Foucault m'a tuer

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

Foucault m'a tuer

Message par Tenzin Dorje le Sam 13 Mar 2010 - 10:20

Jésus dit: Il faut que le Fils de Foucault soit livré. » (Luc 24.7)

Foucault m'a fait beaucoup de mal. Après un temps certain, je commence à le digérer, à "passer par dessus", à le relativiser lui-même.

1) Il me semble que Foucault réduit les choses (écoles de pensées, idées & paradigmes ; institutions et appareils pratiques) à des phénomènes qui se présentent comme des objets d'études.

2) Il cherche ce qui, dans le cadre sociétal, détermine, justifie ou discrédite ces phénomènes. Son approche, même si elle est inter-discplinaire et porte sur une multiplicité de facteurs (=il y a des causes aux phénomènes) et confine au structuralisme, demeure causaliste et scientifique (=je peux connaître ou les mécanismes des phénomènes).

3) Il ramène ces phénomènes à l'Histoire, c'est-à-dire à des moments historiques. Ces phénomènes sont des phénomènes de mode. Il soulève la vanité du moment historique, et presque son caractère accidentel. En ce sens, l'affirmation latente "je peux connaître" signifie "je peux connaître des phénomènes de modes ; et ma connaissance n'est pas absolu mais relève elle aussi du phénomène de mode". Cela dit, j'ai peu observé ce caractère auto-réflexif et auto-critique chez Foucault. Il m'a, à moi-même, été très difficile de me dire "toute cette approche est elle aussi un phénomène de mode" parce qu'elle me semblait infaillible ; elle avait main-mise à la fois sur ma raison et sur mon coeur ; totalitaire. Foucault, à l'instar d'Hegel, Platon, etc. est un pacman de la philosophie.

Et si mon approche qui consiste à dire que tout est phénomène de mode (=déterminé par mon capital structurel, ma bibliothèque, les institutions avec lesquelles je suis en relation, ma place sur l'échiquier politique, etc) est elle aussi un phénomène de mode ? Alors cette approche serait à la fois un phénomène de mode et à la fois un absolu/intemporel/éternel qui vaudrait toujours. Je me suis longtemps trouvé dans ce "sans issue" qu'on reconnaissait déjà aux sophistes : tout est relatif. Et si "tout est relatif" est relatif, je confirme que tout est relatif et j'en fais un absolu. Donc tout est relatif sauf le fait que tout soit relatif. "Tout est relatif" est en même temps relatif et absolu, parce que si je le relativise, je confirme le relativisme.

Deux suites à cette aporie ou à ce paradoxe :

1) Ce n'est un paradoxe qu'au regard de la logique classique (qu'elle soit intuitioniste ou formaliste) ; et en vertu de quoi la logique serait-elle véridique, qu'est-ce qui légitime sa véracité ; n'y a-t-il pas, dans le monde, du trans-logique ou de l'illogique ? Moi, j'ai toujours sérieusement douté de la logique et réduit sa zone d'action, son ministère.

2 Avec Foucault en tête, et lisant Montesquieu, "le relativisme ne dit pas que rien n'est absolu mais que tout est en relation" (cf. Starobinsky). Il me fallait faire le deuil de "moi par moi et pour moi avec mon pénis à moi tout seul". Faire le deuil de la paternité et de l'onanisme, c'est difficile. (perspective psychanalitique)

Mais demeure, dans ces deux suites, il y a de la réduction foucaldienne. Dans la 1ère, la logique est réduite à un phénomène de mode, et on sait qu'il existe deux logiques classiques (=intuitioniste et formaliste), et on sait qu'elles sont très présentes dans la philosophies anglo-saxonne, et on sait qu'il y a plus que deux "philosophies de la logique", et on se demande ce qui fait la légitimité de la logique et ce qui la détermine (institutions, esprit humain ou objets d'études). On sait que la question de l'isomorphisme ou de la commensurabilité entre monde et logique a été traitée et l'est encore, surtout par les anglosaxons ; que de nombreuses écoles tentent de déterminer de quoi la logique rend compte, ce qu'elle traduit ou trahit, etc. Comment pourrais-je ne pas avoir conscience de tout ceci après avoir lu Foucault ? Comment, après avoir découvert la multiplicité des points de vues, puis-je continuer à faire d'une logique un Dieu ? Plus important, comment puis-je faire, de ce que je viens d'écrire, un Dieu ? Tout est vain.
Dans la 2ème, je donne dans l'inter-textualité (=Montesquieu / Foucault / Starobinsky), et dans la psychologie à tendance psychanalitique. Cette multiplicité des approches, des disciplines, me semble un recours désespéré à la vanité, comme si mettre en relation plusieurs discipline améliorait l'aspect qualitatif de mes assertions. Genre : la psycho à tendance psychanalitique est une parmi les autres, et qui n'a pas plus de légitimité et de véracité que les autres ; la littérature aussi - et il y a x façons de disserter sur l'inter-textuelle, de mettre 3 auteurs en relation, etc. mais si j'articule ces discplines si vaines, j'ai presque l'impression que ce que je fais est moins vain, plus légitime, plus véridique, a "plus de qualité". Parce qu'on accumule, on gagne en qualité ? Ah bon. Notre pénis est 2 fois plus grand si on prend 2 fois plus de viagra ?

