « Que pourrais-je vous donner ? Laissez-moi seulement repartir en hâte, afin que je ne vous prenne rien ! »
Zarathoustra ne donne pas comme on donne une aumône, il ne s’inscrit pas dans une dynamique d’affliction du prochain propre à la chrétienté. Aussi il met en garde le vieux croyant en lui disant qu’il a plutôt à lui prendre qu’à lui donner. Mais qu’a-t-il donc à lui prendre ? Sans doute son esprit religieux aliéné qu’il veut détruire, dépasser, sa croyance décadente.

Reprenant son chemin, Zarathoustra s’étonne que le vieux saint de la forêt ne soit pas au courant que Dieu est mort.



3.


Zarathoustra arrive en ville et trouve une foule assemblée sur la place publique attendant la démonstration d’un danseur de corde.
Il profite de ce rassemblement pour prendre la parole et enseigner au peuple le Surhomme :

    « Je vous enseigne le Surhomme. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. »
Jusqu’à maintenant, les êtres vivants se sont évertués à se surpasser sans cesse pour créer quelque chose qui les dépasse, ils ont sans cesse mutés. Mais l’homme semble désormais se complaire à l’inertie de sa condition, et au lieu de se dépasser, tend plutôt à revenir sur ses pas, « à retourner à la bête. »

Pour l’homme, le singe est une honte. L’homme doit être une honte pour le Surhomme, aussi fait-il office de singe vis-à-vis de ce dernier.
Ici, Nietzsche se réfère sûrement à un fragment d'Héraclite, lequel est cité par Platon dans l' Hippias Majeur :
"Le plus beau singe est laid au regard du genre humain." (289a)
"L'homme le plus sage parait un singe devant Dieu." (289b)

Le plus sage des hommes est « mi-plante mi-fantôme », se partage entre l’inertie et l’apparence fugace de l’existence. Mais « le Surhomme est le sens de la terre », il s’écarte définitivement d’une transcendance pernicieuse comme culte d’adoration, il est ancré à la terre, immanent à la terre. Ceux qui parlent de transcendance sont des empoisonneurs tendant à désancrer l’homme de son seul sol, la terre. Et la terre est fatiguée de ces malades.
Auparavant, la plus terrible insulte était celle prononcée à l’encontre de Dieu. Mais maintenant que Dieu est mort, la plus terrible insulte est celle faite à la terre. Auparavant, l’âme toisait le corps de haut, avec dédain et condescendance. Elle le dénigrait, pensant échapper à la terre. En vérité, cette âme était hideuse. Cette âme transcendante dédaignant le corps est « ordure et pitoyable suffisance » , un fleuve sale. Le Surhomme est une mer à l’envergure telle que ce fleuve sale ne la souille pas, ne la pervertit pas. En elle, il devient une tache.

Afin de s’éveiller, l’homme doit connaître le grand mépris de ses valeurs décadentes , le grand mépris de soi. Il doit voir d’un œil nouveau, avec dégoût, son bonheur, sa raison, sa vertu. Son petit bonheur est médiocre, pitoyable suffisance frigide. Sa raison est avide de savoir comme un lion affamé. Sa vertu ne lui apporte rien, alors qu’elle devrait lui apporter le délire.
Il faut faire éclater les valeurs de bien et mal qui ne tendent qu’à la suffisance et sont décadentes. L’homme ne doit plus se suffire, il doit tendre vers et pour cela ne pas museler son énergie, acte qui n’a de finalité que la maladie, la consomption. Il faut lâcher la bride de l’homme.
Le juste ne doit pas être un homme apathique jugeant avec mesure, il doit au contraire être ardent tel un charbon ardent, être feu.

La sagesse est de parler dans le sens des valeurs de Zarathoustra, mieux, de crier dans son sens. Le hurlement est signe de vigueur, et la vigueur est sagesse.
L’église clame que les péchés de l’homme sont contraires à la nature. Or c’est bien plutôt la suffisance, l’esprit d’inertie des hommes, qui va à l’encontre de la nature tendant au mouvement continuel.
Pour rendre l’homme sage, il faudrait lui inoculer un éclair de folie. Le Surhomme est cet éclair.

