Parsons, pattern variables et schéma AGIL

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Parsons, pattern variables et schéma AGIL

Message par Bergame le Mar 16 Déc 2008 - 23:23

J'avais parlé ici de revenir à l'occasion sur la construction du brigde théorique qui fait passer chez Parsons de l'individu à la société. Voici donc un bref aperçu, qui constitue par la même occasion, je pense, une introduction très rapide au structuro-fonctionnalisme.

Chronologiquement, on peut voir les choses comme suit : Parsons se lance dans les années 30 dans une étude sociologique sur la distribution socio-professionnelle aux Etats-Unis. Evidemment, fort de son séjour à Heidelberg et des leçons de Jaspers, il se tourne vers les théoriciens allemands : Weber et la notion de Beruf, mais également Tönnies et la distinction Gemeinschaft / Gesellschaft (Communauté et Société). Ce qui intéresse Parsons tout particulièrement, c’est que cette distinction conceptuelle se retrouve également chez Max Weber mais appréhendée un peu différemment : Alors qu’elle est encore historiste chez Tönnies, qui prétend distinguer ainsi les sociétés modernes et prémodernes, elle devient plus analytique chez Weber, qui en fait deux catégories sociologiques.
C’est cette dernière approche que Parsons prétend continuer, en faisant pénétrer plus profondément le scalpel, jusqu’où niveau de l’action individuelle. En Communauté, argumente-t-il en effet, les individus sont considérés comme ayant des intérêts communs multiples, qui s’expriment par l’existence de relations de solidarité. En revanche, en Société, les intérêts des individus sont considérés comme limités à une sphère définie. Parallèlement, en Communauté, la conduite est interprétée comme un mode d’expression d’attitudes (émotionnelles) tandis qu’en Société, elle est considérée comme la résultante de moyens orientés vers une fin. Au terme de cette analyse, Parsons a déduit ses deux premières pattern variables, définies par leurs optimums : « universalisme / particularisme » d’une part, et « affectivité / neutralité » d’autre part.

Qu’est-ce donc que des pattern variables ? Ce sont les variables discrètes qui permettent de décrire le contexte structurel de l’action individuelle. En d’autres termes, c’est la première pierre du pont que Parsons élabore pour relier individu et société, celle-ci étant ici considérée structurellement. L’idée étant qu’à partir de ces variables simples et de leur combinaison, on puisse déduire rien moins que l’ensemble de la structure sociale. Dans l’œuvre de Parsons, le nombre de ces variables va osciller entre 2 et 7.

Ceci pour essayer de retracer à très très grandes lignes la genèse de la construction parsonienne, et l’idée qui la préside. On pourrait présenter les choses ainsi : Pour l’individu Ego inséré au quotidien dans les rapports sociaux avec Autrui, n’existent que ces relations et leurs résultantes, toujours contingentes. Ego agit et réagit en fonction de désirs qui sont autant de motivations à l'action, d’intérêts qui constituent le but de ces actions, et d’attentes réciproques sur le mode : Autrui attend de la part d’Ego qu’il se conduise de telle ou telle manière dans telle ou telle situation donnée -et Ego fait de même en ce qui concerne Autrui. Mais à un autre niveau, au niveau de l'oeil de celui qui observe et analyse, la société peut être vue et décrite comme une structure de normes, d’institutions, qui tout à la fois commandent et manifestent ces désirs, ces intérêts et ces attentes. Ainsi, les 700 et quelques pages de The Social System sont toutes entières consacrées à la manière dont les combinaisons de variables peuvent rendre compte de la structure sociale. On comprend l'objectif final : Une théorie sociologique générale, de l'unité élémentaire individuelle à la société, logiquement agencée et internalement cohérente, tout à la fois descriptive et explicative.

