Hume, L'Entendement humain

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Hume, L'Entendement humain

Message par Bergame le Lun 17 Sep 2007 - 20:58

Par Olaf


L'Entendement Humain : Analyse Méthodique et Circularité


Je vais m'appuyer sur l'Enquête sur l'entendement humain pour formuler l'empirisme propre à Hume [*]. Il me faut tout d'abord dire deux mots sur la forme adoptée par Hume pour ce texte : l'enquête.
Ce choix de Hume est certainement une conséquence du peu de succès recueilli par le Traité de la nature humaine, sorti auparavant, et qui n'a pas rempli les espérances du philosophe. L'enquête se veut proche du dialogue, et quitte "cette manière lugubre d'étudier en reclus" propre au Traité pour "cette liberté et cette facilité de pensée et d'expression que seule peut donner la conversation". Nous n'avons pourtant pas affaire là à un dialogue de type socratique, mais à une enquête dans laquelle Hume tient un discours, où il se questionne et avance des arguments, avance ceux qui lui peuvent être opposés, donnant au lecteur les clefs de compréhension de la progression de sa pensée. Et de fait, la lecture de ce livre est relativement aisée, puisqu'elle est proposée à l'étude aux étudiants francophones directement en langue anglaise.


La méthode humienne

Est-il besoin de préciser que Hume est un représentant de l'école empiriste ? L'expérience est le fondement même de nos idées, ce qui fait dire à Hume que :

    "là où il n'y a pas d'expérience, il n'y a pas d'idée"
    (section VII)
On comprend mieux en énonçant cette idée fondamentale le problème que cela peut poser dans une problématique liée à la nature humaine. Hume va dès lors s'intéresser de plus près à une "philosophie de la nature", laissant de côté la métaphysique et la philosophie morale, en bon continuateur de Newton (section I). Il va reprendre de Newton une conception de la science qui part de l'expérience pour énoncer des lois. L'ambition pour Hume est de dépasser le clivage entre philosophie morale et métaphysique en remontant au principes premiers à partir de l'expérience, car il semble évident dans une optique newtonienne que les principes premiers nous échappent.

Pour commencer, il est nécessaire d'organiser les moyens de la connaissance dans une "géographie mentale" (section I), afin de comprendre comment nous percevons et traitons par nos idées et nos sens, les données de l'expérience. Mais nous n'avons d'autres moyens pour ce faire que de partir de l'expérience, encore une fois, et d'analyser méthodiquement comment nous réagissons dans différents cas, sans nous départir de notre scepticisme. Hume ne parle pas d'un scepticisme radical, mais d'un scepticisme sur nos moyens de connaissances. Ainsi il ne va pas jusqu'à nier la réalité du monde et dire que seules nos idées existent.


L'origine des idées

Hume établit une distinction claire entre la sensation et la pensée : la première est vive et immédiate, la seconde est moins vive et médiate :

    "Toutes les couleurs de la poésie, malgré leurs splendeurs, ne peuvent jamais peindre les objets naturels d'une telle manière qu'on prenne la description pour le paysage réel. La pensée la plus vive est encore inférieure à la sensation la plus terne."

Deux classes de perception de l'esprit se dégagent de cette constatation:

1) Les idées ou pensées, qui sont les moins fortes et les moins vives
2) Les impressions, qui sont "nos plus vives perceptions quand nous entendons, voyons, touchons, aimons, haïssons, désirons ou voulons." (section II)

Hume réduit considérablement la force de l'imagination, puisqu'il s'agit pour lui de jouer sur des idées (les idées sont des copies de nos impressions) tirées de nos impressions, et qui ne sont finalement pas en si grand nombre. Mais il ne nous propose pas d'argument irréfutable : il nous propose plutôt de trouver l'exemple qui réfute, car la méthode qu'il emploie n'offre aucune solution autre que d'énumérer tous les cas et d'examiner s'ils sont conformes à la loi que vient d'élaborer Hume.
Il concède tout de même du terrain sur un domaine : celui des couleurs. Mais il est alors tellement chimérique qu'il est aussitôt mis de côté, et je vais en faire de même : libre à vous d'aller consulter la fin de la section II pour vous faire une idée, si l'envie vous en prend.


