Précis sur le Texte pour rien numéro 9. Traits d'écriture.

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Précis sur le Texte pour rien numéro 9. Traits d'écriture.

Message par lekhan le Jeu 14 Fév 2008 - 1:07

J’ai arbitrairement choisi pour définir quelques traits de l’écriture, de la création de Samuel Beckett un des textes pour rien. Plus précisément le numéro 9. Il est extrait du Recueil Nouvelles et textes pour rien.
En fait dès le titre du recueil, on trouve un des traits de l’écriture de Beckett. En effet il s’agit de textes pour rien. Le pour doit ici être pris dans sa dualité, dans polysémie. A la fois textes sans utilité, qui ne servent à rien, soit un sens de finalité-équivalence, ou comme texte écrit « à la place de », à la place du rien. Cette ambigüité dès le titre, dès le qualificatif, l’appellation du texte, ancre l’écriture dans ses problématiques, ses procédés et ses aboutissements.

L’ambigüité est assumée, c’est l’indéfinition.

L'indéfinition comme procédé du récit.

Comme dans les nouvelles précédant les textes pour rien, le texte est soumis à l'indéfinition.
Tout d'abord celle de l'espace, du lieu ou l'on se trouve, puis celle du temps, à quelle époque, à quelle heure, et enfin celle du personnage, encore une fois un « je ».
(Remarque : le texte commence par si, l'indéfinition est signifiée dès le début du texte comme véritable procédé. Du fait de ce si déclencheur, on peut douter non seulement du récit, mais également du personnage.)

A.Espace

Le flux de conscience, le monologue intérieur du personnage ne semble pas situé précisément. Le personnage nous parle de séjour en prison, mais était-ce une prison, et quel sens peut-elle avoir ? Puis d'une porte devant un cimetière. Cimetière ou « je » serait devenu adjuvant et aurait déclenché des méfaits.

Seulement, on ne sait rien de ces lieux sinon qu'ils portent le nom de leurs désignations, on ne sait rien non plus sur la nature des méfaits qui aurait conduit « je » en prison. L’espace semble sans géographie, on ne peut pas le définir.
On peut simplement se figurer une prison, donc une incarcération, et un cimetière ou ses alentours, un cimetière aux portes fermées.

D'autant que le personnage semble enclos dans un enferment perpétuel. En effet le postulat du texte serait, puisque qu'on ne peut réellement résumer l'inaction: Un « je » probablement enfermé ou ayant été enfermé dans une prison pour un crime dont on ne connaît pas la nature. Je, parait être dans une sorte d'état de méta-existence, où il se considère. (C’est l’état de rétention d’Husserl) On se pose alors la question de la nature de l'incarcération, est-ce une prison de mots ? Est-ce une prison spatiale ? Je emprisonné dans ses limites.

B.Temporalité

De même pour le problème de la temporalité. On ne peut pas dire précisément, et d'ailleurs on ne peut pas dire, quand se déroule cette réflexion interne. On ne peut également pas dire, si la réflexion est suivie d'actes ou non. Ainsi la seule précision temporelle que nous avons porte sur « l'incarcération » du personnage : « Et j'ai peut-être passé la moitié de ma vie dans les prisons de leur Etat ». Le personnage insiste lui-même sur le caractère atemporelle de sa situation, et finalement c'est peut être ça la définition que l'on peut en donner : « comme si je marchais sur le temps », « je ne peux rien savoir à l'avance, ni après, ni pendant »

La réflexion peut alors apparaître comme atemporelle, et universelle, comme si dans cette situation de flou une vérité transparaissait.

C.Personnage

Le personnage lui-même est indéfini. On ne connaît ni son nom, ni son âge, ni sa profession. L'atemporalité peut également y être interprétée. Exemple les imprécations, les reproches, les comparaisons incompréhensibles : « Comme celui du conspirateur Catalina, tramant le ruine de la patrie ». Qui est ce Catalina ? Un conspirateur romain ? Quelqu'un d'autres ? Un souvenir peut être ?

