La parole et l'art

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La parole et l'art

Message par Vargas le Ven 7 Sep - 12:16

NB : Ce sujet avait été composé par notre ami Olaf Oesuden, aujourd'hui définitivement déterritorialisé pour entrer dans le désert.

Si j'ai voulu conclure par l'ouverture que constitue l'art dans son oeuvre, c'est tout d'abord afin d'assouplir les différentes approches que j'ai proposé, et aussi parce que c'est de cette manière qu'il a conclue son oeuvre.

*** *** ***


A - La Parole
Pour ne pas trahir la pensée de Merleau-Ponty, qui se veut un retour au chose, et non pas une conceptualisation rigide, il convient de finir par une ouverture. Claude Lefort mentionne que ses précédentes oeuvres devaient peser sur Merleau-Ponty. Le gros pavé qu'est la Phénoménologie de la perception, s'il doit être considérer comme immuable, il devient alors un poids, dont il faut se délester. C'est peut-être pour ça que Merleau-Ponty finira sa vie en méditant sur l'art.

Mais reprenons nos réflexions sur la parole. Si le corps, l'intuition, précèdent les mots, le mot n'est pourtant pas la subsomption de la chose. Pour Merleau-Ponty, le mot n'est pas l'accomplissement de la chose, il est tout d'abord autre. Lorsque quelqu'un me parle, je ne passe pas par une synthèse des mots, découpant en représentation. Non, je perçois directement un sens à ces paroles. Les paroles d'un poème résonne en moi, me font vibrer, je sais pas trop comment, mais ça vibre au fond de moi.

Et pourtant, les mots ont un pouvoir que les sens n'ont pas, un pouvoir de Sédimentation. Les mots fixent, codifient, rigidient, ils sont ainsi les dignes représentant de l'ordre thétiques, l'ordre conceptuel. L'expérience de la chute s'est mué en un code, 1/2gt², code qui devient fixe. Il y a ici un point de basculement entre Merleau-Ponty et Foucault, et ses analyses du discours. Le mot, le concept deviennent des éléments qui structurent l'homme.

Il ne faut alors jamais oublier que les mots doivent se "lester", sur l'expérience, qu'ils viennent du sensible.

Voici un petit exercice, lisez à voix haute ce texte:

    « Quand je pense maintenant que mon amie était venue, à notre retour de Balbec, habiter à Paris sous le même toit que moi, qu'elle ait renoncé à l'idée d'aller faire une croisière, qu'elle avait sa chambre à vingt pas de la mienne, au bout du couloir, dans le cabinet à tapisserie de mon père, et que chaque soir, fort tard avant de me quitter, elle glissait dans ma bouche sa langue, comme pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées à cause d'elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce que j'évoque aussitôt par comparaison, ce n'est pas la nuit que la capitaine de Boridino me permit de passer au quartier par une faveur qui ne guérissait en somme qu'un malaise éphémère, mais celle où mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté du mien »
    (Marcel Proust, A la recherche du temps perdu) »


Ne ressentez vous pas ici quelque chose d'autre que les mots? Normalement, vous avez été essouflé par la longueur de cette phrase, et par son rythme, Proust vous fait ici vivre son asthme, le sensible émerge, submerge la platitude des mots, extase du langage.

Un autre extrait, vous pouvez lire dans votre tête:

    « La maîtresse arche saute; éclate! ... Creuse un gouffre dans la chaussée, une béance énorme... un cratère où tout s'engouffre! »
    (Louis-Ferdinand Céline, Guignols Band)


Voyez la confusion qui transparait dans le texte. Un autre auteur intéressant à cet égard est Rachid Boudjedra qui bouleverse totalement la syntaxe.

Enfin, un dernier exemple:

    « Les ondoyants cheveux du sillon blondissant »
    (Du Bellay, Les Antiquités de Rome)


Ne ressentez vous pas dans cette phrase le mouvement du vent à travers le champ de blé?

Vous voyez bien que dans ces extraits, les mots sont bien autre chose qu'un pâle reflet du monde. Ils gagnent une force propre, ils expriment beaucoup plus que le strict texte, ils nous invitent à ressentir bien plus. Tout un monde émerge sous la sédimentation du discours.

*


B - L'art
Si la science offre un domaine de connaissance, une vision sur le monde, l'art ouvre sur un autre aspect.
Cézanne disait: « On doit pouvoir peindre l'odeur des arbres ». L'art pioche dans l'expérience brute, la sensation brute, ouvre sur l'être.

Pour mémoire, dans la dialectique Hegelienne sur laquelle il se base, on est finalement toujours tout seul, on ne peut jamais franchir le hiatus entre les hommes. L'art en revanche, chaos de sensation lancé vers le monde, est le pont par excellence de communication entre les hommes. Refus de la catégorisation mathématique, de la structuration à outrance.

Regardons ces différentes oeuvres de Cézanne :
Cliquer ici
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J'ai choisis Cézanne parce que Merleau-Ponty y fait plusieurs fois référence dans son ultime écrit, L'Oeil et l'esprit. Ici, l'oeuvre d'art n'est pas un calque du monde, elle est autre, elle est un regard neuf. Paul Klee disait la création est telle une respiration: de L'inspiration surgit l'oeuvre, inspirer l'air, inspirer le monde, recevoir un flot de sensations, être submergé par le sensible. Et dans un mouvement d'expiration, la toile apparaît, le peintre peint pour surgir du torrent.

L'oeuvre est auto-figurative, elle est autre. Elle reçoit ce qui passe sous l'oeil, et qui pourtant passe, mais échappe au sens commun.

L'art est ainsi le moyen privilégié pour atteindre ce qui échappe à la parole. C'est une mise en sens du monde, de l'être. L'être se dévoile à travers l'oeuvre, qui est telle une fenêtre sur le monde. On peut ouvrir une multiplicité gigantesque de fenêtre, contempler l'être sous du Pollock, sous du Cartier-Bresson, sous du Coltrane, du Ligeti.

Voilà donc un programme gigantesque pour retourner aux choses mêmes.

*** *** ***

Ainsi s'achève ma brêve exploration de Merleau-Ponty. J'ai essayé de présenter cette pensée riche, cette pensée pleine de fraîcheur. Une fois n'est pas coutume, je vais présenter les documents que j'ai utilisé pour rédiger ces sujets.

Sources:
MERLEAU-PONTY M., La phénoménologie de la perception
MERLEAU-PONTY M., L'oeil et l'esprit
SARTRE J.P., Merleau-Ponty, in Situation
MERLEAU-PONTY M., Eloge de la pensée moderne, in Anthologie sonore de la pensée Française.
BIMBENET E., ENTHOVEN R., GEORGES F., L'oeil de Merleau-Ponty, in Les vendredis de la philosophie.

Vargas
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