Cioran est-il supérieur à Kundera ?

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Message par Agathos le Mer 12 Juin 2019 - 9:42

La position de spectateur que proposait Schopenhauer au philosophe n'était pas une coquetterie de gourmand. C'était avant tout imprégné de l'idée (qu'il savait si bien) du mal, fait (puisqu'il existe aussi bien une communion du Mal qu'une communion du Bien) en pensée, en paroles, par acte ou par omission. On ne saura jamais non plus soupeser la préciosité de cette peur de commettre le mal. Avec elle (cette idée), l'on passe d'un monde insouciant à un monde de la pesanteur, ce que Nietzsche déplore bien sûr. Néanmoins, avec elle (cette idée), l'on passe aussi au monde suffisamment appesanti pour qu'il passe à la légèreté. Le questionnement kunderien est réglé par la bascule : le non-ratage de la philosophie dans la vie journalière, qui creuse, qui creuse, qui creuse... Aussi devient-il pesant de s'appesantir, de telle sorte qu'on porte au pinacle la liberté. Or, n'a-t-on pas d'abord (et surtout!) été blanchis sous le harnais de la vertu ? Kundera flocon de neige ?

Cioran avait-il la vue plus longue que Kundera ? Difficile à dire. Cioran avait certainement pressenti le dynamique de la Vérité, d'où vient sa misanthropie typique. Le spécifique du misanthrope étant de s'acharner contre les « autres », auxquels il reproche l'existence. En fait, c'est une forme de miséricorde spéciale. En méprisant les « autres », il se déteste lui-même, l'inimitié contre autrui étant l'expression d'une charité philosophique : il tire de la haine de sa propre existence une haine pour les autres, par la raison que personne ne devrait exister dans l'absolu. Mais ça ne paraît-il pas évident qu'il tire la miséricorde de la douleur animant Kundera ou Cioran ? La différence entre les deux (Kundera & Cioran), c'est que Kundera croit encore à la culture. Il pense que l'Europe doit se ressaisir au plus vite. Cioran, de son côté, a dépensé toute son énergie pendant sa jeunesse dans l'espoir d'instaurer une Roumanie fasciste, repliée sur elle-même. Alors si Kundera est plus modéré que Cioran, répartissant son énergie tout le long de son existence, reste que (comme Cioran, qui lui est supérieur néanmoins pour s'en être débarrassé) son amour, pétri d'illusions, est une renaissance banale d'un sentiment vulgaire. Ce qu'il y a par-dessus tout d'attirant chez Kundera, cela serait plutôt ce qui anime sa réflexion philosophique, en dehors de la nostalgie. Il parle en effet avec la sensibilité d'un homme du XXe/XXIe siècles, soit avec de la peur. Une peur aiguë d'échouer éthiquement. Or, cette peur recouvre le processus du « martyr du martyr », elle indique principalement qu'on ne peut ni décrier notre époque (moralement supérieure) ni l'acclamer pour cette supposée moralité supérieure. Mais les deux points (moralité supérieure + modestie du vainqueur) sont vrais : on craint seulement de perdre l'un au profit de l'autre, voyant plutôt dans l'Europe l'unicité duale de la moralité supérieure dédaigneuse d'elle-même.

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