Moi, quand je vois un mec qui dit "oui, j'adore l'inter-discplinarité, il n'y a que ça de vrai", je me dis "mais putain, en vertu de quoi ? Il accumule, c'est tout. Et c'est devenu un critère de vérité ? On pense qu'on gagne en précision, et comme les choses deviennent clairs et distinctes, on se dit qu'elles sont vraies. On n'a pas quitté Descartes". Mais pourtant, que je pense comme ça, je réduis la démarche à un moment historique que seule l'histoire (littéraire, culturelle, paradigmatique, institutionnelle), dont ma vision est aussi vaine, peut justifier.

Ma malédiction, c'est de réfléchir sur ma réflexion de ma réflexion de ma réflexion. C'est étrange, ce retour au baroque, lequel était caractérisé par la mise en abyme. Je n'aurais jamais du lire les contemporain, auquel cas je n'aurai pas même été capable d'en venir à penser "putain, ma bibliothèque me détermine ; et ce que j'ai bouffé à midi ; la position des étoiles ; une institution qu'on appelle l'État et que je n'ai jamais vue se balader dans la rue mais me fait payer des impots ; une PPE qui me fait payer des charges et me gueule dessus quand j'ouvre les fenêtres en même temps que je mets le chauffage à fond ; ce monsieur que je ne connais pas, que je n'ai pas regardé, dont je ne me souviens pas mais que j'ai sans doute croisé dans la rue tout à l'heure ; l'appareil dentaire qui m'a été posé ; ce que je viens de penser, ce que je viens d'écrire ; tout ceci me détermine".

Je ne peux pas plus sortir de mon temps que je ne peux sortir de ma peau ; je ne peux pas plus sortir du structuralisme foucaldien que je ne peux sortir de mon temps. Je suis en prison. Je ne peux pas penser en-dehors de lui, en-dehors de "ça". L'Histoire de la problématisation a fait, de ma posture, un problème. Seul la puissance du présent, accidentel & nécessaire à la fois, relativise ce foucaldisme (parce que le présent n'est pas tant réductible, pas tant insignifiant). Et mon sentiment religieux aussi, il faut l'avouer ; l'éternité, l'idée d'éternité, ou plutôt le sentiment d'éternité, de poésie vitale ou de vie poétique. Le fait de m'interroger "et ces dispositions ne sont-elles pas aussi des phénomènes de mode ?" ne parvient pas complètement à les détruire, comme s'il y avait quelque chose d'irreductible à l'approche foucaldienne en elles. Comme si Kierkegaard perçait derrière, comme si un mort perçait la brume foucaldienne, ou comme si les rayons de la vie passaient au travers du voile relativiste tissé par les approches et les disciplines. Au milieu du brouillard, un phallus s'érige, plus fort que la philosophie foucaldienne qui est un préservatif. L'Europe de l'Ouest, cela dit, conçoit que le fils tue le père mais ne conçoit pas une approche qui m'est plus chère, et qui est orientale, qui veut que l'on danse avec son père et ses démons plutôt que de lutter à mort contre eux. J'ai trouvé certaines idées et un art du sentir qui sont comme des coups de feu projetés aux pieds de Foucault et qui le font danser. S'il demeurait à la même place, il aurait les pieds troués et il mourrait.

Darwin est peut-être un moment historique, peut-être pas. Peut-être a-t-il été déterminé par Lyell & ce qu'il a lu, et par les outils qu'il utilisait, et peut-être pas ou "pas entièrement". Qu'importe, au final, puisqu'il me parle. Et sa théorie - même si elle n'est qu'une théorie, me semble plus qu'une théorie - selon laquelle la vie se complexifie dans ses formes et devient plus "esthétique" ou plus "belle" à mesure me rassure de la pauvre vanité du moment historique selon Foucault.


C'est un canon. What's the Foucault ?

_________________
L'homme ordinaire est exigeant avec les autres.
L'homme exceptionnel est exigeant avec lui-même.

Marc-Aurèle
avatar
Tenzin Dorje
Digressi(f/ve)
Digressi(f/ve)

Nombre de messages : 311
Localisation : Dharamshala, HP, India
Date d'inscription : 02/09/2007

Voir le profil de l'utilisateur http://miettes-litteraires.blogspot.com

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum