Quelques "réflexions" concernant Boudon

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Quelques "réflexions" concernant Boudon

Message par Albâtard le Lun 24 Mai 2010 - 1:06

Alors, je précise que je me base sur les éléments suivants: ce que j'ai pu entendre dire et lire sur lui; ce que j'ai pu entendre de lui dans mes cours sur lui, donc ses idées/concepts; un texte sur l'école, son livre Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme?, son "Que sais-je" sur le relativisme et quelques extraits de Y'a-t-il encore une sociologie ? et de Le dictionnaire critique de la sociologie.

Déjà, l'une des choses les plus frappantes avec Boudon, c'est qu'il est souvent, à la fois lucide et cinglant concernant les idées qu'il qualifie "d'illibérales" - c'est-à-dire un individu hétéronome, donc le pantin d'une structure sociale ou d'un inconscient. En effet, il critique à la fois les vulgates freudiennes, marxiennes, behavioristes, féministes - qu'il range dans le même sac, ce qui est quand même sujet à caution. L'un de ses principaux reproches, c'est qu'il qualifie de "boîtes noires" comme le concept de "socialisation". C'est-à-dire qu'on finit par "expliquer" le comportement d'un tel, en se contentant de dire "qu'il est le produit de sa socialisation primaire et secondaire". Mais au final, nous informe Boudon, on n'a rien expliqué du tout ! De fait, de nombreux sociologues se contentent de dire, tel un dogme, que ça devient immédiatement mécanique la relation entre "la socialisation" et "le comportement de l'individu"; mais cette relation est imprécise: l'on ne peut, ou l'on ne sait mesurer, expliciter précisément ce qui fait que, à tel moment un individu en viendra à adopter tel type de croyances, telles valeurs, etc; on se contente de dire par exemple "le capital culturel fait que...". Enfin bref, tout ça pour dire que je le trouve absolument pertinent, dans le sens où les théories "holistes", "déterministes" mériteraient d'être affinées. Boudon prône, contre cette tendance, l'individualisme méthodologique, en disant que les individus ont de "bonnes raisons" de croire/faire telles choses. Et que l'individu se base sur plusieurs axes pour agir; c'est une rationalité qui peut être soit cognitive, axiologique ou instrumentale.