Le personnage va contredire, mettre en abîme ses propos. Notamment dans sa poursuite effrénée de l'issue. On ne la saisit d'ailleurs pas bien, car dans l'indéfinition, nous ne pouvons juger de quelle prison il parle, ou de quelles libertés il est privé.
Dès les premières lignes le récit est indéfini, il y a ce jeu qui est fait entre dire et croire : « Qu'est-ce que j'attends pour le dire, de le croire ? » ou encore « il faut le croire, c'est-à-dire il faut le dire ».

Les propos du personnage paraissent eux aussi surgir de l'indéfinition. La fin néanmoins, les derniers mots, apporte un élément qui accrédite la thèse d'une incarcération, d'une privation de choix, en effet il y dit : « et y aller, et passer à travers, et voir les belles choses que porte le ciel, et revoir les étoiles ».

Mais la formulation reste ambiguë, et les interprétations peuvent en être multiples.
Cet enfermement apparaît plus ou moins comme palpable, le personnage est hanté par l'issue, il en vient à explorer son flux, ses possibilités. L'issue apparaît comme le nœud, comme le creuset de ce flux, de ce monologue, alors l'incarcération parait réelle.
La nature de celle-ci, reste floue, on peut penser le texte comme un espace, ou plutôt le flux, et ainsi y voir je prisonnier de sa réflexion, de son flux.
Son indéfinition sémique, la construction du texte en perpétuel opposition d'éléments le précise.

On peut citer un exemple caractéristique du jeu sur les oppositions : « C'est mécanique, comme les grands froids, les grandes chaleurs, les longues journées, les longues nuit, de la lune, telle est ma conviction, car j'ai des convictions, quand c'en est le tour, puis n'en ai plus, c'est comme ça, il faut le croire, c'est-à-dire qu'il faut le dire, puisque je viens de le dire. »

« Je » emprisonné dans son espace, concentre son attention sur le moyen d'en sortir. Le caractère perpétuel du flux qui traverse le personnage, pourrait expliquer son interprétation de l'issue limitée. Issue limitée qui serait simplement la mort. Comme si la mort délivrait.

Cette pensée est clairement exprimée avec l'idée que les portes du cimetière restent fermées pour les vivants, mais s'ouvrent pour les cadavres, les morts.
(Remarque : D'ailleurs il est intéressant de voir que le personnage choisit le terme de porte plutôt que celui de grille. La grille aurait en effet été sans issue, puisqu'elle ferme, qu'elle scelle quelque chose, un espace. Or la porte peut s'ouvrir, et alors que je clame qu'il n'y a pas d'issue, il semble qu'il en évoque au moins la possibilité. Ce qui renforce dans un sens l'indéfinition, puisque ce que dit le personnage semblerait en réalité être pensé différemment. De même on peut penser à une possible allégorie des portes du camp, d'un camp de concentration, les textes ayant été écrits au sortir de la guerre. L’aspect du témoignage, ou plutôt de l’interprétation concentrationnaire dans l’œuvre de Beckett n’est pas à négliger.)

Seulement, le personnage doute même de sa corporalité: « Mais le corps pour y aller, où est le corps ? ».

Le personnage se réduit à une simple conscience, observant sa réalité, ou plutôt son interprétation. On peut introduire l'idée du « je » être-là prit dans l'Ephoké (on retrouve l’idée de la rétention Husserlienne). « je » est un espace indéfini.
Le personnage, dans ce perpétuel recommencement est prit d'une « urgence ontologique », se traduisant par une volonté, et des actes. L’exploration de l'espace.
L'exploration du flux est l'action exclusive pouvant résoudre une nécessité d'existence, d'étant. On trouve ici une thématique Heideggérienne, celle de l’être-là fuyant l’inaction, fuyant l’idée de la mort, la réflexion sur la finitude.


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Message par lekhan le Jeu 14 Fév 2008 - 1:08

L'exploration (spatiale) comme une nécessité (ontologique).

Pour continuer ce précis, il nous faut d'abord considérer le texte comme un tout, un tout-espace composé d'images-mouvements en perpétuelle opposition.