Lorsque Zarathoustra termine son discours, un homme se moque de lui, et attise le rire de tous.
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Re: Ainsi parlait Zarathoustra : Prologue

Message par Bergame le Mer 19 Sep 2007 - 12:00

4.


Zarathoustra s’étonne de l’incrédulité du peuple. Il reprend la parole.

    « L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme -une corde au dessus d’un abîme. »
Il est dangereux de rester en route et dangereux de la franchir. Mais de ces deux dangers, le dernier seul est créateur, volonté de se surpasser, d’aller de l’avant.
L’homme n’est pas un but, il est donc un pont. L’homme n’est pas une finalité mais une transition, une transition vers le Surhomme. Aussi ceux qui pensent avoir réalisé à fond les germes de l’homme dans la civilisation moderne piquée de théologie dogmatique se trompent. Car l’homme contient en lui le germe de son dépassement. L’homme est un déclin, et ce qu’il y a de grand en lui touche justement à cette notion de déclin, de perte de soi pour devenir autre, plus grand.

Zarathoustra énumére alors les véritables vertus de l’homme, vertus liées à son déclin en vue d’un dépassement.
Ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, qu’en perdant pieds sont vertueux puisqu’ils tendent à annihiler l’homme, tout comme les grands « contempteurs », méprisants qui sont par la même les grands adorateurs. Nietzsche discrédite ici le principe de non-contradiction posé par la logique aristotélicienne, énonçant qu’une chose ne peut être elle-même et son contraire dans un même temps donné, il fait exploser les rails logiques : Celui qui méprise le plus est celui qui adore le plus. Et il est un feu tendant à son déclin, un charbon ardent.
Est vertueux celui qui ne se perd pas dans la transcendance, mais trouve ses raisons dans la terre qui est le seul sol de l’homme. Celui-là travaille à faire périr la faiblesse, les monstruosités de l’homme qui témoigne d'une tendance à l’adulation transcendante ;
Est vertueux le créateur s’opposant à l’inertie ;
Est vertueux celui « qui ne réserve pour lui-même aucune parcelle de son esprit », qui ne dépense pas son énergie dans l’entretien de son narcissisme égotiste, mais la canalise entièrement dans la création pour entraîner le déclin de l’homme. Celui-là traverse déjà le pont en esprit ;
Est vertueux celui qui se sacrifie pour sa vertu, pour son génie propre, qui pousse à fond les qualités de sa nature, qui s’exploite et travaille à faire germer ses fleurs. Il travaille à sa destinée ;
Est vertueux celui qui se dépense pour se dépenser, et non pour qu’on lui dise merci. Il faut sortir du faux schéma vaniteux de l’attente de l’autre comme motif principal, il faut se rendre indépendant ;
Est vertueux celui qui a honte de ses qualités car il tend au déclin, ne se suffit pas à lui-même ;
Est vertueux celui qui provoque ce qu’il a de plus cher, car il fait éclater l’adulation et aime alors pour de bon dans un rapport de force ;
Est vertueux l’être profond, fragile, qui peut périr d’une petite aventure car il dépasse sa fragilité et va de l’avant, court à sa perte ;
Est vertueux celui qui est « libre de cœur et d’esprit. » Pour lui, le cœur domine sur la tête, l’impulsion domine sur la raison.

Nietzsche prône ici la primauté de l’ esprit dionysiaque sur l'esprit apollinien. L’esprit de raison, l’esprit socratique, doit être dépassé par la folie du cœur, qui est sagesse. Il y a un renversement des valeurs, la raison perdant son hégémonie pour laisser place aux élans antagonistes et puissants du cœur qui entraîne au déclin. Apologie de la déraison.

    « Voici, je suis un prophète de la foudre [….] mais cette foudre s’appelle le Surhomme. »


5.


Ayant fini son discours, Zarathoustra voit le peuple rire et comprend qu’il est improbable de communiquer avec lui. Toutefois, il va tenter de parler à sa fierté en lui énonçant son côté méprisable, la civilisation et ce qu’elle implique. Peut-être ainsi obtiendra-t-il réaction plus positive ? Ce qu’il y a de plus méprisable en ce peuple, c’est le sol du dernier homme. Nietzsche introduit ici le concept de dernier homme dont il va esquisser une définition.