Dans une seconde partie de l'élaboration de cette théorie, Parsons va procéder à une révision et une sophistication que je trouve, personnellement, assez magnifique. Il découvre en effet les travaux d’un psychosociologue, Robert Bales, pionnier de la théorie des petits groupes. Bales a été l’un des premiers à mener des expériences systématiques sur le comportement des groupes dits « centrés sur une tache » : On réunit dans une salle des individus qui ne se connaissaient pas une heure auparavant, on leur donne un problème à résoudre (une énigme, par exemple) et on observe comment le groupe émerge, se constitue, s’organise, se structure. A la suite de ces expériences, Bales avait proposé la théorie suivante : La vie du groupe apparaît comme un processus d’échange entre les acteurs, leur milieu externe et le milieu interne. Dans ce processus, on peut distinguer empiriquement 4 phases qui sont autant de problèmes fonctionnels auxquels le groupe est confronté et qu’il doit résoudre :
- La situation par rapport au milieu externe, ou fonction d’adaptation (A)
- La constitution en milieu interne par spécialisation interne, ou fonction de contrôle instrumental sur les moyens orientés vers la réalisation des buts (G)
- L’évaluation de la tache et des individus les uns vis-à-vis des autres, c’est-à-dire l’expression des sentiments et des tensions, ou fonction d’intégration (I)
- La constatation de la cohésion du groupe, et la constitution de liens de solidarité, ou fonction de latence (L).

Partant du principe que l’interaction Ego-Autrui constitue elle aussi un processus de résolution de problème (notons au passage le postulat), Parsons va reprendre la théorie de Bales pour l’appliquer au schème de l’action. Mais alors que, chez Bales, ces 4 stades constituent bien les phases d’un processus de structuration, Parsons, rejouant l'opposition Tönnies / Weber, les comprend comme les fonctions d’un système. En l'occurence, une interaction entre deux individus peut être envisagée comme un système d'action qui, parce qu’il est structurellement confronté aux problèmes listés, doit mettre en place les fonctions lui permettant d’y répondre. Et les met effectivement en place, car tout système tend vers l'équilibre (autre postulat important) et la perpétuation.

A chacune des fonctions A-G-I-L va donc correspondre un sous-système, chargé de la résolution de l’un des problèmes spécifiques.
La fonction L réfère à l’impératif de stabilité du système. C’est le sous-système culturel qui est en charge du problème de la socialisation, c’est-à-dire de l’intégration des valeurs dans le sous-système de la personnalité.
La fonction I réfère à l’intégration des sous-systèmes entre eux. Le centre de la fonction intégrative se trouve dans le sous-système social et constitue un agent de contrôle au niveau de la personnalité par l’allocation des droits et obligations, ressources et récompenses. L’institutionnalisation de l’argent et du pouvoir est un phénomène intégratif.
La fonction G concerne la réalisation des buts collectifs. Le centre de cette fonction se situe dans le sous-système de la personnalité. Elle constitue un agent de contrôle pour la motivation individuelle à fournir la contribution attendue au fonctionnement du système.
La fonction A concerne la mise à disposition des ressources, en vue de la réalisation des buts. Le centre de la fonction adaptative se situe dans le sous-système biologique. Travail et technologie occupent ici une place centrale.

En théorie, chaque sous-système peut lui-même être décomposé en 4 "sous-sous-systèmes", correspondant aux 4 mêmes fonctions. En fait, c’est surtout à décomposer le sous-système social que s'attachera Parsons dans ses différents ouvrages. Il est descriptible et analysable comme suit :
L = Communauté
I = Système juridique et normatif
G = Système politique
A = Système économique

On peut donc représenter la théorie générale du système de l'action par ce schéma :



Il y a aussi des tentatives, moins convaincantes –enfin, moins prolifiques- de décomposer par exemple le sous-système de la personnalité pour fonder une sorte de psychologie cybernétique -assez singulière.

Bien entendu, tous ces systèmes communiquent entre eux. Ceci grâce à des media au nombre de 4, conçus sur le modèle du langage, et qui ont chacun une affinité particulière avec un sous-système social. Par exemple, le medium généré par le sous-système politique, qui permet à celui-ci de communiquer avec les autres (et en l’occurrence, qui consiste, si l’on parvient à suivre, en des rappels contraignants d'engagement en vue de l’atteinte des objectifs communs) est le pouvoir. Le medium issu du sous-système économique (et qui consiste en la diffusion des moyens de réalisation des objectifs) est l’argent.
Au passage, la théorie du pouvoir comme medium est l’un des aspects de la pensée de Parsons qui a connu la plus grande postérité –en particulier chez Luhmann, ou chez Giddens de manière plus critique.

