SARAMAGO-L'année de la mort de Ricardo Reis

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SARAMAGO-L'année de la mort de Ricardo Reis

Message par Vargas le Mer 4 Juin 2008 - 10:54

L'année de la mort de Ricardo Reis




Pour rappel sur Ricardo Reis




Dans ce livre, José Saramago mèle fantastique, historique et existentiel.
C'est surtout un jeu de miroir entre réalité et fiction, entre vie et littérature qui fait penser à Borges (Pierre Meynard, auteur du Don Quichotte).

Il s'agit d'imaginer ce que le médecin-poète monarchiste Ricardo Reis, hétéronyme inventé par Pessoa, devint, une fois son créateur mort.
S'étant exilé au Brésil, suite aux révoltes ponctuant la naissance de la jeune république portugaise, il reçoit en 1935 (mais à la manière de Pessoa, Saramago pratique l'antidatation implicite, et la temporalité est comprimée par les faits historiques, toujours dans l'ordre chronologique) un télégramme laconique d'Alvaro de Campos, autre hétéronyme de Pessoa, lui annonçant la mort de leur "ami".

Reis devient tout aussi réel que Pessoa dans ce roman.
Ne sachant trop s'il décide revenir à Lisbonne à cause des révoltes qui se produisent alors au Brésil (histoire), s'il s'agit de la mort de Pessoa (littérature) ou parce qu'il est à un moment de conflit interne et d'indécision dans sa vie (existentiel), Reis débarque au Portugal et s'installe dans un hotel, où il rencontre une certaine Lidia.
Celle-ci n'est plus l'amante insaisissable à qui il écrivait par jeu poétique, à la manière des romains (Lesbie chez Catulle, et bien d'autres), mais une femme de ménage.


- Le roman est intime, les histoires de coeur arrivent à cet homme qui n'a cessé d'écrire des odes à des femmes qui n'existaient pas.
Celui qui chantait la fuite du temps, la familiarité des dieux multiples et l'évanescence des sentiments se trouve rattrapé par le temps et les passions.
Saramago ne se contente pas d'extrapoler : il détourne et recréé un Reis humain.


- Rattrappé par sa vie, il l'est aussi par l'Histoire.
Monarchiste ayant fuit la république, il découvre désormais la vie dans la dictature salazariste.
Comme entre-deux, il se contente d'observer le spectacle du monde. Mais on ne le laissera pas dans son indifférence.
Ce sont les années de la guerre d'Abyssinie, des discours fascistes et de l'imprudence criminelle des démocraties, de la guerre d'Espagne.


- Enfin, le jeu de miroir se développe avec la présence de Pessoa, mort venant rendre visite de temps en temps à Reis, pour 8 ou 9 mois seulement.
Reis devient plus réel que Pessoa.
Le statut de celui ci est ambigu : il ne s'agit pas d'un fantôme, il ne traverse pas les murs.
Il vient du cimetière des Prazeres où il est enterré, n'est pas mouillé par la pluie, a l'apparence de celui qu'il était à sa mort.

Celui qui écrivait par-delà la vie, dont l'oeuvre est lancée en silence comme une flêche quelque par ; en espérant que quelqu'un d'autre la récupère et la lance ailleurs, disait Nietzsche, semble trouver le rôle qui lui convient.
Et pourtant, ses pensées ne sont pas finies, il s'agit d'un au revoir à la vie, le voici en proie au réel.


La voix du narrateur est essentielle dans le roman :
impersonnel, omniscient mais nous faisant partager les efforts humains d'évocation, il emprunte tant au jeu de l'hétéronymie qu'aux malices de Diderot dans Jacques le fataliste.
"Pessoa est mort, lequel était aussi Reis. Mais non, n'écoutons pas les on-dit".
Voici le ton. Tout est déviation entre réalité et image.

***



La syntaxe évacue tout tiret et retour à la ligne pour les dialogues , tout point d'interrogation ou d'exclamation. Les points sont souvent remplacé par des virgules.
Le texte est compacte, et il est souvent impossible de savoir à qui relier tels propos, telle pensée, tel poème.
La multiplicité des voix hétéronymiques n'est pas innocente à l'affaire, et c'est dans cette configuration que l'instance narrrative se dilue.
Le doute est toujours permis. Mais vérité ou mensonge, réalité ou fiction, propos ou pensée, l'essentiel est ailleurs.
Une fois sorti des conventions de la personnologie, c'est un autre espace qui s'ouvre.

Le narrateur et Reis sont à la fois dans l'imaginaire, inventent ce qui pourrait être, anticipent sur l'avenir, prophétisent ironiquement sur les évenèments historiques.
L'imaginaire envahit son esprit, étale son temps.
On retrouve ici le thème central de la conscience critique chez Pessoa (présente dans le romantisme allemand, et, de plus longue date, dans la culture portugaise).


Pur jeu littéraire ? Jeu oui, mais tout est mélangé.
Les multiples références aux poésies de Pessoa, Reis et des autres sont rarement innocentes.
Peu importe que l'on connaisse les poèmes auparavant :
il prennent parfois un tout autre sens dans le roman, pas toujours annoncé comme tel dans le texte faisant bloc.
Quand bien même le sens ne serait pas multiple chez Pessoa...
D'ailleurs, Pessoa mort, ne peut plus feindre, opération qu'il considérait comme le propre du poète.

Enfin, la reconstitution historique, et le message politique, sont omniprésents.
Plus qu'un décor réel pour des personnages entre vie et fiction, le travail de l'imaginaire achemine vers l'histoire.
Ceci est rester fidèle à l'entreprise inachevable de Pessoa.



Il y a ici un enjeu de taille que Robert Bréchon a entendu (Préface à l'édition Pessoa : oeuvres poétiques de de la Pléiade, p. LIV) :

Il n'est nullement oppposé à la méthode scientifique, mais il énonce les conditions de son fonctionnement, les limites de sa compétence. Là où celle-ci s'arrête commence celle du mythe.
L'intelligence discursive et rationnelle est alors relayée par l'intelligence analogique."
[...]
Pessoa a oeuvré à la construction d'une nouvelle culture, libre, ouverte, transdisciplinaire, oecuménique, intemporelle, sans tabous ni clôtures[...]

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