A.Mouvement

En somme, le texte est un espace constitué par la réflexion intérieure du je. Mais cet espace ne se limite pas à celui que crée je, puisque je en explore un construit [un espace]. Il est d'abord dans une prison, puis devant la porte du cimetière, et ce mouvement est un perpétuel recommencement.
Il recommence : « Après chaque vacances forcées ». On pourrait appeler ce mouvement, le rituel du cimetière, comme si la répétition était un besoin vital, comme si cet emplacement était son espace, l’espace d'existence.

On retrouve bien évidement la thématique de l’issue, le personnage est torturé, enserré dans son idée, dans sa recherche. On en retrouve six occurrences. Issue est alors porte et creuset d'un nouvel espace, d'un nouveau champ. L’issue est un seuil.
Et si l'on prend ce mot, issue, il sous-entend évidemment sa recherche, mais également le mouvement vers celle-ci.
A chaque prononciation, le personnage entre dans un nouvel espace. Comme si le mot lui-même était le seuil. Ce nouvel espace commence et s'achève par [le mot] issue. L'exploration est circulaire.Le personnage au centre de sa voix intérieure, cherche sa voie vers l'issue, en propose des hypothèses, et ne peut exister autrement. Pour paraphraser Deleuze il épuise le possible, son champ du possible. Ainsi « je », est pris dans un cercle plus global, exploré petit à petit par d'autres mouvements circulaires.

Le « Je » tout comme l'issue, sont des espaces, et les deux sont réflexifs [sous entendu à eux-mêmes]. On se trouve dans la schématisation de deux espaces réflexifs allant l'un vers l'autre, ou tendant à aller l'un vers l'autre.
(Remarque : En tendant irrémédiablement l'un vers l'autre je et issue pourraient être vu comme un tout, un même espace confondant alors l'entreprise et le but.)

B.Une exploration vers.

Mais le but, le creuset de cette exploration est d'abord existentiel. Ainsi je, jette son existence dans cette exploration. On ne sait pas où se limite son espace, s'il est vivant ou mort, ainsi il est écrit : « Et si, las de me voir me relever, de me voir revenir, après chaque vacances forcées, devant les portes du cimetière, ils s'étaient permis d'appuyer un peu leurs coups, juste assez pour conférer la mort, sans s'acharner le moins du monde sur le cadavre »

Il y a indéfinition contextuelle. Qui est ce ils ? Très certainement les autres, puisque l'existence semble dépendre de l'accession ou non aux autres. C'est d'ailleurs un motif de son exploration vers l'issue. Seulement, je est-il mort ou vivant ? Il ne semble pas avoir de corps, semble imiter les morts ou du moins les contempler, les observer. Mais, la phrase commence par « Et si », et il parle de « sur le cadavre ». Ainsi, on ne sait pas si cela s'est passé, et on ne sait pas non plus de quel cadavre il s'agit. Le sien, rien n'est moins sûr.
Alors pour pallier à ce « scepticisme » du personnage, caractérisé par de nombreuses oppositions : « J'aurais eu une mère, […], ça n'est pas sûr. », « je suis mort et vais naissant, sans avoir fini, sans pouvoir commencer », « je » explore.

L'existence est centre d'un certain scepticisme, et on pourrait penser à comparer ce texte et celui de Descartes méditations métaphysiques, le passage de l'argument du rêve. Mais c'est également la question du corps développé par Spinoza (Que peut le corps ?).
On a pourtant l'impression que cette quête de l'issue, ne peut être résolue que par ces cercles, ces mouvements. L'image étant chez Beckett irrémédiablement mouvement, l'être n'est qu'imbriquée dans l'obligation du mouvement vers.

Ici ces mouvements, ou plutôt les mouvements de ce flux tendent vers l'existence.
Finalement ce personnage répond à l'inquiétude, de l'ici, dans cet espace je ne semble pas exister. Qu'est-ce qui me prouve que j'existe dans cet espace ? Rien, même pas les autres, pourtant j'en dépends, si à leurs yeux je n'existe pas, alors je n'existe pour personne, même pas pour moi-même. Et eux ils existent, là-bas au cimetière, ils ouvrent les portes pour les cadavres. Alors je dois être cadavre.
L'issue est alors pour je, la mort, l'inexistence.

Lui-même croit (ou fait mine de le croire) qu'il n'est plus : « Si, si, c'est moi, et en train de ne plus être ». Alors au moins il fut. Même si ce n'est que pour lui-même.
On en revient ainsi à l'indéfinition de son statut, de son espace. « Je » peut tout aussi bien être un cadavre enfermé dans ce cimetière, seulement le « Et si » de la précédente citation nous laisse à penser que non ils(les autres) n'ont pas appuyé assez leurs coups pour conférer la mort.

L'exploration n'est en fait que la réponse à la question est-ce que j'existe ?, comment j'existe ?, ai-je un corps ?, ou suis-je ?, quel est mon espace ? Cet espace ? Que suis-je ?
Les oppositions renforcent le sentiment d'un cheminement dans un espace de réflexion en perpétuelle évolution, ou peu à peu s'intègrent des souvenirs et des considérations, puis disparaissent. Le je, est alors dans le doute, et ce flou lui impose l'exploration vers un autre espace, l'issue. La proximité du cimetière, et le rituel de retour est alors un rituel d'affirmation, « j'existe ». On peut également songer au fameux cogito « je pense donc je suis », qui semble mis à mal ici par le personnage. Il pense, mais ne sent pas exister.
Il est simplement là, être là, emprisonné dans un espace, peut être le sien (sous entendu son espace, ou dans son espace).

Le lecteur est alors à son tour pris dans une certaine oppression du raisonnement contradictoire, lui aussi cherche une issue, il cherche à asseoir sa position d'existant face à un personnage qui affirme sceptiquement l'inchangeant. Le mouvement du texte se transmet alors au lecteur, qui se sent pris dans un mouvement circulaire, il voit dans le raisonnement les deux pendants d'un cercle, et cherche comme le personnage la solution de l'évasion. Lecteur, comme personnage semblent absorbés. Absorbés dans le texte, l'espace, le cercle, le flux.

On pense à un personnage claustrophobe. Claustrophobe à son espace, sa condition et cherchant la transcendance, le dépassement. Chaque mouvement et chaque cercle vont ainsi affecter le flux, ils se transforment, interagissent. Ce flux est haché, coupé, déclamé comme si l'on était essoufflé, comme s'il fallait le dire pour le croire, le croire pour exister.

Le souffle, la respiration sont des espaces d'existences, des espaces de possibilités, des champs, qu'il faut explorer. Il faut tout explorer, tout "épuiser".

C.Errance

Enfin, on peut aborder le dernier point de cette exploration, l’errance.
Ainsi comme on l'a vu le personnage est pris dans différents mouvements, plus ou moins circulaire, qu'il génère plus ou moins. Il va de l'un à l'autre, se transforme dans l'espace dégagé, et va de cheminement en cheminement vers l'affirmation de son enfermement. Mais finalement il ne s'est rien passé, le personnage s'est défini, mais ne se sent pas exister pour autant. Il a défini, éclairé l'espace autour, mais ne le connaît pas mieux. Il y a simplement cette errance dans son flux de conscience, ce flux de raisonnement, flux défini plus tard dans Compagnie, errance définie plus tard dans Mal vu, Mal dit.
«Je », tourne, erre autour de son point, de son espace, il explore, s'épuise, mais ne trouve pas, n'accède pas à ce nouvel espace, à cette issue. Simplement il se sent là, et tâtonne comme pris dans une urgence ontologique. Il faut que j'existe. Il faut que je dise avant de chercher, il faut que je dise alors je cherche. En cela le personnage ressemble un peu à celui de l'Idiot chez Dostoïevski, cet idiot qui prit dans une urgence vitale a toujours quelque chose à faire de plus important. Ainsi je dans son errance clame : « Si je pouvais sortir d'ici, c'est-à-dire dire, ici il y à une issue » Mais il faut d'abord le croire. Alors on se lance dans l'exploration, mais il faut d'abord dire avant de réellement chercher, parce qu'une fois dit, on accomplit un processus, processus d'existence. Existence face aux autres, existence face à soi.