Cependant, ce qui est dérangeant avec Boudon recouvre, selon moi, plusieurs domaines. Déjà, son ton qui peut être amusant, provocateur, etc; est assez "simpliste" par rapport à d'autres auteurs, mais ça n'est pas important. Ce qui l'est, en revanche, est que ce ton n'est pas productif, dans le sens où il le sait, lui-même, que les critiques qu'il adresse aux holistes, marxistes, culturalistes, entre autres, vont se braquer immédiatement face à ces critiques qui se veulent acerbes. Par conséquent, comme il ne met pas de l'eau dans son vin, eh bien, je pense que les auteurs vont négliger ses critiques pertinentes - s'agissant d'affiner les analyses de type "holistes" - ce qui fait que Boudon pourrait être cantonné au rôle de polémiste. Donc le seul public qu'il trouve, je suppose, sont des "libéraux" se revendiquant comme tels, donc qui avaient déjà des dispositions - on dit bien: "qu'on ne prêche que des convertis" - ce qui a pour conséquence que c'était déjà un public acquis, de toute façon. Ensuite, je trouve qu'il y a, chez Boudon, une certaine mauvaise foi - qui ne lui est pas propre bien entendu - dans le fait de persifler "la reproduction sociale", le "déterminisme" en permanence. En effet, lorsqu'on lit ses analyses ou ses idées, on a l'impression qu'il euphémise voire carrément nie le déterminisme social ! Il dit bien parfois que "les valeurs, le groupe social peuvent être des facteurs", ok, mais il n'arrive pas ou ne l'intégre pas dans ses analyses. Et c'est ça qui au final m'attriste le plus: il est fort pour détruire à la manière d'un bulldozer, malheureusement, au lieu d'affiner les théories "déterministes", "holistes" - ce qui serait louable pour la sociologie - il rebrousse chemin en prônant l'individualisme méthodologique. Par conséquent, certaines de ses idées me paraissent minimalistes dans le sens "d'apport à la discipline", non seulement, mais en plus il détruit les sciences sociales en général, si on suit sa logique ! Ce qui le fait passer, à mes yeux, pour un philosophe social. En gros, il laisse une bombe exploser, mais ne construit rien de véritablement consistant par la suite. Autre chose qui me conforte dans cette idée de "philosophe social", non seulement parce qu'il en vient à rejeter l'identité "positiviste" des sciences sociales, mais aussi à cause de son concept de rationalité diffuse. C'est quoi la "cause première" de ce phénomène ? En gros, pour Boudon, ça serait de dire que la marche du monde serait gouverné par ça, en plus du compromis entre la rationalité instrumentale et cognitive. Il explique la différence entre les pays par le fait que dans certains, il y ait des obstacles au bon développement de ces rationalités. Je trouve ça dingue. A le croire, elle tomberait du ciel, en fait. Alors que précisément, Bourdieu, par exemple, nous dit que cette notion est historicisée, c'est-à-dire qu'elle change en fonction de l'époque et du contexte. Or, Boudon soutient que la "rationalité" - bien entendu je caricature - se développe au fur et à mesure du temps, et que c'est peu ou prou la même que celle de l'antiquité - ce qui est bien le raisonnement d'un "philosophe". Je trouve ça fou: à l'entendre elle est a-historique, hors du temps, dans l'essence du social, etc. Ironiquement, parfois, je ne vois pas trop en quoi il diffère des théories qu'il critique, étant donné qu'il me semble recourir au même raisonnement: à savoir qu'en gros, "sa rationalité diffuse" pourrait tout aussi bien remplacer "la lutte des classes", "Dieu" ou "la sélection naturelle". Aussi, il utilise souvent des moyens rhétoriques pour balayer les questions gênantes d'un revers de la main, comme "oui biensûr le groupe social auquel on appartient a un rôle à jouer, mais c'est évident, alors on passe à autre chose ?", il utilise le mot "évident". Voire il utilise carrément, quand ça l'arrange, la fonction sociale comme facteur explicatif, par exemple pour expliquer le "succès des théories critiques des années 60", il dit que ça répondait à une demande - oui, il utilise l'économisme pour expliquer le fonctionnement du "marché des idées", façon l'Offre et la Demande, ce que je trouve d'une extrême pauvreté. Il fait aussi la distinction, empruntée à Pareto, que je trouve un peu faible entre les idées "utiles" et les idées "vraies" - c'est-à-dire les siennes, sous-entendu.Enfin, j'ai l'impression que sa pensée correspond à une "régression chronologique" dans l'histoire de la pensée. Ce que j'entends par là est qu'il cherche, contre le "mauvais" relativisme, à intégrer une sorte d'évolutionnisme, sociocentrisme qui seraient plus intelligents et flexibles évidemment que ceux du XIXème. Il s'inspire aussi, pour "le retour en arrière", de la philosophie des lumières, avec l'universalisme - qu'il rend aussi plus intelligent - et la "raison" - pris dans un sens extrêmement large - qui serait, finalement, chez lui ce qui gouverne la logique du social ?

Je dirais en conclusion qu'il est excellent dans ses critiques des théories "holistes". Malheureusement, ce qu'il propose, en échange, me paraît complètement insatisfaisant, car finalement ses théories de "moyenne portée" n'expliquent pas grand-chose ou peu de choses, selon moi. J'espère que ce que je viens d'écrire ne s'apparente pas trop à un foutoir !


Dernière édition par Albâtard le Sam 29 Mai 2010 - 18:02, édité 2 fois

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Re: Quelques "réflexions" concernant Boudon

Message par Vargas le Jeu 27 Mai 2010 - 7:52

Je ne connais pas Boudon mais le contenu est assez clair en tout cas :)

Plus de retour et saut de ligne pour aider à la lecture seraient pas mal, en revanche :p.

