Le Banquet, Analyse

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Le Banquet, Analyse

Message par cedric le Ven 8 Mar 2013 - 10:00

- On peut se flatter peut-être de t'initier, toi aussi, Socrate, à ces mystères de l'amour ; mais pour le dernier degré, la contemplation, qui en est le but, pour qui suit la bonne voie, je ne sais si ta capacité va jusque-là. Je vais néanmoins, dit-elle, continuer, sans ménager mon zèle ; essaie de me suivre, si tu peux.

Quiconque veut, dit-elle, aller à ce but par la vraie voie doit commencer dans sa jeunesse par rechercher les beaux corps. Tout d'abord, s'il est bien dirigé, il doit n'aimer qu'un seul corps et là enfanter de beaux discours. Puis il observera que le beauté d'un corps quelconque est sœur de la beauté d'un autre ; en effet, s'il convient de rechercher la beauté de la forme, il faudrait être bien maladroit pour ne point voir que la beauté de tous les corps est une et identique. Quand il s'est convaincu de cette vérité, il doit se faire l'amant de tous les beaux corps, et relâcher cet amour violent d'un seul, comme une chose de peu de prix, qui ne mérite que dédain. Il faut ensuite qu'il considère la beauté des âmes comme plus précieuse que celle des corps, en sorte qu'une belle âme, même dans un corps médiocrement attrayant, lui suffise pour attirer son amour et ses soins, lui faire enfanter de beaux discours et en chercher qui puissent rendre la jeunesse meilleure. Par là il est amené à regarder la beauté qui est dans les actions et dans les lois, à voir que celle-ci est pareille à elle-même dans tous les cas, et conséquemment à regarder la beauté du corps comme peu de chose. Des actions des hommes, il passera aux sciences et il en reconnaîtra aussi la beauté ; ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, il ne s'attachera plus à la beauté d'un seul objet et il cessera d'aimer, avec les sentiments étroits et mesquins d'un esclave, un enfant, un homme, une action. Tourné désormais vers l' Océan de la beauté et contemplant ses multiples aspects, il enfantera sans relâche de beaux et magnifiques discours et les pensées jailliront en abondance de son amour de la sagesse, jusqu'à ce qu'enfin son esprit fortifié et agrandi aperçoive une science unique, qui est celle du beau dont je vais parler. Tâche, dit-elle, de me prêter la plus grande attention dont tu es capable.
- Celui qu'on aura guidé jusqu'ici sur le chemin de l'amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d'une nature merveilleuse, celle-à même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle, qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution, beauté qui n'est point belle par un côté, laide par un autre, belle en un temps, laide en un autre, belle sous un rapport, laide sous un autre, belle en tel lieu, laide en tel autre, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là ; beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, dans le ciel ou dans telle autre choses ; beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, de laquelle participent toutes les autres belles choses, de telle manière que leur naissance ou leur mort ne lui apporte ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d'aucune sorte. Quand on s'est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu'à cette beauté et qu'on commence à l'apercevoir, on est bien près de toucher au but ; car la vraie voie de l'amour, qu'on s'y engage de soi-même ou qu'on s'y laisse conduire, c'est de partir des beautés sensible et de monter sans cesse verts cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d'un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n'est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu'il est en soi.

( p. 79-80-81 )


Diotime avance que le but ultime de l' Amour, que représente une voie ascendante, faite d'étapes successives, que son dernier degré est la contemplation. Ici nous voyons apparaître une dialectique qui anime l' Amour, une dialectique hiérarchisée par des degrés ascendants, partant de la définition la plus basse de l'amour à celle la plus haute et qui l'incarne à proprement parler : la contemplation.

L' Amour est donc animé téléologiquement, c'est à dire qu'il possède un but , une étape finale qu'est la contemplation, quant bien même cette contemplation ne soit pas atteignable par tous. Or, c'est précisément l'objectif du philosophe de parvenir à ce degré ultime de l' Amour, qui désigne par la même occasion une révélation de la Vérité.

Diotime décrit une à une les étapes successives de la dialectique qui anime l'amour, en les caractérisant. Cette dialectique représente une montée graduelle partant du monde sensible et aboutissant, dans la contemplation, à un monde surnaturel.

Cette dialectique de l'amour, le philosophe devra en franchir toutes les étapes, s'il veut parvenir au dernier terme qu'est la contemplation.