L'errance est involontaire, déclarée nerveusement, par réflexe, sans volonté propre, comme la main attirée vers le pain, vers l'eau lorsque l'on meurt de faim, de soif.
Ce personnage énigmatique, indéfini, pris dans un mouvement constant, dans des espaces différents et plus ou moins définis, semble animé d'un doute existentiel, surplombant la résolution même de celui-ci, à savoir trouver l'issue.
Le texte se croise en mouvement, en espace et plonge le lecteur, comme le personnage dans l'indéfinition complète du lieu, de la réalité, du temps et de l'existence. Beckett utilise alors des procédés caractéristiques de son écriture.


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Suite et fin du précis.

Message par lekhan le Jeu 14 Fév 2008 - 1:08

Un texte caractéristique de l'écriture Beckettienne.

A.Thématique

On retrouve dans les Textes pour rien, et plus particulièrement dans le numéro 9, beaucoup de ce qui fera l'écriture caractéristique de Beckett.
Notamment deux points cruciaux, le rapport espace-objet-personnage, et une écriture du flou, du rien. A bien des égards on peut déjà comparer l’errance de je, à celle de l'innommable, qui sera le dernier volet de sa trilogie. On peut également penser à Comment c'est et ce rapport qu'entretiens je avec Pim. Ainsi dans Comment c'est, le personnage, « je », se souvient de la présence de Pim, et ce souvenir devient presque palpable, presque un objet. D’abord il racontera comment c’était avant Pim, puis avec Pim et enfin après Pim. Pim est une ustensiliation permettant à la conscience de fixer un phénomène, de continuer. En somme il est objet, comme le sac à dos ou la boue. Il permet des phénomènes, des mouvements dans le flux. Grossièrement, s'il y a eu Pim, il y a eu rapport à autrui, alors je peux continuer. S'il y a sac, il y a provision, alors je peux continuer.

Ces processus se retrouvent souvent dans les textes de Beckett, et ici, nous sommes en face de cette errance du je, se servant de l'idée de l'issue comme d'une à l'aise pour continuer vers. On ne sait pas vers quoi, mais le personnage continue.

Il est également possible de rapprocher ce texte et l'innommable. La ressemblance est en effet assez frappante. Dans l'innommable je est acculé aux souvenirs des anciens personnages de la trilogie, il est indéfini comme dans le texte, et vit également dans un espace indéfini, je étant à peu prés le seul espace du texte. La différence est que je dans l’innommable se projette, il essaie d’incarner ses souvenirs. C’est un autre champ de possibilité, une autre exploration. Tout possible doit être exploré chez Beckett. En somme on peut lier les deux approches comme celle d’un « je » exclusif et se faisant espace. Les projections, les possibilités sont différentes, d’où les explorations différentes.

B.Définition

Mais plus globalement, deux textes peuvent être rapprochés du texte pour rien numéro 9. Il s'agit de Compagnie et de Mal vu, Mal dit.
En effet il s'agit de deux romans où sont définis, respectivement, le flux de conscience que je est en train de produire, et l'errance spatiale dans laquelle je s'emprisonne.
Ainsi dans Compagnie un homme est enclos, enserré dans l'incessante parole intérieure. Il n'en dort pas, et entendant sans cesse une voix, un monologue. Il en finit acculé sur le lit, agenouillé, la tête dans ses mains, en position fœtale.
Dans Mal vu, Mal dit, on retrouve tout le procédé de l'errance qui sera caractéristique dans bien des romans et pièces de Beckett. Ainsi, une femme habite dans une maison-cabane, à première vu non habitée, et tous les jours répète le même rituel dans un espace délimité. Elle tourne autour de pierres, de points, s'assoit devant sa maison, et cætera. Tous les jours, ce processus est répété. En cela on peut penser que la ritualisation du retour au cimetière dans notre texte, est un procédé comparable. On trouve ici les aspects de la combinatoire qui est également un procédé d’être pour les personnages de Beckett. On trouve notamment des méthodes, des rituels à effectuer via des objets pour pouvoir continuer son voyage. Des cailloux à sucer par exemple. Un crayon, un cahier à trouver au fond d’un lit. Ou encore faire du vélo avec une béquille.
En effet le personnage revient sans cesse dans le même lieu, comme s'il voulait le hanter de sa présence de son absence. Ou plutôt le remplir. Remplir l'espace pour exister, pour le faire exister.
Plus globalement on retrouve chez Beckett le développement de rapport au processus d'existence. Notre texte en est témoin c'est ici l'existence du personnage qui semble en jeu. On peut penser ici à la trilogie, Molloy, Malone meurt et l'Innommable, ou au fur et à mesure des « épisodes » l'espace et l'existence se réduisent. Ou inversement à Watt ou l'espace du personnage s'accroît tout comme son existence. Il passe ainsi d'indéfini à intendant dans une maison (ce qui paraît important au niveau de la symbolique).

