Du conservatisme

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Message par hks le Mar 8 Oct 2019 - 19:33

Du conservatisme  


Texte de   Michael Oakeshott

Je ne partage pas la croyance communément répandue selon laquelle il serait impossible de tirer (ou si peu gratifiant que tenter de le faire serait inutile) des principes généraux explicatifs de ce que l’on considère être une conduite conservatrice. il se pourrait qu’une telle conduite
n’incite guère à une formulation sous forme d’idée générale et qu’en conséquence il y ait quelques réticences à entreprendre ce genre d’approche ; mais on ne saurait présumer qu’un comportement conservateur se prête moins que tout autre à ce type d’interprétation. cependant ce n’est pas l’exercice auquel je me propose de me livrer ici. ma démarche sera de m’intéresser non à une

croyance ou à une doctrine, mais à une disposition. Être conservateur, c’est être disposé à penser et à se comporter de certaines manières ; c’est préférer certains types de conduite et certaines circonstances humaines à d’autres ; c’est être enclin à faire certains genres de choix. et mon propos est d’analyser cette disposition telle qu’elle apparaît dans le caractère des contemporains plutôt que de la transposer sous la forme de principes généraux. Les traits généraux de la disposition au conservatisme ne sont pas difficiles à discerner quoiqu’ils aient souvent fait l’objet de méprises. ils se concentrent autour d’une propension à employer et à apprécier ce qui est disponible plutôt qu’à souhaiter ou à rechercher quelque chose d’autre, à se réjouir de ce qui est plutôt que de ce qui était ou de ce qui pourrait être. La réflexion peut mettre en lumière une reconnaissance appropriée pour ce qui est disponible et donc pour un don ou un héritage du passé ; mais il ne s’agit pas d’une simple idolâtrie de ce qui est passé et révolu. ce que l’on estime, c’est le présent ; et cela non en raison de ses liens avec un lointain passé, ni parce qu’il est perçu comme plus admirable que toute alternative possible, mais du fait de son caractère

familier : il ne s’agit pas du « Verweile doch, du bist so schon 1 » de Faust, mais de l’injonction : « reste avec moi parce que je te suis attaché. » si le présent est aride et n’offre rien à utiliser ou à apprécier, alors cette inclination sera faible ou absente. si le présent est remarquablement instable, elle se manifestera par une recherche d’une assise plus ferme et, en conséquence, par un recours au passé et à son exploration. mais cette inclination s’affirme de manière caractéristique quand il y a beaucoup de choses à apprécier et d’autant plus fortement quand cela se trouve associé à un risque évident de perte. en bref, c’est une disposition appropriée à l’individu qui a profondément conscience d’avoir à perdre quelque chose qu’il a appris à aimer, à celui qui jouit  d’occasions de plaisir, mais pas au point de pouvoir être indifférent à leur perte. elle se manifestera plus naturellement chez les personnes âgées que chez les jeunes, non parce que les personnes âgées sont plus sensibles à la perte mais parce qu’elles tendent à être plus  intimement

conscientes des ressources de leur monde et donc moins portées à les juger inadéquates. chez certaines personnes cette disposition est faible simplement parce qu’elles ignorent ce que le monde a à leur offrir : le présent leur apparaît seulement comme un vestige ne présentant que des inconvénients. Être conservateur, c’est donc préférer le familier à l’inconnu, ce qui a été essayé à ce qui ne l’a pas été, le fait au mystère, le réel au possible, le limité au démesuré, le proche au lointain, le suffisant au surabondant, le convenable au parfait, le rire de l’instant présent à la béatitude utopique. Les relations et les loyautés familières seront préférées à l’attrait d’attachements plus profitables ; acquérir et accroître importeront moins que conserver, cultiver et apprécier ; la douleur de la perte sera plus intense que l’excitation de la nouveauté ou de la promesse. c’est se satisfaire de son propre bonheur, vivre au niveau de ses moyens, s’accommoder du manque d’une plus grande perfection qui dépend tout autant de soi-même que de ses circonstances. Pour certaines personnes, cela même est un choix ; pour d’autres, c’est une disposition qui apparaît, plus

