TEIVE-L'éducation du stoïcien

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TEIVE-L'éducation du stoïcien

Message par Vargas le Ven 20 Juin 2008 - 15:28

L'éducation du stoïcien


Baron de Teive



Ce livre inachevé et fragmentaire - une fois n'est pas coutume chez Pessoa - relève du stéréotype du manuscrit trouvé.
Son auteur, le Baron de Teive, appartient à la noblesse en déclin et se situe lui-même dans la généalogie de Rousseau, Senoncour, Amiel, Chateaubriand.
Cet hétéronyme de Pessoa va de pair avec Bernardo Soares.
En effet, Pessoa a hésité à attribuer la paternité du Livre de l'intranquillité à ces 2 plumes. On retrouve d'ailleurs des fragments et des descriptions de Teive dans ce dernier.

Finalement, ce fut le bourgeois citadin Soares qui devint auteur du livre du désespoir, et le noble auteur de celui du suicide, L'éducation du stoïcien, catégorise Françoise Laye.
Celui-ci en vint à devenir la face opposée du premier.
Comme souvent, Pessoa emploie un hétéronyme pour affirmer les limites de la voix et du projet d'un autre.

Soares multiplie les plans de réalité, fait danser les relations et développe le voyage intérieur tandis que le style de Teive est d'une lucidité froide, d'une concision sans détour, faite d'un bloc.
Désenchantement et multiplicité chez Soares, Quête de l'absolu mallarméen chez Teive.
Réel et imaginaire entretissés, richesse des virtualités sans fin, caractère dissoluble de la personne chez le premier.
Distinction entre l'individualisme (négatif) de genre statique et celui (positif) de genre dynamique chez le second.

La posture philosophique de Teive est une réponse nette à Soares.
Sa droiture existentielle balaie le refuge de l'imaginaire pour rappeller que seuls les actes comptent.
Et pourtant, il n'est pas certain que son individualisme propre ne soit pas statique.


Dès les 1ers fragments,Teive annonce qu'il va se suicider, projet corroboré par une coupure de presse entremêlée au recueil.

Ce qui me poussera au suicide, ce sera une impulsion comme celle qui pousse à nous lever tôt.
J'éprouve un sommeil intime de toutes mes intentions

Ce livre posthume consiste à expliquer pourquoi il n'a pas réalisé l'œuvre qu'il poursuivait, et qu'il n'aurait jamais réussi à réaliser. Et par là même le caractère fragmentaire et inachevé du livre.
Ce constat de l'œuvre littéraire et aussi celui de l'existence.
L'éducation du stoïcien traite du créateur en butte à ses limites.
Un autre titre prévu était "De l'impossibilité de créer un art supérieur".


Quelle place tient-t-il dans le projet d'ensemble pessoen ?
Un défouloir, la projection jusqu'au-boutiste d'une part de l'auteur-Pessoa en proie à ses démons :
le fait de se trouver pris en tenaille entre l'existence et l'œuvre, entre l'être et la pensée. Et les conclusions suicidaires qui en surgissent.
Dans Teive se trouve tout l'orgueil et la rationalité de Pessoa, pour Richard Zenith.
Il s'agissait de coucher noir sur blanc cette tendance, ce devenir intime pour se repérer.


Teive se qualifie d'improductif et théorise son état par le fait de se trouver prisonnier entre ses 2 vertus : à égale distance entre le sentiment moral et le sentiment intellectuel.
Posséder les 2, c'est ne rien pouvoir faire.
La cohabitation entre vie et intelligence est impossible.

La conduite rationnelle de la vie est impossible. L'intelligence ne donne pas de règle.
[...]
Je ne veux pas dire que j'ai découvert qu'une philosophie est simplement l'expression d'un tempérament - ce que j'imagine, d'autres avant moi ont déjà découvert.
Mais j'ai découvert pour ma gouverne, qu'un tempérament est une philosophie.


Ailleurs, il précise cette dichotomie dans laquelle le thème pessoen de la conscience critique trouve un nouveau refrain qui préfigure L'Homme sans qualité, de Robert Musil.

Tout ce que je pense ou éprouve se transforme inévitablement en inertie, aux modalités diverses.
La pensée qui, chez d'autres, est la boussole de l'action, devient chez moi son microscope et me fait voir des univers à franchir là où il suffirait d'un seul pas - comme si le raisonnement de Zénon était une drogue bizarre dont on aurait intoxiqué mon sujet mental.

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L'effet dévore la cause, la fin en a absorbé le moyen.

Paul Valéry, Poésie et pensées abstraites
(cité par Herbert Marcuse, in L'homme unidimensionnel)

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