Zarathoustra reprend la parole : Il est grand temps que l’homme se fixe un but élevé alors qu’il le peut encore, qu’il a encore assez de forces. Il est encore assez riche pour cela. Mais il arrivera un jour où l’inertie de l’homme se scellera en lui et ne pourra plus rien produire, plus rien créer de grand. Arrivera un jour où la force du désir perdra de sa puissance, s’essoufflera à force de stagnation et se résorbera.

    « Je vous le dis : il faut encore porter en soi le chaos, pour être capable d’enfanter une étoile dansante. »
Arrivera un temps où l’homme n’aura plus accès à son chaos, où il ne pourra plus créer s’il ne va pas de l’avant et se contente de sa suffisance. Et ce temps est proche.
Le dernier homme, c’est l’homme ne s’inscrivant plus dans le schéma progressif d’élévation continuelle, l’homme qui a cristallisé ses possibles, les a annihilées, l’homme qui a détruit son génie à force de suffisance. Le dernier homme ne sait plus créer, aimer, désirer.
Nietzsche indique que la race du dernier homme est indestructible. Ce point est important en ce qu’une hiérarchie axiologique se dessine déjà qui sépare des types de nature d’homme. Le danger, c’est que cette nature d’homme gangrène celles propres à la création en instaurant son règne et perpétuant ses précèptes moraux qui amaigrissent le créateur, le rendent aboulique et finissent par détruire ses possibles.

L’invention propre aux derniers hommes est celle du bonheur, c’est à dire l’idée de suffisance, de satisfaction. Le dernier homme est bien, et se contente ; il appelle cela le bonheur. On ne prend plus aucun risque, on fait bien attention à ne pas souffrir. On est bien, confortable, et cela suffit.
Le dernier homme use de drogues afin de ne pas voir la réalité en face. Cela l’apaise. Globalement, il ne veut plus se fatiguer, a en horreur l’effort. C’est une limace fragile. Cette limace, fallacieusement, prend le pouvoir en pervertissant les esprits, la force, ainsi, elle n’a plus à craindre de se faire écraser.
Nietzsche dénonce la notion d’égalité entre les hommes. Dans la civilisation, celui qui ne s’accorde pas à l’égalité des hommes passe pour fou et nuisible. Or, les hommes ne sont pas égaux.
Le dernier homme aime la notion chrétienne du remords qui régule constamment en imposant l’apathie, est une sorte de camisole psychique.

Zarathoustra arrête là son discours. Le peuple lance des cris de joies en se moquant de lui. De nouveau, il se dit qu’aucune communication n’est possible.



6.


Tandis que le peuple riait, le danseur de corde avait commencé son exercice entre deux tours, progressant au dessus de la foule. Arrivé à mi-chemin, une sorte de bouffon s’engage sur sa corde d’un bond et le rattrape peu à peu, l’invectivant, l’exhortant à le laisser passer. Soudain, alors que le bouffon est assez proche, il crie et saute par dessus le danseur de corde avant de joindre la tour d’arrivée au pas de course. Le danseur de corde, voyant son rival l’emporter, perd la tête, jette son balancier et tombe. En dessous de lui, la foule s’écarte bien vite de l’endroit où il part s’écraser.

Une interprétation de ce texte n’est pas univoque. Aussi vos commentaires sont les bienvenus.
Premièrement, sans doute paraît-il assez évident que cette corde tendue entre deux tours symbolise la corde tendue entre la bête et le surhomme dont Zarathoustra parlait précédemment.
Ce texte semble une allégorie prônant l’apologie de l’audace, de la folie.
Le bouffon regorge d’énergie, de folie et engloutit la corde sans prendre garde au danseur, moins rapide que lui. Il lui saute par dessus, niant toute morale altruiste, réalise son énergie. Aussi, la folie est nécessaire au dépassement de soi. Ce qui pourrait nous dérouter réside toutefois dans la sournoiserie du bouffon qui paraît en fait n’être pas condamnable par Nietzsche. La puissance s’exprime. Point.
D’un autre côté, la symbolique du danseur de corde est tout aussi intéressante. Car une fois dépassé, le danseur de corde ne se résigne pas à la défaite, devient comme fou et se jette lui même dans le vide en courant à sa perte. Aussi pouvons nous rapporter ici une parole précédente de Zarathoustra : « J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en sombrant, car ils passent au-delà. »
Le danseur de corde, lui aussi, réalise son énergie bien qu’étant battu. Aussi est-il respectable. Simplement, le plus fort, le plus à l’aise, l’a emporté, qui est dépourvu de morale.