ou moins fréquemment, dans leurs préférences et leurs aversions, et qui n’est pas elle-même choisie ou plus spécifiquement cultivée. tout cela se manifeste dans une certaine attitude à l’égard du changement et de l’innovation, le changement désignant les altérations que nous devons subir et l’innovation celles que nous concevons et réalisons. Les changements sont des circonstances auxquelles nous devons nous accommoder, et la disposition au conservatisme est à la fois le signe de notre difficulté à nous adapter et notre ultime ressource dans nos tentatives pour le faire. Les changements ne sont sans effet que sur les individus qui ne remarquent rien, qui n’ont pas conscience de ce qu’ils ont et qui sont indifférents à leurs circonstances ; et seules les personnes dont les attachements sont fugaces, qui n’estiment rien et sont étrangères à l’amour et à l’affection, les accueillent sans discernement. La disposition au conservatisme ne crée aucun de ces attitudes : l’inclination à jouir de ce qui est présent et disponible est le contraire de l’ignorance et de l’apathie et elle génère attachement et affection. en  conséquence, elle répugne au changement qui apparaît toujours,

en première instance, comme une privation. une tempête qui emporte un bosquet et transforme un paysage apprécié, la mort de proches, l’assoupissement de l’amitié, la désuétude des us et des coutumes, le départ à la retraite d’un clown admiré, l’exil involontaire, les revers de fortune, la perte de capacités prisées et leur remplacement par d’autres – ce sont là autant de changements, qui s’accompagnent peut-être tous de compensations, mais que l’individu de tempérament conservateur déplore nécessairement. et le conservateur a du mal à se réconcilier avec ces changements, non parce que ce qu’il a perdu avec eux ne pouvait être amélioré ou était intrinsèquement meilleur qu’aurait pu l’être toute alternative différente, ni parce que ce qui prend la place de l’objet perdu ne saurait être en soi apprécié, mais parce que ce qu’il a perdu était une chose qu’il appréciait réellement, qu’il avait appris à aimer et qu’il n’a acquis aucun attachement pour celle qui la remplace. il jugera donc les changements minimes et lents plus tolérables que les changements importants et soudains et il valorisera fortement toute apparence de continuité. en fait, si certains
changements ne présentent aucune difficulté, là

encore c’est parce qu’il ne s’agit pas d’améliorations manifestes mais simplement parce qu’on les assimile facilement : les changements de saisons se négocient par leur récurrence, la croissance des enfants par sa continuité. et, de façon générale, le conservateur s’accommodera plus promptement de changements qui ne heurtent pas les attentes plutôt que de la destruction de ce qui semble n’avoir en soi aucune raison de se dissoudre. En outre, être conservateur ne signifie pas simplement être hostile au changement (comportement qui peut être idiosyncrasique) ; c’est également une manière de s’accommoder aux changements, activité imposée à tous. car le changement est une menace pour l’identité et tout changement est un signe d’extinction. mais l’identité d’un individu (et celle d’une communauté) n’est rien d’autre qu’une répétition
ininterrompue de contingences qui dépendent toutes des circonstances et qui ne font sens que par leur degré de familiarité. L’identité n’est pas une forteresse au sein de laquelle il est possible de se retirer, et le seul moyen dont nous disposions pour la défendre (et pour nous défendre) contre les forces hostiles du changement s’inscrit dans

le champ ouvert de notre expérience : c’est-à-dire en pesant de tout notre poids sur notre pied qui, pour l’instant, est le plus fermement posé en terre, en adhérant aux objets familiers qui ne sont pas immédiatement menacés et en assimilant ainsi ce qui est nouveau afin que cela nous devienne familier. au kenya, lorsque les masaï furent déplacés de leur ancien territoire jusqu’à la réserve actuelle du masaï mara, ils emportèrent avec eux les noms de leurs collines, de leurs plaines et de leurs rivières, et les donnèrent aux collines, aux plaines et aux rivières de leur nouveau territoire. et c’est par quelque subterfuge conservateur de ce genre que tout homme ou tout peuple contraint de subir un changement notoire évite la honte de la disparition. Les changements doivent donc être subis ; et un homme de tempérament conservateur (c’està-dire fortement disposé à préserver son identité) ne saurait leur rester indifférent. en général, il les juge selon le trouble qu’ils induisent et, à l’instar de toute autre personne, il mobilise ses ressources pour les affronter. L’idée d’innovation, par ailleurs, implique une amélioration. néanmoins, un individu de tempérament conservateur ne sera pas

lui-même un innovateur ardent. tout d’abord, il n’est pas enclin à penser que rien n’advient sans qu’il n’y ait de grands changements dans l’air et l’absence d’innovation ne le préoccupe donc pas. De surcroît, il a conscience que toute innovation ne signifie pas en fait progrès et il pensera qu’innover sans améliorer est une folie soit délibérée soit involontaire. en outre, même lorsqu’une innovation se présente comme une amélioration convaincante, il examinera à deux fois ses prétentions avant de les accepter. De son point de vue, comme toute amélioration implique un changement, le trouble qui en découle doit toujours être mis en regard du profit escompté. Mais quand son opinion sera faite sur ce point, il restera d’autres considérations à prendre en compte. innover est toujours une entreprise équivoque dans laquelle gain et perte (même en excluant la perte de la familiarité) sont si intimement liés qu’il est extrêmement difficile de prévoir le résultat final ; il n’existe pas d’amélioration sans nuance car innover est une activité qui génère non seulement « l’amélioration » recherchée, mais aussi une situation nouvelle et complexe dont elle n’est qu’une des composantes. Le changement total est toujours plus important que celui qui avait