L'association des idées

Hume remonte maintenant aux associations d'idées, puisque l'analyse des données de l'expérience est faite. Il énonce trois principes de connexion entre les idées:

    1) Ressemblance : "Un tableau conduit naturellement nos pensées à l'original."

    2) Contiguïté dans le temps ou dans l'espace : "La mention d'un appartement dans une maison introduit naturellement une enquête ou une conversation sur les autres appartements."

    3) Relation de cause à effet : "Si nous pensons à une blessure, nous pouvons à peine nous empêcher de réfléchir à la douleur qui la suit."

Outre ces trois grands principes qui sont les plus généraux d'entre tous, certains d'entre eux peuvent se mélanger. Mais on en revient alors toujours aux trois principes de connexion.


La causalité

La relation de cause à effet va attirer toute l'attention de Hume :

    "Mais l'espèce la plus habituelle de rapport entre les différents évènements qui entrent dans une composition narrative est celle de cause à effet (...) la connaissance des causes est non seulement la plus satisfaisante, cette relation ou connexion étant la plus forte de toutes, mais aussi la plus instructive; car c'est cette connaissance seule qui nous rend capables de dominer les évènements et de gouverner l'avenir."
    (section III).

Nous rentrons avec cette citation de plein-pied dans le problème qui va nous intéresser tout au long de l'ouvrage : celui de l'induction et des problèmes prédictifs.


Les deux objets de la raison humaine

Hume a inspiré Kant par sa conception des idées a priori / analytiques et a posteriori / synthétiques. Certes, Kant va complexifier cette dichotomie en énonçant que des idées synthétiques a priori sont possibles (notamment les calculs mathématiques), mais tel n'est pas l'objet de mon présent propos.

Hume distingue donc deux types d'objets:

1) Les relations d'idées : Elles sont connues a priori, comme la géométrie, et le contraire de ces idées est difficilement concevable, car elles sont démonstrativement certaines.

2) Les relations de faits : Elles s'obtiennent a posteriori et leur contraire est tout à fait concevable ; Hume prend l'exemple fameux en épistémologie du soleil qui pourrait très bien ne pas se lever. Mais, précise Hume, nous ne pouvons démontrer que cela se pourrait, comme nous ne pouvons pas démontrer l'inverse.


Les faits et la causalité

    "Tous les raisonnements sur les faits paraissent se fonder sur la relation de la cause à l'effet"
    (section IV).
A partir d'un fait qui serait un "effet", nous remontons à la "cause".
Un exemple assez basique : nous sommes naufragés sur une île déserte et nous trouvons là une montre, mais aucun signe de vie : nous en inférons qu'un homme à vécu là ou y est du moins passé. Nous remontons donc sans cesse de l'effet à la cause, alors même que celle-ci est absente à nos sens.
Mais la relation causale elle-même est un fait, en ce qu'elle ne naît pas a priori, mais est donnée par l'expérience. Donc la causalité ne se donne pas par la raison, seulement par l'expérience.

En outre, l'effet n'est pas contenu en puissance par la cause. Il n'y a pas d'entéléchie, en quelque sorte, de la cause à l'effet. Pour illustrer cela, il suffit de se représenter l'exemple dont se sert à plusieurs reprises Hume : vous voyez pour la première fois de votre vie une boule se cogner à une autre (ici il s'agit de boules de billard). Jamais vous ne pourriez connaître l'effet à cette cause sans l'avoir vu au moins une fois, et même plusieurs fois. La première boule pourrait s'arrêter lors de l'impact, comme se casser, etc.

L'expérience est donc nécessaire pour se représenter l'effet lié à la cause. Et une seule expérience ne suffit pas. J'anticipe la suite de mon étude, mais l'expérience unique d'un évènement en produisant apparemment un autre, prend le nom de conjonction pour Hume, et ne prendra le nom de causalité qu'après plusieurs expériences similaires. A cela s'ajoute que la relation causale réside uniquement dans notre esprit.

Il faut ajouter que l'élaboration empirique dans notre esprit de la causalité a une visée prédictive, et se fonde sur une croyance en ce que le futur sera conforme au passé, ce qui est encore une fois un raisonnement qui concerne les questions de fait, c'est-à-dire qui peut très bien ne pas être.