Le corps du danseur de corde tombe aux pieds de Zarathoustra qui n’a pas bougé, explosé mais encore vivant. Le danseur marmonne et parle du diable, de l’enfer qui lui a tendu un piège. Zarathoustra lui affirme que tout cela n’existe pas, qu’il n’y a pas d’âme, qu’il n’a plus rien à craindre. Le danseur de corde symbolise l’homme perverti par la civilisation mais chez qui le chaos peut encore s’exprimer. Il est espoir, possible.

Zarathoustra loue sa prise de risque et lui assure qu’il l’enterrera de ses propres mains. Le danseur de corde meurt serein.


Dernière édition par le Mer 19 Sep 2007 - 12:37, édité 2 fois
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Re: Ainsi parlait Zarathoustra : Prologue

Message par Vargas le Sam 22 Sep 2007 - 12:54

7.


La nuit tombe, un vent froid se lève, la foule se disperse. Zarathoustra reste assis à coté du cadavre, « noyé dans ses pensées », oubliant le temps. Tout connote le fait qu’il n’y a pas de tension, de but, d’ouvert, de progression. Le devenir s’efface, la méditation s’opère. Zarathoustra se replie, cherche en lui-même (« il dit à son cœur »), il disserte sur l’incertitude (qui lui vient) de la vie humaine : « un bouffon peut lui devenir fatale ». Nul n’est à l’abri de la loi du plus fort, celle que reconnait le peuple, à la différence de la voie de la sagesse.

Ici, puissance et réalisation sont simultanément exprimés dans leur rapport intrinsèque et dans leur possible incompatibilité : le bouffon a vaincu en sautant par-delà la morale, il a exprimé sa puissance de façon brute, et le danseur de corde également, par un saut indépassable, par-delà l'instinct de conservation, mais au prix de sa vie. Puissances réalisées pour les deux mais, pour le danseur, volonté entravée par la démesure et la folie du bouffon.
Zarathoustra s’arrête, se laisse assombrir par cet épisode comme l’astre solaire auquel il se réfère souvent. La mort, la vacuité règnent, il n’y a pas de volonté s’affirmant, ce qui insinue un premier échec : il n’a attrapé qu’un cadavre, pas d’homme, personne ne l’a compris, personne n'a écouté son discours sur le sens de l’existence (« […] qui est le Surhumain, l’éclair du sombre nuage homme »), sur la mort.

D’autre part, cette ambiance s’explique par l’empathie qu’il exprime à l’égard du danseur de corde, qui a réalisé sa puissance dans son dernier saut mortel, comme Zarathoustra dans son premier discours vivant au peuple. Mais dans les deux cas, c’est finalement une réaction (cf. le discours de Zarathoustra scindé en deux parties), une rupture, ce dont Zarathoustra, lui, ne peut évidemment se contenter.
Le cadavre révèle son impuissance, l’iniquité inhérente à la vie, l’aveuglement des hommes (c’est pourquoi la nuit vient, les nuages-peuple se sont amoncelés autour du solaire Zarathoustra, sans que les éclairs n’aient fusés, refusant la chaleur de sa lumière). Apollon sans Dionysos, en quelque sorte.
Il fait le constat qu’il est irrémédiablement éloigné des autres, que le solitaire est jugé dangereux par le peuple (ce dont l’avait prévenu le vieux sage quand il redescendit de la montagne). Il est perçu par eux comme au milieu d’une corde, entre un fou et un cadavre, à cause de son discours, mais aussi pour s’être penché sur le sort du danseur de corde : celui d'un faible, d'un vaincu.

    « Sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra ».

Cet échec est un passage obligé, il relève d'une propédeutique : Zarathoustra doit faire l’apprentissage de ce dont il faut se défaire -ici de la croyance en la compréhension du peuple, au message qu’il délivre quant à l’énergie à propager dans l'existence, de la sympathie pour les hommes. Son premier compagnon est un homme mort, le premier qui l’ait vraiment écouté, mais pour ne se défaire que des illusions superstitieuses de l’au-delà, pour apprendre qu’il n’avait pas vécu pour exagérer, Zarathoustra n’ayant ici accompli qu’un ultime anti-confesse. Seule la mort du danseur refléta sa volonté, son intensité. C’est donc en tant que mort qu’il est compagnon de Zarathoustra.

S’adressant au "compagnon rigide et glacé", il part l’enterrer de ses mains.



8.


A peine a-t-il fait quelques pas que le bouffon surgit. « Va-t'en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a ici trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent et ils t'appellent leur ennemi et leur contempteur. »
Sur les bons et les justes, Nietzsche écrit dans Ecce Homo (même si cet ouvrage est une réécriture mégalomaniaque du parcours de l’œuvre nietzschéenne par son auteur), dans le passage revenant sur Ainsi parlait Zarathoustra :

    « Or, la condition d'existence de l'homme bon, c'est le mensonge, autrement dit le refus obstiné de voir comment la réalité est faite ; et elle n'est pas faite de façon à provoquer l'exercice des sentiments bienveillants, ni, encore moins, à tolérer l'intervention de mains bonasses et ignorantes.[…] Zarathoustra, le premier qui comprit que l'optimiste est aussi décadent que le pessimiste, et peut-être plus nuisible, a dit : Les hommes bons ne disent jamais la vérité. Les hommes bons vous enseignent les mauvaises côtés et les sécurités trompeuses ; vous êtes nés et vous avez été abrités dans les mensonges des bons. Tout est perverti et falsifié jusqu'à la moelle par les bons.[…] ils crucifient celui qui inscrit de nouvelles valeurs sur des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir à eux, ils crucifient tout avenir humain. »

Ainsi Zarathoustra est-il qualifié de contempteur, le terme même qu’il avait employé dans son premier discours à la foule. C’est toujours la figure de l’inversion entre ce qu’il prône et ce qu’ils comprennent, entre ce qu’il méprise et ce pour quoi on le prend qui est employé.
En ce début, Zarathoustra est assez proche d’un Jésus païen, tellurique qui serait évidemment nié par la foule et par les hommes de foi : Il prêche au peuple, souhaite partager le sens de l’existence et de la mort qui implique que l’humain se transcende, il cherche des apôtres, il compatit avec les faibles et va demander aumône de nourriture en louant la charité. De même, le bouffon lui dit : « tu parlais comme un bouffon. »

    « Les fidèles de la vraie croyance te haïssent et ils t'appellent un danger pour la foule. »
Du point de vue du dogme, le solitaire qui s’exprime ainsi au peuple est un hérétique (ce qu’il y a de mieux dans la religion, a écrit Nietzsche).

Enfin, le bouffon le menace : « Mais va-t'en de cette ville — sinon demain je sauterai par-dessus un mort. » Le saut évoque dans ce prologue l’audace, la transgression, le dépassement, l’accomplissement de la puissance, le fait d’écraser l’autre, la progression, la volonté, etc. Or, le sens à lui prêter ne peut être saisi qu’en prenant en compte la situation d’énonciation : en fonction de qui parle à qui, du message qu’il fait passer et du cheminement opéré depuis la dernière occurrence. Et ceci est valable pour toute l’œuvre. Dans les discours de Zarathoustra, la façon dont une personne est dénommée, perçue par tel autre type de personnage, l’emploi d’un concept, d’une image sont volontairement fluctuantes, contradictoires, contextualisées, comme c’est d'ailleurs le cas pour les autres textes de Nietzsche d’une certaine façon, mais selon une démarche et un rythme poétique tout autre, puisqu’il y a ici des personnages, des dialogues et des situations d’énonciation. Il y a lutte des vérités, lutte entre les illusions. Il n’y a pas de vérité sinon la vérité qu’il n’y en a pas. Il nous est donné un premier exemple de ce perspectivisme avec le singe, l’homme et le surhumain, ce qu’ils sont les uns par rapport aux autres. En somme, le livre fonctionne selon un principe dialogique, et non dialectique.