été voulu ; et l’ensemble de ce qui en découle ne peut être ni prévu ni circonscrit. ainsi, dès qu’il y a innovation, il est certain que le changement sera plus notable que prévu, qu’il y aura perte et gain et que cette perte et ce gain ne seront pas également répartis chez les individus concernés. il y a une chance pour que les profits tirés soient plus grands que ceux escomptés et un risque qu’ils soient contrebalancés par des changements pour le pire. De tout cela, l’homme de tempérament conservateur tire quelques conclusions appropriées. tout d’abord, l’innovation implique une perte certaine et un gain possible ; en conséquence, la charge de la preuve, qui revient à montrer que le changement proposé pourrait être bénéfique au total, incombe au prétendu innovateur. Deuxièmement, le conservateur croit que plus une innovation prend la forme de la croissance (c’est-à-dire plus elle émane de la situation et ne lui est pas seulement imposée) et moins elle risque d’entraîner une perte prépondérante. troisièmement, il pense que l’innovation qui répond à un défaut  spécifique, qui est conçue pour corriger quelque déséquilibre particulier, est plus souhaitable que celle qui découle de l’idée d’une amélioration générale

des circonstances humaines et bien préférable à celle qui naît d’une vision de la perfection. en conséquence, il préfère des innovations minimes et limitées à des innovations indéterminées de grande ampleur. Quatrièmement, il préfère un rythme lent à un rythme rapide et des pauses pour observer les conséquences sur l’instant et procéder aux ajustements appropriés. Enfin, il croit en l’importance du moment ; et, toutes choses égales par ailleurs, il considère que le moment le plus propice pour l’innovation doit être celui où le changement projeté a le plus de chances de se limiter à ce qui est voulu et risque le moins d’être compromis par des conséquences non désirées et impossibles à maîtriser. ainsi, la disposition au conservatisme est aussi amène et positive envers la félicité qu’elle est réservée et critique à l’encontre du changement et de l’innovation : ces deux inclinations se soutiennent et s’éclairent mutuellement. L’individu de tempérament conservateur croit qu’on ne saurait sacrifier à la légère un bien connu pour un mieux inconnu. il ne ressent aucune attirance pour ce qui est dangereux et difficile ; il n’est pas d’esprit aventureux et n’a nulle envie de naviguer

sur des mers inexplorées ; pour lui, se trouver égaré, dérouté ou naufragé n’a rien de magique. s’il est contraint de se lancer sur des eaux inconnues, il considère comme une vertu de sonder les profondeurs à chaque encablure. ce que d’autres identifient avec quelque vraisemblance comme de la crainte est, à ses yeux, prudence rationnelle ; ce qu’ils interprètent comme de l’inaction est pour lui une disposition à apprécier les choses plutôt qu’à les exploiter. il est prudent et enclin à exprimer son accord ou son désaccord en termes relatifs et gradués. il appréhende la situation en évaluant sa propension à bouleverser le caractère familier des caractéristiques de son monde.

LE FÉLIN POCHE

PHILOSOPHIE

120 pages

PRIX: 11 €

paru le 31 Mai 2012


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Message par maraud le Mar 8 Oct 2019 - 20:46

C'est bien dit, très discret et ça ne se veut pas polémique; question de tempérament, mais aussi d'éducation...

Dans le prolongement de ce texte, il faudrait pouvoir mener une critique de ce qui s'oppose à ce conservatisme, de cet esprit de troupeau qui n'accepte pas que l'on se tienne en retrait.

Je pense que ce qui s'oppose à l'esprit de conservatisme, c'est l'esprit d'agitation et l'innovation n'est que le prétexte de cette agitation mentale pour stigmatiser l'esprit posé du conservateur. Le Progrès, comme d'ailleurs la Civilisation sont des produits du nominalisme, on confond le mot avec la chose parce que la chose n'apparaît nulle part...

Combien confondent encore progrès et industrialisation..?! Les plus pathétiques parmi cela sont ceux qui font la promotion du trop fameux cachet d'aspirine...comme si couvrir la douleur était La réponse au problème ( en ignorant parfaitement l'usage de l'écorce de saule, par ailleurs)

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