Enfin, on peut constater que le modèle intègre une composante processionnelle, génétique, en ce sens que le schéma A-G-I-L correspond, comme dans la première mouture de Bales, à un système « apprenant », « en phase de structuration ». Lorsque le problème est résolu et que le système est considéré comme tendant à l’équilibre et à la perpétuation, l’ordre des régulations est inversé : L-I-G-A.

La théorie des systèmes peut sembler bien austère, mais elle se double toujours, chez Parsons, d’une théorie structuraliste (du moins dans le sens particulier qu'il lui donne). Revenons un instant au point de départ, à savoir le schème de l’action, ou plus exactement, la situation d’interaction Ego-Autrui.
Ego veut… quelque chose, il a un objectif, motivé par un désir. Il se trouve que la réalisation de cet objectif passe par Autrui. Se crée donc une interaction, caractérisée par sa finalité (résolution d’un problème). La stabilité de l’interaction dépend de la motivation des deux parties à la faire perdurer. Elle est donc dépendante, d’une part de l’existence d’un but individuel (chez chacun des deux individus), d’autre part de la maîtrise des ressources offertes par la situation d’interaction. Par ailleurs, elle implique que chaque acte soit réciproquement évalué et correctement interprété par chacun des deux protagonistes. Or cette double évaluation se réfère elle-même à un ensemble commun de conceptions normatives.

A ce stade, nous avons retrouvé les 4 composantes structurelles d’un système social :
Le rôle est le complexe de conduites réglées de manière normative, c’est-à-dire la participation d’un individu dans un processus concret d’interaction sociale. Par conséquent, un même individu occupe, dans le cas normal, plusieurs rôles différenciés au sein de différents systèmes d'interaction.
Ces systèmes d’interaction, lorsqu’ils sont concrets, sont des collectivités, et le fait de jouer un rôle au sein d’une collectivité définit le statut de membre, qui implique corrélativement droits et obligations.
Un même système d’interaction consistant en un système émergent normativement réglé, les normes sont les attentes spécifiques liées à un rôle spécifique au sein d’une interaction. Ce sont elles qui définissent les droits et obligations attachés aux rôles.
Parallèlement, les valeurs constituent la composante normative partagée par l’ensemble des membres d’une collectivité sociale, quels que soient leurs rôles particuliers.

C'est cette articulation système-fonction-structure très sophistiquée qui constitue sans doute la particularité de la théorie de Parsons -et qui justifie d'ailleurs son appellation de "structuro-fonctionnalisme".

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Cherche livre d'introduction à la pensée systèmique

Message par Denis Pageau le Mer 13 Jan 2010 - 3:09

Salut Bergame,

Premièrement, merci pour ton article, il est clair et facile à lire.

Je cherche un livre qui pourrait donner un aperçu critique de la pensée systémique. Est-ce que tu en connais un?

Merci

Denis Pageau
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Re: Parsons, pattern variables et schéma AGIL

Message par Bergame le Mer 13 Jan 2010 - 15:07

Crozier, Friedberg, L'Acteur et le Système, un peu daté mais on peut le trouver partout.

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Re: Parsons, pattern variables et schéma AGIL

Message par Denis Pageau le Mer 13 Jan 2010 - 20:20

Bergame a écrit:Crozier, Friedberg, L'Acteur et le Système, un peu daté mais on peut le trouver partout.
Cela semble un livre intéressant mais à première vue, il ne semble pas évaluer ou critiquer Parsons ou Lhumann. Du moins si je m'en tiens à cette description. http://www.cnam.fr/lipsor/dso/articles/fiche/crozier_fried.html
Est-ce que je me trompe?

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Re: Parsons, pattern variables et schéma AGIL

Message par Denis Pageau le Mer 24 Fév 2010 - 15:10

Finalement j'ai trouvé un très bon livre, la systémique sociale de Jean-Claude Lugan.

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