Nietzsche, Généalogie de la Morale

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Nietzsche, Généalogie de la Morale

Message par Bergame le Mer 19 Sep 2007 - 9:49

De Philautarchie.


Pour une Généalogie de la Morale (1887) se donne comme un complément de Par-delà Bien et Mal (1886). Nietzsche n'a jamais été si clair, si concis. Il cite même certains passages de ses précédentes oeuvres. De plus, ce livre ne contient aucun aphorisme, mais juste trois dissertations.

Je reprend donc ma "lecture matérialiste" à travers ces trois traités. Mauvaise conscience et ascétisme sont les grands thèmes de cette oeuvres, et trouvent leur origine dans un agencement de forces, de mouvements de puissance, de domination.


* * *


Traité 1 : Bon et méchant, Bon et mauvais


Nietzsche reprend ses derniers propos de Par-delà bien et mal, et plus particulièrement la section 9. Il entreprend une histoire, une généalogie des notions de "bon" et de "mauvais", en s'attaquant en premier lieu à l'utilitarisme. En effet, les philosophes de la morale pensent classiquement que ce qui est bon, utile pour l'homme, devient le "Bien". Bref, la morale se fonde sur l'utile à l'humanité. Or pour Nietzsche, il n'en est rien. La morale se fonde en négatif.

La morale chrétienne s'apparente au combat de la Judée contre Rome. La morale résulte d'une mise à distance originaire entre les hommes. Nous avons d'un côté les maîtres, les dominants, qui ne sont dominants qu'en regard d'une population considérée comme "méprisable". Les maîtres ne sont maîtres qu'avec leur contre-bas, l'esclave. Notez au passage que le maître n'est pas un surhumain au sens Nietzschéen, car l'homme fort de Nietzsche se passe bien d'une cour, d'un contre-bas.

Et commence l'insurrection des eslaves dans la morale. Les esclaves sont impuissants et veulent la puissance, veulent être les maîtres. Leur haine, leur ressentiment va forger la morale. Loués soient les miséreux, à qui sera ouvert le paradis ! Puissance, richesse, luxe, sexe, toutes ces valeurs seront niées, la vie elle-même sera niée. Le monde des esclaves est un contre-monde, un monde qui lutte contre l'extériorité, contre l'autre, l'étranger. L'esclave est réactif. L'esclave crie "Non".

Le ressentiment est ainsi l'instrument de la civilisation. L'homme faible, apprivoisée, pacifié devient la fin, le but de l'humanité.


*


Traité 2 : La faute, la mauvaise conscience et ce qui s'y apparente


Qu'il est difficile d'entreprendre une généalogie ! Car l'histoire n'est que stratifications. Les anciennes strates sont reprises, retravaillés, changées, si bien que l'on en oublie l'origine. Quand bien même l'origine soit simple, l'aboutissement actuelle est tellement multiple, complexe, qu'y démêler l'énergétique originaire relève de l'impossible.

Nietzsche s'attaque ici à la faute, la mauvaise conscience, cette maladie de l'esprit qui nous envahit, nous rend coupable. Et il relève dans la langue allemande une étrange parenté entre le terme "Faute" et le terme "Dette" tous deux "Schuld". La faute serait-elle une dette ? La faute impliquerait-elle un créancier ? Un contrat ?

La généalogie de la mauvaise conscience est selon Nietzsche la suivante :

1 ) La souffrance morale trouve son origine dans le lien entre un créancier et un débiteur. La nuisance, le mal fait à individu va se traduire par la souffrance du coupable. Le créancier va punir avec cruauté le débiteur, le faire souffrir dans une atmosphère de festivité ;

2 ) S'en suit la pacification de l'homme. Celui-ci est docilisé, apprivoisé, la cruauté n'est plus possible. Alors, la cruauté physique va se transformer en cruauté mentale. L'impossible à décharger la cruauté vers l'extériorité va se transformer en un retour vers l'intériorité ;

3 ) La souffrance est alors interne, le coupable, celui qui a commis la faute, se voit persécuter par sa mauvaise conscience, incapable d'oublier (l'oubli chez Nietzsche est une santé, condition du devenir). Cette intériorisation conduit au développement de l'intériorité.

Ce rapport du créancier au débiteur est peut-être même à l'origine des dieux. Face à son aïeul, à la puissance de celui-ci et à la conscience de sa dette envers lui, se déploie la figure d'un Dieu, tout puissant, d'une figure interne persécutrice. S'en suit les représentations d'un péché originel, d'une dette éternelle...

Bref, si la le besoin de puissance et de domination sont premiers, ceux-ci s'agencent en des formations complexes. La cruauté de l'un peut s'intérioriser chez l'autre, et former des relations d'assujettissement aboutissant en fin de compte à la justice. Le hors-la-loi va purger sa dette à la société.


*


Traité 3 : Que signifient les idéaux ascétiques ?



Qu'est-ce donc que l'idéal ascétique, cette aspiration vers le rien, vers le néant ? Et surtout pourquoi trouve-t-il un tel écho en philosophie, en morale, dans la religion ? C'est parce que le faible, tellement impuissant contre la vie, contre l'existence, préfère la nier. L'impuissant lui préfère un autre monde, un royaume des cieux. La vie n'est alors plus qu'une route, une fausse route. D'ailleurs, ce n'est qu'un morceau de l'implantation de l'idéal ascétique dans le monde : le philosophe qui cherche un inconditionné, qui cherche une raison pure, un espace pur, qui cherche un monde propre, un arrière monde finalement, n'est qu'un négateur de la vie, de sa corporéité... C'est finalement la quête d'un ailleurs, d'un autre monde.

... Car l'idéal ascétique est peur de la vie. Peur de la mort aussi, car on refuse l'idée que la mort fasse partie de la vie. L'ascète est végétarien, pacifique, il refuse les choses du corps et aspire à une longue vie. Car l'ascétisme est instinct de protection, de conservation. D'ailleurs, les faibles aiment se regrouper, pour se sentir plus fort. Les faibles sont une menace permanente pour les forts, ils s'échignent d'ailleurs à faire culpabiliser les heureux, à les rendre honteux de leur bonheur. Quelle honte d'être heureux lorsqu'il y a tant de misère dans le monde !

La figure de l'idéal ascétique, c'est le prêtre. Homme du ressentiment par excellence, maître de l'autre monde (car bien évidemment, il lui est impossible d'avoir son royaume "ici-bas"). Comment assoit-il sa domination ? Le faible, le miséreux, éprouve un certain besoin à trouver la cause de son malheur. C'est bien de la faute à quelqu'un si il souffre ! Là surgit le prêtre qui lui montre que c'est sa faute. Par le péché, le prêtre vient distiller la mauvaise conscience, vient insuffler la faute, la persécution interne. C'est une véritable tyrannie qu'engendre le prêtre, à présent maître du troupeau.

Se forme un dictat du faible, du misereux. Dans une espèce de chaîne gigantesque de débiteur, la religion s'installe et se pérénise sous l'oeil bienheureux des prêtres, maîtres de ce troupeau d'ascètes. L'aspiration vers le néant, la mise à disposition des forces contre les forces, l'affaiblissement du vouloir, telles sont les grands mouvements qui circulent dans le christianisme.
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