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Re: Quelques "réflexions" concernant Boudon

Message par Bergame le Ven 28 Mai 2010 - 14:02

Je prétends pour ma part connaître plutôt bien Boudon, et ton analyse me semble très juste, dans son apologie comme dans sa critique.
Il est clair que la sociologie de Boudon est très marquée idéologiquement. Mais, à sa décharge, il faut dire qu'elle appartient à une période particulière de l'histoire des idées, structurée par un clivage idéologique intense. Boudon répond à Bourdieu.
Donc, effectivement, Boudon a le grand intérêt de pointer les faiblesses de certains paradigmes en sciences sociales, qu'on qualifiera avec lui -même si le vocable me semble abusif- de holistes.
Et puis, effectivement toujours, il y a ce que Boudon propose lui-même. Et évidemment, lui non plus n'échappe pas à la critique. Toutes celles que tu formules me semblent très justes. A commencer par l'accusation (à peine voilée) de rhétorique. Il est clair qu'il y a selon moi beaucoup de rhétorique chez Boudon, et que son oeuvre est assez polémiste sur le fond. Mais, on peut penser qu'il y en a aussi beaucoup chez Bourdieu.
Venons-en à ta critique la plus appuyée, celle de la place de la rationalité dans son épistémologie.

L'un des postulats de l'IM, c'est que l'individu est rationnel. Boudon dit explicitement que c'est là un principe méthodologique et qu'il ne s'agit pas d'ontologie. Mais implicitement, il faut comprendre que ce principe a une conséquence assez lourde : Tout ce qui n'est pas justifiable de la rationalité ne peut constituer un objet pour la sociologie (telle que la définit l'IM).
De plus, Boudon a une définition particulière de la rationalité, qu'il appelle "sémantique". Elle est exposée au plus simple dans l'art. "Action" du Traité de Sociologie. Je dirais que la spécificité de cette définition tend à faire de la rationalité un concept normatif. Avoir de "bonnes raisons d'agir", pour Boudon, cela menace constamment d'être synonyme de "pouvoir justifier moralement de ses actes".
Mais je dirais qu'on retrouve chez Boudon toutes les ambiguïtés de la rationalité. C'est pratique, la rationalité, comme facteur explicatif : On postule que tous les hommes sont rationnels, ce qui signifie que, dans une situation donnée, ils auraient tous peu ou prou tendance à adopter le même comportement, et du coup, on peut faire de la sociologie une discipline prédictive, gage de sa scientificité. En économie (théorie orthodoxe), ils font ça très bien : Le comportement de l'acteur est rationnel, donc il est toujours orienté selon un telos unique (maximisation du profit, réalisation de ses préférences, etc.). Afin de différencier la sociologie de l'économie, Boudon admet deux telos (euh... teloï ?) : une rationalité instrumentale (l'intérêt, donc, compris au sens des préférences) et une rationalité axiologique (valeurs). Et si on demande comment sont fondées les valeurs chez Boudon, c'est simple : Elles sont réelles, elles sont inscrites au ciel des Idées (réalisme axiologique de Scheler).
Donc, avec tout ça, effectivement, on a un appareillage conceptuel designé pour expliquer les comportements de l'acteur social : Pourquoi X a-t-il fait Y ? Il faut partir du principe qu'il avait de bonnes raisons de le faire. En l'occurence, X a fait Y parce qu'il croyait que Z. Z étant une "croyance transsubjective", càd partagée par un certain nombre d'individus. Cela signifie-t-il qu'elle dépende irréductiblement d'une culture située historiquement et sociologiquement ? Surtout pas, méchant relativiste ! Elle est fondée en raison : X croyait que Z parce qu'il avait de bonnes raisons d'y croire. Ah bon. Mais quelles étaient ses bonnes raisons de croire Z ? Ben parce que la croyance Z est plus rationnelle que la croyance delta. Ah bon. Mais pourquoi ? Parce que n'importe quel individu adulte, sain d'esprit, responsable, et dont l'intelligence a été préservée de toutes les idées fausses le voit bien : C'est l'évidence, c'est le bon sens, c'est Descartes. Et de toutes façons, l'autre option, c'est le relativisme, et ça, c'est mal.

Le marché des croyances est une théorie développée au départ par son collègue Baechler -qui lui, est vraiment, selon moi, parfois, d'un dogmatisme assez incroyable. Il faut lire Le Capitalisme de Baechler, c'est un catéchisme.
Au fond, Boudon, Baechler, Bourricaud sont d'une génération qui n'est plus la notre, je crois, et qui fut marquée par la Guerre Froide. En revanche, leurs successeurs, je pense par exemple à Brönner, Demeulenaere ou A.Bouvier, font des choses plutôt intéressantes -à mon avis.

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