On remarque d'ailleurs, dans le texte et dans l'écriture de Beckett, une dépendance, une interaction entre espace et existence. Plus l'espace s'amoindrit plus l'existence paraît précaire.

On peut prendre l'exemple de la Fin, où le personnage est expulsé de la société et passe par différentes étapes de rétrécissements. La société, le sous-sol, la grotte, la cabane, la barque. Le personnage est pris dans un processus de réduction d'existence, où le rapport avec autrui n'existe plus.

Ici notre personnage semble se condamner à l'inexistence, puisqu'il se condamne à ne pas trouver d'issue, l'issue : « Qu'est-ce que j'attends donc pour le dire, de le croire ? » Sous entendu pour dire « là, il y a une issue ».
On peut alors comparer ce processus à celui de Malone réduit à finir son texte, son écrit, son espace d'existence-ailleurs, avec un vieux crayon usé. Il en possède pourtant un autre enfoui dans son lit, mais il semble inaccessible, et doit le rester. Ainsi il a lâché son bâton, qui le liait à ses espaces, Lit, Porte, Bureau. On en revient alors à ce processus de rétrécissement d'existence, par rétrécissement de l'espace.
L'exploration apparait comme l'unique solution, l'unique possibilité pour continuer. Elle permet d'agir ou de penser à l'immédiat en tant qu'être-ici, qu'être-là, et ainsi avorte la résolution du problème.

S'en suit presque automatiquement, comme dans le texte une réduction d'espace (le personnage semble finir sans corps). On remarquera également pour conclure sur les relations entre le texte pour rien numéro 9 et l'écriture de Beckett, que plus l'espace se réduit, plus il devient indéfini et flou.
Ainsi on peut dire, qu'à bien des égards le texte pour rien numéro 9 s'inscrit dans l'écriture « Beckettienne » et préfigure ainsi des textes comme Molloy, ou des pièces comme Fin de Partie. Le semblant de récit des premiers textes, laissera de plus en plus place à l'exclusivité du monologue et à l'inaction dans une sorte d'apothéose, d'ascension du rien.


Conclusion

Ainsi pour conclure ce précis sur le texte pour rien numéro 9, il nous faut rappeler l'indissociabilité entre l'indéfinition du contexte, du personnage, des espaces et l'exploration qui donne son essence au flux, au personnage. En somme, l'indéfinition semble la condition à l'exploration et l'exploration la condition à l'existence, à l'essence du personnage.

Le texte offre plusieurs lectures possibles et une interprétation polysémique.
J'aimerai avant d'en finir mettre en relation l'indéfinition, l'exploration-épuisement de l'espace comme des nécessités à l'identification et à l'existence des personnages de Beckett. Plus globalement, il me semble nécessaire de souligner l'importance de voir les textes de Beckett comme des projections mentales soumises à l'exploration d'espaces indépendants et autonomes qui se croisent pour en dégager de nouveaux et ainsi faire exister tel ou tel personnage. Par ces processus Beckett donne force à ses textes, à ses personnage. Il fait sens, et les errances multiples, le rapport aux images-mouvements, ne sont en fait qu'au service de la création d'un univers, d'un espace. Je conclurai ainsi avec une phrase de Gilles Deleuze dans un cours de Vincennes sur Matières et Mémoires de Bergson : « Il y a des mouvements et c'est cela l'univers. »

(Chez Beckett, le rien est un possible (avec l'ambigüité due à la prononciation) et le mouvement, l'exploration, paraît le recours exclusif, la seule possibilité pour continuer. Vers. )
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