Arrivé aux portes de la ville, les fossoyeurs reconnaissent Zarathoustra ainsi que le cadavre qu’il porte sur son dos. Ils se moquent beaucoup de lui. On retrouve les mêmes jeux de miroirs que lors de la rencontre précédente : Zarathoustra avec son cadavre est qualifié de fossoyeur s’accaparant un cadavre que les fossoyeurs refusent de toucher (« Car nous avons les mains trop propres pour ce gibier »), ainsi que de chien mort comme le fut le danseur de corde. Une fois encore, Zarathoustra reste muet et poursuit son chemin.

Zarathoustra, à force d’entendre les loups affamés (serait-ce des prêtres qui en veulent à la dépouille du compagnon, ou bien la juxtaposition de ce diable imaginaire que Zarathoustra a floué de sa proie qu’évoquaient les fossoyeurs : « Zarathoustra veut-il donc voler sa pâture au diable ? Allons ! Bon appétit ! Pourvu que le diable ne soit pas plus habile voleur que Zarathoustra ! — il les volera tous deux, il les mangera tous deux !" Et ils riaient entre eux en rapprochant leurs têtes» ), connaît lui aussi la faim qui s’est inhabituellement fait attendre, une faim de vie. C’est la vie organique, si fondamentale pour la santé de l’esprit, qui est prise en défaut. On retrouve ici l’importance que Nietzsche accorde, dans certaines de ses dissertations, au type de nourriture et d'air sur le caractère d’un individu, d’une population. Il développe d'ailleurs cette idée dans Ecce Homo pour expliquer dans quelle ambiance ses propres manuscrits ont été rédigés, et la manière dont cette ambiance a pu les influencer.


Zarathoustra frappe à la porte d’un vieux qui vit là reclus pour accueillir les hommes et les animaux qui s’égarent. Il lui demande à manger et à boire.

    « Qui donne à manger aux affamés réconforte sa propre âme : ainsi parle la sagesse. »

Le vieil homme lui offre manger et boire, et exige que le mort en reçoive aussi. En vérité, la charité coûte cher à celui qui la reçoit. Rien n’est gratuit. On doit la charité, on doit l’accepter. Ainsi parlait le Dogme ; contre la logique, les sens et le corps même.


Zarathoustra poursuit sa marche nocturne, se guidant grâce aux étoiles et, tandis que l’aurore va poindre, il entre dans la forêt. Mais il n’y a nul chemin distinct, et il ne sait quelle direction prendre. Alors il dépose le cadavre du danseur dans un arbre mort au niveau de sa tête pour le protéger des loups. Il s’endort à même le sol « fatigué de corps, mais l’âme tranquille ». C’est un petit piège posé par Nietzsche au lecteur : le corps est lésé, l’âme est ici la bonne conscience, en un sens. C’est la communion tellurique et la satisfaction de la vie organique, la solitude par opposition au peuple qui le revigore vraiment. (Là ou le peuple mange et dort, rien de bon ne en peut sortir, pour paraphraser l’auteur)

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Re: Ainsi parlait Zarathoustra : Prologue

Message par Vargas le Sam 22 Sep 2007 - 12:55

9.


Zarathoustra se réveille alors que l’aurore, la matinée, est passée.

    « Enfin ses yeux s'ouvrirent et avec étonnement Zarathoustra jeta un regard sur la forêt et dans le silence, avec étonnement il regarda en lui-même ».
Il pousse un cri d’allégresse car une révélation (narrée comme visuelle -le matelot hurlant "terre à l’horizon !"- car liée au sol, non pas entièrement intériorisée), une nouvelle vérité lui est venu avec le sommeil : il a besoin de compagnons vivants qui se suivent eux-mêmes en le suivant, qui ont leur volonté, pas des morts qu’il porte où il veut, pas un peuple-troupeau (« Les français sont des veaux », disait De Gaulle), et pas des croyants, car il ne s’agit pas de prêcher et de croire.
Zarathoustra veut des créateurs, il veut se retrouver créateur parmi les créateurs, pour établir des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. Ces compagnons sont les libres penseurs que Nietzsche attend toujours, ils sont lr négatif des apôtres toutous de Jésus. Etre ou suivre, telle est la question. Zarathoustra renvoie la figure du berger et du chien d’un troupeau dont les évènements précédents le faisaient passer pour, puis l’accepte bien volontiers, passage d’une attitude réactive à une attitude active :

    « C'est pour enlever beaucoup de brebis du troupeau que je suis venu. Le peuple et le troupeau s'irriteront contre moi : Zarathoustra veut être traité de brigand par les bergers. »
Surtout, il exprime ce que sont le destructeur et le créateur selon la doxa des bons et des justes :

    « Voyez les bons et les justes ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : —mais c'est celui-là le créateur.
    Voyez les fidèles de toutes les croyances ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : —mais c'est celui-là le créateur.
    Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur et non des cadavres, des troupeaux ou des croyants. Des créateurs comme lui, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. »
A la ligne suivante, Nietzsche emploie une parabole campagnarde en anaphore, qui fait honneur et honte à celles de la Bible ; celle de la moisson :

    « Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, des moissonneurs qui moissonnent avec lui : car chez lui tout est mûr pour la moisson. Mais il lui manque les cent faucilles : aussi, plein de colère, arrache-t-il les épis.
    Des compagnons, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui savent aiguiser leurs faucilles. On les appellera destructeurs et contempteurs du bien et du mal. Mais ce seront eux qui moissonneront et qui seront en fête. »
Nietzsche précisera à ce propos dans Ecce Homo : « Zarathoustra, premier psychologue de l'homme bon, est, par conséquent, un ami du mal. Si une race décadente s'est élevée au rang de la race la plus noble, ce ne peut être qu'aux frais de la race opposée, celle des hommes forts et sûrs de la vie. Là où le mouton de troupeau rayonne de l'éclat de la plus pure vertu, l'homme d'exception doit être dégradé et représenter le mal. Là où le mensonge à tout prix revendique pour son optique personnelle l'attribut de la vérité, on doit retrouver la vérité réelle affublée des pires noms. » ("Pourquoi je suis une fatalité", 5)

    « Des créateurs comme lui, voilà ce que cherche Zarathoustra, de ceux qui moissonnent et chôment avec lui : qu'a-t-il à faire de troupeaux, de bergers et de cadavres ! »
L’acte de moissonner reflète les mouvements contradictoires, les flux et les reflux, les créations et les destructions : moissonner le monde, les tables pour en récolter / couper les valeurs, la gaieté pour créer. Or tout est bon à moissonner. Les faucilles, elles, renvoient à l’esprit critique et à l’image que Nietzsche emploie, en particulier dans le Crépuscule des Idoles, du fait de philosopher à coup de marteau. Dans Ecce Homo , il dit : « Une tâche dionysiaque exige au premier chef qu'on ait la violence du marteau, qu'on aime la volupté de détruire. Il faut dire « Devenez durs » ; être certain que tous les créateurs sont durs, voilà le vrai signe de la nature dionysiaque. » ("Pourquoi j’écris de si bons livres", 8 )

Les épis, ce sont les gens du peuple, ceux qui ne sont pas prêts et qui ne peuvent s’accroître (en puissance), se contentant de croire et de croître (« croissez et multipliez-vous »). Tout juste bons à être cisaillés, en somme. Le danseur de corde, en revanche, est intermédiaire, ni homme du peuple, ni créateur, il a le mérite d’avoir fait du danger sa profession, et, à sa façon, a représenté la marche, les échelons, vers le Surhomme.


Zarathoustra salue une dernière fois le danseur de corde qu’il a enterré et protégé des loups. Car en vérité, un mort ne mérite pas plus de soin.

    « Mais je me sépare de toi, le temps est passé. Entre deux aurores une nouvelle vérité s'est levée en moi.»
Après cette sombre et incertaine parenthèse, Zarathoustra est à nouveau en devenir, il peut se décharger du poids du passé que le corps du danseur matérialise et suivre à nouveau l’exemple du cours du soleil. Il ne sera ni chien, ni berger, ni fossoyeur, ne parlera plus au peuple ni aux morts, il suivra sa voie de solitaire et de créateur en quête d’autres créateurs.

    « Je leur montrerai l'arc-en-ciel et tous les échelons qui mènent au Surhumain. Je chanterai mon chant aux solitaires et à ceux qui sont deux dans la solitude ; et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le coeur de ma félicité.
    Je marche vers mon but, je suis ma route ; je sauterai par-dessus les hésitants et les retardataires. Ainsi ma marche sera le déclin ! »
En définitive, être, c'est se suivre soi-même. Zarathoustra sautera aussi, sa marche sera son meilleur discours, et la doctrine de l’éternel retour entendue par ceux qui se suivent eux-mêmes en l’accompagnant. Ce prologue va se refermer après un dernier signe fait au marcheur, alors que Zarathoustra s’immisce dans le cycle narratif : Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.



10.


Il est midi. Zarathoustra, après avoir dit tout cela à son coeur, entend un cri dans le ciel :

    « Et voici ! Un aigle planait dans les airs en larges cercles, et un serpent était suspendu à lui, non pareil à une proie, mais comme un ami : car il se sentait enroulé autour de son cou.
    Ce sont mes animaux ! dit Zarathoustra, et il se réjouit de tout cœur.
    L'animal le plus fier qu'il y ait sous le soleil et l'animal le plus rusé qu'il y ait sous le soleil —ils sont allés en reconnaissance. »
Au tout début du prologue, Zarathoustra s'adressait ainsi au soleil : « Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne : tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent. »
Ces deux animaux réapparaîtront effectivement dans les discours de Zarathoustra, dans des rôles et selon des significations diverses. Ils sont des signes vivants qui le guident, le conduisent dans sa marche et dans son enseignement.
L’aigle pour la fierté, la solitude des cieux (comme pour l'albatros de Baudelaire) ; le serpent pour la sagesse et la folie. La noblesse, les hauteurs de l’un ; la force du nihilisme, le cynisme rampant de l’autre ; le prédateur et le venimeux. La vue perçante de l’un renvoyant au titre de premier psychologue que se donne Nietzsche, La patience et le venin de l’autre, séducteur, considéré comme incarnation de la perfidie et de la destruction par les bons et les justes. Or, ils vont tous deux en ami, symbole de l’entente entre ces deux visages que Zarathoustra vient de faire dialoguer et qu’il pourra désormais afficher consciemment.

L’aigle et le serpent seraient venu à sa rencontre pour vérifier s’il était vivant, pense Zarathoustra ; s’il était revenu de ses mornes rencontres en fait, or il est bien toujours en devenir, être vivant n’est plus le terme, la question à poser, se dit le solitaire. Et il ajoute, que le danger est plus grand parmi les hommes que parmi les animaux, signifiant par là même l’écart entre la bestialité naturelle, amorale des animaux, et des hommes qui, ne voulant pas du surhumain, agissent bêtement, moralement et immoralement, comme des singes couverts de culture et de civilisation.

    « Que mes animaux me conduisent ! »
Zarathoustra se souvient alors des paroles du vieux sage dans la forêt, probablement de ce passage en particulier : « Ne vas pas auprès des hommes, reste dans la forêt ! Retourne plutôt auprès des bêtes ! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, —ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux ?». Zarathoustra doit être plus sage, rusé, à l’image de son serpent :

    « Mais je demande l'impossible: je prie donc ma fierté d'accompagner toujours ma sagesse.
    Et si ma sagesse m'abandonne un jour : —hélas, elle aime à s'envoler ! —puisse du moins ma fierté voler avec ma folie !
    Ainsi commença le déclin de Zarathoustra. »

Vargas
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