L'inférence

Les inférences de l'effet à la cause ne sont donc ni démonstratives, ni intuitives. Hume se demande alors de quelle nature est l'inférence ? Ici, nous nous confrontons aux limites de nos sens, et de notre connaissance : il existe pour Hume des pouvoirs ou qualités cachés aux sens qui nous empêchent de connaître.


__________________



[*] Pourquoi avoir ignoré le Traité sur la nature humaine, me direz-vous ? Ce choix pourrait sembler arbitraire, car c'est un morceau important de la pensée humienne. Toutefois, Hume lui-même a désavoué publiquement son Traité en 1777, ne reconnaissant plus que quatre oeuvres, dont l'Enquête sur l'entendement humain. Je ne crois pas que cela puisse être le fait d'une querelle religieuse ou politique, car Hume n'est pas tendre avec les formes traditionnelles de la religion dans l'Enquête.
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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par Leonhard le Mer 10 Oct 2007 - 17:45

Bergame a écrit:Mais la relation causale elle-même est un fait, en ce qu'elle ne naît pas a priori, mais est donnée par l'expérience. Donc la causalité ne se donne pas par la raison, seulement par l'expérience.
Ceci me paraît hâtif, bien que Hume lui-même semble avoir confondu certaines de ses idées entre elles.

Je (enfin, je ne suis pas le seul sur Terre) pense qu'il convient de distinguer 2 notions de causalité :

- La causalité sur le plan philosophique, qui concerne les événements du monde extérieur. Définition : A cause B si A est antérieur à B, spatialement contigu à B, et les occurrences de A s'accompagnent (quasi) tout le temps d'occurrences de B (A et B forment un couple d'événements qui se produisent toujours conjointement; on appellera ça des « conjonctions constantes »). Cette causalité est entièrement dépourvue de toute forme de nécessité, elle est basée sur la régularité des phénomènes.

    Exemple : l'événement Feu cause l'événement Fumée, car toute occurrence de Feu précède et s'accompagne de l'occurrence de Fumée.
- La causalité sur le plan naturel, qui concerne les idées dans l'esprit humain. Ici par contre, la causalité est empreinte de nécessité.

    Exemple : Dans notre esprit, l'idée de Feu cause nécessairement l'idée de Fumée. C'est pourquoi toute observation (ou impression) de Feu nous incitera à inférer que de la Fumée va nécessairement apparaître.
Il est clair que la causalité philosophique se base sur l'expérience, c'est dans sa définition même.

Par contre, la causalité naturelle (c'est un terme humien), empreinte de nécessité, ne vient pas simplement d'observations extérieures. En particulier, l'idée de nécessité ne vient pas d'observations extérieures (c'est la base de la doctrine humienne : on n'observe que des successions d'événements, et non des relations nécessaires entre eux). C'est pour ça que la citation ci-dessus me paraît hâtive.

Cependant, en bon empiriste, Hume doit trouver un fondement empirique à l'idée de nécessité, tout en excluant toutes les observations extérieures. Il le fait en fondant la nécessité sur une observation intérieure : l'être humain possède, dans sa nature, la tendance naturelle à inférer le futur à partir du passé (il s'agit d'une caractéristique de l'espèce, issue d'une sorte de sélection naturelle : sans cette caractéristique, on ne survivrait pas longtemps dans le monde). Quand j'observe des conjonctions constantes dans le monde extérieur, j'observe parallèlement mon réflexe interne à formuler des inférences. Cette dernière observation, qui est interne (Hume l'appelle l'« impression de détermination ») est l'origine de notre idée (i.e. notre impression faible) de nécessité.

En bref, la causalité est donnée par des expériences du monde, mais la relation de nécessité que nous associons à cette causalité est donnée par une expérience de soi. Cette relation de nécessité n'est pas un fait, c'est une idée façonnée par notre imagination à partir du souvenir d'impressions de détermination récurrentes.

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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par Bergame le Dim 14 Oct 2007 - 10:42

Ok, très intéressant. Ca renvoie assez bien, pour moi, à ce qu'en psychologie, on appelle l'attribution, ou du moins à l'un de ses corollaires.

Mais du coup, je me demande jusqu'où va l'hypothèse humienne dans le naturalisme : Considérait-il que cette "causalité naturelle" était effectivement un attribut de la nature humaine ? Lorsque tu ajoutes : "il s'agit d'une caractéristique de l'espèce, issue d'une sorte de sélection naturelle", je suppose que tu es sorti du propos strictement humien ?
Juste pour être clair, hein.
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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par Leonhard le Dim 14 Oct 2007 - 18:20

La tendance à inférer est, chez Hume, un attribut de l'homme, oui. Il s'agit d'un réflexe inné que l'homme possède, et le constat par l'homme de ce réflexe en lui le mène à formuler l'idée de nécessité qu'il y associe.

Mais ce réflexe n'est pas un attribut substantiel de l'homme, c'est plutôt par un concours de circonstances que l'homme a fini par le développer. Il y a une forme de sélection naturelle : si l'homme ne l'avait pas développé, il n'aurait pas pu survivre dans le monde. Donc la présence de ce réflexe dans l'homme, c'est accidentel.

Mais indépendamment de l'homme, on peut se demander pourquoi ce réflexe est-il en accord avec la nature ? Pourquoi la nature se comporte-t-elle de façon compatible avec ce réflexe d'inférer ? Cette question-là, Hume y répond de façon étonnante en invoquant une "harmonie pré-établie" entre la nature et ce réflexe. Il va même jusqu'à parler de "pouvoirs cachés" qui régiraient la nature de façon compatible avec ce réflexe.

C'est une question épineuse à propos de Hume, et il est bon de signaler qu'il existe un nouveau courant interprétatif de Hume, dans lequel il cesse d'être un empiriste et devient un réaliste. Selon ce courant, le "New Hume" (initié par Strawson ?), Hume croit qu'il existe réellement une nécessité dans les phénomènes naturels, en affirmant qu'elle est inaccessible à notre esprit. Bien sûr, y a des extraits à l'appui, mais bon je ne me suis pas bcp attardé dedans (ni sur l'interprétation classique de Hume, d'ailleurs).

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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par Bergame le Dim 14 Oct 2007 - 18:56

Ok, d'accord. Si tu veux, je ne suis pas dérangé par la thèse de l'harmonie pré-établie, classique, mais l'explication par la sélection naturelle me semblait... peut-être un peu anachronique tout de même, non ? Wink

Mais en revanche, c'est bien cette explication qui est plus ou moins implicitement proposée aujourd'hui en psychologie sociale, dans les travaux sur l'attribution : Effectivement, une nécessité cognitive de l'homme de rechercher les causes aux évènements qui l'impactent, dans une perspective de maitrise de son environnement, dont on peut penser qu'elle a été progressivement sélectionnée.
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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par Leonhard le Dim 14 Oct 2007 - 19:24

Bergame a écrit:Ok, d'accord. Si tu veux, je ne suis pas dérangé par la thèse de l'harmonie pré-établie, classique, mais l'explication par la sélection naturelle me semblait... peut-être un peu anachronique tout de même, non ? Wink
Parce que Darwin est postérieur à Hume ? :) Bien sûr, Hume n'appelait pas ça sélection naturelle et se restreignait à l'évolution de l'homme seulement. Mais en un sens, il était assez visionnaire je trouve.

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Re: Hume, L'Entendement humain

Message par noyau le Sam 28 Juin 2008 - 13:54

J'ai un examen d'épistémologie de la psychologie, et on a survolé Kant et Hume. J'ai noté que pour Kant, les mathématiques était un exemple de jugement synthétique a priori. Quant à Hume, j'ai noté vaguement que pour lui, rien n'était a priori, sauf éventuellement les maths. Puis j'ai également noté que pour les empiristes, et donc Locke et Hume, tous les jugements synthétiques sont a posteriori... Donc de ce fait, est-ce que pour Hume, les maths sont des jugements analytiques a priori, et pour Kant des jugements synthétiques a priori?

Je suis peut-être hors sujet mais je voulais pas créer de nouveau topic pour ça...

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