Le Banquet, Analyse

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Le Banquet, Analyse

Message par cedric le Mar 5 Mar 2013 - 10:52

- Et comment, bienheureux homme, reprit Socrate, ne serais-je pas embarrassé, et tout autre à ma place, ayant à parler après un discours si beau et si riche ? Sans doute tout n'y mérite pas une égale admiration ; mais à la fin qui n'aurait pas été émerveillé de la beauté des mots et des tournures ? Pour moi, reconnaissant que je ne saurais rien dire qui approchât de cette beauté, je me serais presque caché de honte si j'avais su où fuir. Le discours en effet m'a rappelé Gorgias, à tel point que j'ai absolument éprouvé ce que dit Homère : j'ai craint qu'Agathon, en finissant son discours, ne lançât sur le mien la tête de ce monstre d'éloquence qu'était Gorgias et ne m'ôtât la voix en me pétrifiant.
Et puis je me suis rendu compte aussi que j'étais ridicule en vous promettant de faire ma partie avec vous dans l'éloge d'Eros et en me vantant d'être expert en amour, alors que je n'entendais rien à la manière de louer quoi que ce soit. Je pensais en effet, dans ma simplicité, qu'il fallait dire la vérité sur l'objet, quel qu'il soit, que l'on loue, que la vérité devait être le fondement, et qu'il fallait choisir dans la vérité même ce qu'il y avait de plus beau, et le disposer dans l'ordre le plus convenable, et j'étais très fier à la pensée que j'allais bien parler, parce que je savais le vrai procédé qu'il faut appliquer à toute louange ; mais il paraît que ce n'était pas la bonne méthode, que c'était, au contraire, d'attribuer au sujet les qualités les plus grandes et les plus belles possibles, vraies ou non, la fausseté n'ayant aucune importance ; car on est convenus, paraît-il, que chacun aurait l'air de louer Eros, et non qu'il le louerait réellement. C'est pour cela, je pense, que vous remuez ciel et terre pour charger d'éloges Eros et que vous affirmez qu'il est si grand et si bienfaisant : vous voulez qu'il paraisse le plus beau et le meilleur possible, aux ignorants, s'entend, mais non certes aux gens éclairés. Et c'est quelque chose de beau et d'imposant qu'un tel éloge ; mais moi je ne connaissais pas cette manière de louer, et c'est parce que je ne la connaissais pas que j'ai promis de tenir ma partie dans l'éloge : c'est donc ma langue qui a pris l'engagement, non mon esprit. Au diable l'engagement ! Je ne loue pas de cette façon-là : je ne pourrais pas. Cependant je consens, si vous voulez, çà parler suivant la vérité, à ma manière, sans m'exposer au ridicule de lutter l'éloquence avec vous. Vois donc, Phèdre, si tu veux d'un tel discours, c'est à dire entendre la vérité sur Eros, avec des mots et des tours tels qu'ils se présenteront. »

( p.64-65 )

Ce passage est important car il représente, dans la première intervention véritable de Socrate, une cassure avec tous les discours d'avant.

Socrate commence par accorder à tous les discours qui ont précédé, à tous les éloges d'Eros qui ont été fait, une grande beauté et une grande richesse qui tient à ce que les tournures et les mots employés émerveillent celui qui les entend. Du point de vue de cet usage éloquent du discours, Socrate se sent pris au dépourvu, car, pour ainsi dire, sur ce terrain là, sur le terrain du discours éloquent, Socrate ne possède pas les armes suffisante pour lutter. Socrate fait référence à Gorgias, rhéteur célebre, sous lequel il inscrit tous les discours précédents. On l'aura compris, Socrate commence par souligner que les éloges faites à Eros présentent une beauté, mais simplement au niveau de la forme du discours. En réalité, tous ces discours sont sophistiques, rhétoriques, et d'une beauté simplement relative à la tournure même des mots, des phrases. C'est, pour ainsi dire, une beauté en trompe l’œil.

Socrate souligne que, pour sa part, il lui est impossible de louer quoi que ce soit. Et alors ici, un geste très important s'opère, qui consiste, pour Socrate, à nier l'intérêt de la méthode utilisé jusqu'ici, de la méthode de la louange. En d'autres termes et tout naturellement, Socrate va proposer une nouvelle méthode qui va guider une nouvelle forme de discours. Et c'est nouvelle méthode va consister, non pas à bien parler d'un objet, mais à dire la vérité sur un objet. Ici, nous sommes clairement mis en présence d'un changement de paradigme, et pour ainsi dire de l'apparition du concept de Vérité.

Socrate nous apprend que, dans sa simplicité, il pensait qu'il fallait dire la vérité sur l'objet dont on parle. Ici, apparaît deux choses, concomitantes, à la fois la notion de vérité, et à la fois la notion d'objet, étant entendu que la vérité se définit comme la correspondance du discours vrai avec l'objet dont on parle. La vérité, pour Socrate, va consister dans l'accord du discours avec l'objet visé par ce même discours, et non plus, selon la démarche sophistique et rhétorique utilisée jusque là dans les discours précédents, dans la beauté du discours considéré en lui-même et pour ainsi dire, ne traitant d'aucun autre objet que celui qu'il décide lui même de s'attribuer, et ce peu importe son existence ou son absence d'existence. Avec Socrate apparaît la notion de vérité et de réalité de l'objet dont on parle. D'une certaine façon, Socrate présente une rupture épistémologique dans l'usage du discours, qui dès lors change de nature et devient, non plus éloquent, mais philosophique. Différemment, avec Socrate, le discours s'émancipe de son aspect mythologique et prétend dorénavant à dire quelque chose du monde, en adéquation avec lui. Socrate prétend révéler quelque chose du monde par le discours et son usage.

C'est pourquoi il souligne que la vérité doit être le fondement du discours, et que la beauté correspond précisément à cette vérité même. Il y a ici déjà une adéquation, pour Socrate, qui est posée entre la beauté et la vérité. Est beau ce qui est vrai. Est vrai ce qui est beau. De sorte que la méthode en elle-même est censée révéler la vérité par sa simplicité pour celui qui parvient à s'y tenir.

Socrate parle également d'ordre, d'un ordre du discours, selon lequel il convient de disposer les éléments de la réflexion. Il présente une nécessité d'organisation du discours, appelle une structure du discours en vue du vrai. La fierté de Socrate réside dans le fait que, sachant qu'il allait utiliser la bonne méthode, il savait qu'il allait bien parler. En effet, la beauté réside ici dans l'adéquation du discours avec la méthode employée, qui consiste à se tenir dans la vérité de ce qui est dit et non pas à dire n'importe quoi pourvu que le discours sonne bien.

Les discours précédents n'étaient beau qu'en apparence, et pas réellement. Socrate enjoint à se tenir, par le discours, dans la réalité des objets dont il est question. Il raccroche le discours à la réalité et l'émancipe de sa dimension mythique et mythologique à laquelle les poètes et les rhéteurs sont enracinés. Il émancipe également le discours de son aspect intéressé, intéressé par la victoire. Il émancipe le discours de la relation d'intérêt qui le lie à son prochain. Pour ainsi dire, avec Socrate, le discours devient une fin en soi.

Bref, ce qu'il convient de retenir ici, c'est que Socrate pose la définition du discours philosophique, qui s'oppose aux discours poétiques et rhétoriques emprunts de la méthode mythologique, et qui va consister à essayer de toujours dire la vérité de l'objet dont on parle. Nous avons donc une entrée dans la science philosophique par une nouvelle méthode : la méthode de vérité qui consiste en l' adéquation entre le discours et la réalité.

cedric
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