Premièrement, dans sa jeunesse, il devra s'attacher à la beauté sensible d'un corps, il devra aimer un corps, pensant alors que la beauté réside dans la beauté du corps. Puis, il se rendra compte qu'il est absurde de n'aimer qu'un corps alors que, s'il s'attache à la forme du corps, d'autres corps sont également beaux. Il aimera alors d'autres corps, avant de se rendre compte que la beauté des corps est inférieure à la beauté des âmes. Aimant les belles âmes, il comprendra que l'âme possède une valeur plus haute que le corps. Il se tournera alors vers la beauté des actions et des lois. Ensuite il passera à la beauté des sciences. Parvenu à ce degré, et ayant une vue plus haute de la beauté, de ce qui est réellement beau, il regardera désormais la beauté du corps comme quelque chose de peu de prix. Il comprendra que l'amour des corps est un amour d'esclave, mesquin et étroit. Enfin, de la beauté des sciences, il passera à la beauté d'une science unique, qu'il ne pourra saisir que par la contemplation.

Mis à part le dernier degré qu'est la contemplation, il convient de souligner que toutes les étapes de la dialectique de l'amour a pour effet de faire enfanter à celui qui les gravit des discours de plus en plus beaux. Ce qui signifie que l'état et la qualité du discours est un reflet de l'avancement dans la dialectique de l' Amour. En ce sens, le discours, la parole, est un reflet de l'état d'avancement de l'âme.


cedric
Digressi(f/ve)
Digressi(f/ve)

Nombre de messages : 440
Date d'inscription : 02/06/2008

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Le Banquet, Analyse

Message par Bergame le Dim 10 Mar 2013 - 19:02

Il manque un topic n°13 non ?

Il est intéressant, je crois, de remarquer que Diotime doute que Socrate puisse la suivre jusqu'au bout du cheminement. Elle dit clairement que Socrate, non seulement, n'en est pas là, mais encore -si la traduction est fiable, je n'ai pas regardé le terme grec- qu'il n'en est pas capable. Et de fait, la suite du dialogue semble montrer que Socrate n'a pas complètement abandonné l'amour des jeunes gens. Je veux dire, il y a des passages assez concupiscents.

Alors je me demande si ce n'est pas l'un de ces passages par lequel Platon suggère un espace entre lui et son maitre. Dans les Dialogues, Socrate semble chargé -par Platon !- de montrer la voie, d'esquisser le cheminement qui sera celui de l'enseignement. Mais la promesse de l'Académie, dont les Dialogues sont, au moins en partie et autant qu'on sache, une brochure publicitaire, c'est bien d'aller au bout de ce cheminement.

_________________
...que vont charmant masques et bergamasques...

Bergame
Persona
Persona

Nombre de messages : 2448
Date d'inscription : 03/09/2007

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Re: Le Banquet, Analyse

Message par cedric le Lun 11 Mar 2013 - 10:32

Bergame a écrit:Il manque un topic n°13 non ?

Il est intéressant, je crois, de remarquer que Diotime doute que Socrate puisse la suivre jusqu'au bout du cheminement. Elle dit clairement que Socrate, non seulement, n'en est pas là, mais encore -si la traduction est fiable, je n'ai pas regardé le terme grec- qu'il n'en est pas capable. Et de fait, la suite du dialogue semble montrer que Socrate n'a pas complètement abandonné l'amour des jeunes gens. Je veux dire, il y a des passages assez concupiscents.

Alors je me demande si ce n'est pas l'un de ces passages par lequel Platon suggère un espace entre lui et son maitre. Dans les Dialogues, Socrate semble chargé -par Platon !- de montrer la voie, d'esquisser le cheminement qui sera celui de l'enseignement. Mais la promesse de l'Académie, dont les Dialogues sont, au moins en partie et autant qu'on sache, une brochure publicitaire, c'est bien d'aller au bout de ce cheminement.

J'ai ajouté le 13, je l'avais oublié.

Elle ne dit pas qu'il n'en est pas capable. Elle dit qu'elle ne sait pas si sa capacité va jusque là, ce qui souligne essentiellement la difficulté de la tâche.

La question est très intéressante de chercher à trouver des passages où Platon semble se démarquer de Socrate. Pour ma part je n'en vois pas encore, la preuve qu'il est bon. Sans quoi il parlerait en son nom à lui, non ? Pourquoi Platon n'a t'il mis en scène que des dialogues de Socrate, qui n'a rien écrit ?

cedric
Digressi(f/ve)
Digressi(f/ve)

Nombre de messages : 440
Date d'inscription : 02/06/2008

Voir le profil de l'utilisateur

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum