Incommensurabilité et traduction

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Incommensurabilité et traduction

Message par Vargas le Sam 8 Sep 2007 - 13:44

Qu'est-ce que traduire sinon un travail de communication différé, l'épreuve de la commensurabilité, mais aussi la conquête linguistique de plaques culturelles tournantes et pourquoi pas l'enrichissement du regard sur sa propre maison, sur l'être du langage ?

Luther, en germanisant la Bible elle-même latinisante par Saint Jérôme, a été le pionnier de l'érection de l'allemand moderne.
Demandez à un russe si c'est une académie, comme en France, qui a défini à une période donnée par A +B ce qu'il fallait dire, prononcer ou non ?
Non, c'est la rencontre entre l'oralité populaire et la langue de Pouchkine qui a émis le point d'ancrage.
T[ea]boh a écrit:Soit j'interprète, pour amorcer le débat, en termes de totémisme, et alors, je me place en supérieur, ou bien j'admets que je ne peux rien dire, rien avancer, et alors c'est de la pure incommensurabilité, de la coexistence pacifique pour reprendre la métaphore politique.

Dans ce constat binaire, je retrouve le problème qui se base à la base de la traduction :
le tiraillement entre la croyance de la traduction parfaite (dépassement total supposé de l'incommensurabilité, congruence universelle) et celle de l'intraduisibilité irrévocable.
A la différence que ton questionnement critique te fait évidemment refuser la première possibilité en y voyant bien un rapport de pouvoir, une compréhension captative de l'autre. Et là on peut évoquer l'exemple orientaliste de William Saïd qui parle de l'Orient recréé par l'Occident.

Toujours est-il que si l'illusion de la complète commensurabilité ne tient pas, l'incommensurabilité relève d'une autre fixation improductive qui porte sur le différent, la décohérence irréductible, certes, mais aménageable.
Je dirai même que que c'est tailler dans, autour de ce matériau indestructible qui fait surgir non pas la coïncidence mais le rapprochement de la rencontre.

La résistance à la traduction, au commensurable se travaille.
D'ailleurs Ricoeur emploie le terme de travail au sens freudien :
Ricoeur a écrit:Travail de traduction, conquis sur des résistances intimes motivées par la peur, voire la haine de l'étranger, perçu comme une menace dirigée contre notre propre identitée langagière. Mais travail de deuil aussi, appliquer à renoncer à l'idéal même de traduction parfaite.[...]Abandonner el rêve de la traduction parfaite reste l'aveu de la diférence indépassable entre le propre et l'étranger. Reste l'épreuve de l'étranger.
Or L'épreuve de l'étranger est le titre du livre d'Antoine Berman (dont Ricoeur suit la démarche, c'est-à-dire faire "passer au premier plan le rapport du propre à l'étranger").

Il y a épreuve de l'étranger au sens où il y a une pulsion, un désir de traduire qui correspond à un désir de comprendre ; pulsion en proie à deux mouvemements inverses qui provoquent des frictions :
amener l'auteur au lecteur et le lecteur à l'auteur.
Mais c'est la friction qui permet l'étincelle et le va-et-vient incessant entre les deux pôles l'effort de communication même.

OoS a écrit:Mais je me demande si - tout comme un musicien dépasse les gammes et les genres dans un moment de fièvre - si on ne pourrait pas dépasser la structure par le sentiment esthétique ? Je veux dire : l'écrivain, le poète, mais les authentiques hein, les nomades du désert, sont-ils pris dans la structure ou la dépassent-elles pour permettre à la ville (l'épistémé) de s'agrandir sur ce bout de désert découvert.

Déterritorialisation, dixit Oos, certes mais errance en tension dans un inconnu délimité par, entre des espaces d'association.
Et les arts, lieux de représentation, de thématiques, bains de cultures, s'ils s'écartent des paradigmes ne s'en écartent que d'autant que le langage du parler et de l'écrire commun sont distants des langages artistiques, de par leur potentiel créatif comme de par la précision de la communication : de leur potentiel informatif plutôt.

Une image vaut mille mots. Mille mots peuvent exprimer une infinité de chose.
L'image se donne à voir et à interpréter, le mot se tend dans une interlocution pour s'individuer, localiser, désigner, étendre, performer ou non,etc...


Pour revenir aux deux pôles, dans une situation de traduction, il y a deux points de fuite, un écart entre
- la réception-cible (target-oriented) dans laquelle les paradigmes extérieurs sont niés, broyés par la sphère culturelle d'arrivée et
- la réception-source (source-oriented) dans laquelle toute l'étrangeté est conservée, et le lecteur censé se défaire de ses propres paradigmes (c'est presque le lecteur idéal à deux cultures bilingue d'origine, mais c'est utopique).
Ricoeur a écrit:Après Babel, « Comprendre, c’est traduire ». Il s’agit ici bien plus que d’une simple intériorisation du rapport à l’étranger[...] Il s’agit d’une exploration originale qui met à nu les procédés quotidiens d’une langue vivante : ceux-ci font qu’aucune langue universelle ne peut réussir à en reconstruire l’indéfinie diversité. Il s’agit bien de s’approcher des arcanes de la langue vive et, du même coup, de rendre compte du phénomène du malentendu, de la mécompréhension (…) Les raisons de l’écart entre langue parfaite et langue vive sont exactement les mêmes que les causes de la mécompréhension.

Est-ce à dire qu'il est possible de créer un lieu commun (tentative babelique de l'esperanto) ?
Sûrement pas.

L'effort de cet accueil/recueil de l'autre est plus passage et ouverture sur l'incomparable que rencontre et production d'équivalence à proprement parler ;
une tangente fugace en proie au tangage de nos perspectives, au poids de nos bagages et influences culturels.

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Re: Incommensurabilité et traduction

Message par Jans le Lun 13 Nov 2017 - 10:14

Oui, la traduction est exploration, et la difficulté est pour le traducteur - explorateur de décrire le paysage unique et inconnu à ceux qui n'ont pas voyagé. Pour ceux qui se sont très bien immergés dans la langue et le pays source, il apparaît plus que jamais que les mots spécifiques qui recouvrent des idées, sentiments, atmosphères spécifiques à la langue-source ne se peuvent rendre par un équivalent en qualité grammaticale et quantité de mots : On se heurte à des obstacles insurmontables à vouloir rendre un substantif par un substantif ou un verbe par un verbe — le profane croyant qu'il s'agit-là de la réalité d'une traduction valable, y compris des profanes très cultivés, le cas le plus triste étant la traduction ds oeuvres de Freud aux PUF, et avant, hélas, le "vocabulaire de la psychanalyse" des éminents Laplanche et Pontalis, quasiment obnubilés par la langue-source mais ignorant les mécanismes et la technique de la traduction. voir si on est intéressé : freudtraduction
S'ajoute la difficulté spécifique qu'un mot de la source soit courant et quotidien alors que son équivalent français est rare ou littéraire, et inversement. "(com)prendre au second degré", par exemple, est courant en français et plutôt rare en allemand. Le verbe "nachvollziehen" n'a pas d'équivalent en français : c'est une façon de comprendre, d'appréhender quelque chose en faisant l'effort de la ressentir en soi — pour lequel on n'a que le banal "comprendre". On pourrait multiplier les exemples. Le vice-président du Conseil général pourrait se dire par exemple par : der stellvertretende Vorsitzende des Verwaltungsrats vom Département...
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