HEGEL

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HEGEL

Message par Emmanuel le Mar 14 Aoû 2018 - 15:48

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Tout ce que l'humain croit vrai, il le croit de préférence 

Francis Bacon

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Hegel se donne pour tâche de penser la vie et manifeste très tôt son intérêt pour la question religieuse. Ses premiers essais portent sur l'histoire du christianisme : « La vie de Jésus », « L'esprit du christianisme et son destin ». 

Fortement influencé par le luthérianisme et ses origines souabes, qui défendent avec force un luthérianisme concret, Hegel voit dans la religion des pères souabes la possibilité d'une réconciliation entre l'humain et Dieu que son époque a séparés. 

Unité perdue, contradictions et aliénations de l'humain et de la pensée, tout l'effort philosophique de Hegel consistera à repenser la totalité de l'Histoire en repensant la totalité du réel comme avénement de l'Idée ou de l'Absolu. L'Idée qui prend les nombreuses figures de l'Absolu, et qui dirige l'Histoire vers son terme et son achèvement, par un système de correspondances et d'oppositions, d'identités et de différences qui suit le mouvement du devenir, semble réaliser en son fond une même nature humaine et divine qui, pour se retrouver, doit d'abord s'aliéner. 

Que Hegel ait conçu le Dieu des chrétiens comme un Dieu extérieur au monde, cela reste douteux et on en chercherait longtemps la preuve dans son œuvre. 

Tout laisse croire à une philosophie dont la traduction objective sous forme dialectique atteste de la révélation progressive de l'incarnation et de la réalisation de Dieu sur terre. L'histoire de l'Esprit absolu qu'il nous faut raconter, c'est le récit et l'histoire d'une théodicée.


Entendement et raison

Il y a chez Kant deux facultés de la connaissance : l'entendement et la raison. 

L'entendement unifie sous la forme de catégories les modes du jugement par lesquels nous lions les phénomènes et organisons l'expérience. 

La raison est la faculté qui cherche à s'élever au delà de l'expérience pour trouver dans l'inconditionné ce que l'entendement lui-même n'est pas parvenu à unifier : l'âme, le monde et Dieu. La raison conserve son entière valeur dans le domaine de la philosophie pratique, mais quand elle prétend s'élever au-delà de l'expérience, son activité synthétique donne lieu à une illusion, c'est-à-dire à une impossibilité d'atteindre la chose en soi.

Avec son génie particulier, Hegel reprend l'opposition entre l'entendement et la raison, mais il en change le sens. Ce que Hegel appelle précisément l'entendement, c'est la pensée qui isole, qui décompose. 

L'entendement sépare et oppose ce que la raison unie et relie dans une unité supérieure. L'entendement fige chaque étape ou chaque moment du devenir, tandis que la raison nous en livre le contenu vivant, réel et actif qui contient et développe les différenciations internes.

Cette nouvelle distinction entre l'entendement et la raison sonne le glas de la philosophie, y compris celle de Kant, qui a été impuissant à réaliser l'unité supérieure de la pensée en condamnant la connaissance à n'être rien de plus qu'une logique transcendantale de l'apparence, du phénomène. 

Toute la philosophie moderne s'est édifiée contre la dialectique. 

Descartes en fut le héraut, lui qui avait identifié le bon sens ou la raison aux évidences des idées claires et distinctes. Dialecticiens en intention, les philosophes du passé, Platon, Aristote, sont eux même coupables d'avoir appliqué au réel un mode de pensée fragmentaire, parcellaire, fixatif. 

Il n'y a qu'Héraclite pour trouver grâce aux yeux de Hegel. Héraclite, le philosophe du changement, qui a su saisir le devenir incessant des choses, qui a pensé les opposés comme conflictuels et qui a fait de l'ordre du monde un équilibre instable entre les contraires.

Ironique tout de même ! Celui qui a su se placer du point de vue de l'Absolu, qui dépasse tout point de vue particulier ou relatif, celui qui a su indiquer la porte de sortie à tous ses devanciers, Hegel, le secrétaire et l'interprète de l'Idée, qui trouve en un présocratique le prototype de sa pensée et de la philosophie « vraie ». 

Hegel disait vouer une admiration sans borne à Héraclite au sujet duquel il proclamait : « Il n'est pas une proposition de lui que je n'ai pas reprise dans ma logique. » Or, Héraclite est le premier à avoir enseigné que tout est en mouvement, que la loi du devenir et l'âme de tout développement prend la forme nécessaire de la dialectique !

La philosophie hégelienne est elle aussi une philosophie du devenir. Mais ici s'arrête la comparaison. 

Ne nous méprenons pas : en reprenant l'idée de dialectique, Hegel savait très bien ce qu'il faisait, surtout que, plus près de lui, les post-kantiens Fichte et Shelling avaient tenté d'établir une conception unifiée du monde sur l'identité de la contradiction.

Pour déconsidérer des adversaires trop proches, il peut toujours être utile de revendiquer la paternité d'un vieux philosophe mort depuis plus de 2000 ans …


Des triades de triades

La dialectique hégelienne comme loi dynamique des êtres scande toujours le même mouvements en trois temps. Le moment abstrait, le moment dialectique, le moment spéculatif. Triade elle-même formée d'autres triades. 

Enserrant le mouvement triadique, un premier cercle ou une première triade nous aide à comprendre toutes les autres, lesquelles ne sont que l'extériorisation ou le déploiement de cette première triade. Il s'agit du mouvement dialectique en général, du schéma universel qui gouverne l'ensemble du système « Être/non-Être/Devenir » traduit ordinairement et le plus souvent par « Thèse/Antithèse/Synthèse ».

Le rythme triadique, qui repose sur le grand principe de l'identité de l'être et de la pensée constitue la part originale de l'hégélianisme et le fondement de son idéalisme absolu. L'intention idéaliste de Hegel se traduit dans sa manière de poser et de résoudre les problèmes. Tout part de l'Idée pour revenir à l'Idée. Les choses n'ont d'existence véritable qu'en tant qu'elles sont des dérivations de l'Idée, des déterminations de l'esprit rationnellement et dialectiquement fondées. Tout se passe à l'intérieur de l'Esprit, qui doit découvrir dans le monde ce qui est homogène à l'Idée et à la pensée.

« Ce qui est réel est rationnel et ce qui est rationnel est réel ». La célèbre formule de la préface aux « Principes de la philosophie du droit », tel un slogan publicitaire, annonce en grosses lettres ce que le système tout à la fois présuppose, développe et contient. 

Le monde et ses déterminations n'ont de contenu valable que pour autant qu'ils émanent de la pensée. Tout ce qui s'engendre ne s'engendre que dialectiquement et par la pensée. La méthode dialectique est plus qu'un procédé de construction, c'est la vraie figure de la pensée dans laquelle la vérité existe. 

Ce qui se retrouve d'absolument identique et d'intelligible dans la nature et l'histoire comporte son développement dans l'esprit. 

L'ensemble du système hégelien est ce gigantesque jeu de mécano où l'esprit, porté par la puissance de la raison, les yeux fixés sur l'Absolu et l'Éternel, doit nous livrer le contenu du réel en nous livrant la structure et le dynamisme internes des êtres et des choses !


La phénoménologie de l'esprit

« La phénoménologie de l'esprit » contient tous les germes du système de Hegel. C'est une véritable odyssée du savoir. Elle présente la conscience aux prises avec elle-même et dans sa conquête progressive de la liberté. Elle décrit le chemin parcouru par la conscience lorsqu'elle tente de se reconnaître comme Esprit. La conscience doit franchir différentes étapes. Elle doit passer par différents moments : la certitude sensible, la perception, l'entendement, etc. Elle doit se perdre ou s'aliéner avant de pouvoir se reconnaître et se retrouver dans la religion et le savoir absolu. 

Voilà ce que nous dit Hegel : « J'ai suivi dans '' La phénoménologie de l'esprit '' l'évolution de la conscience, sa marche progressive, depuis la première opposition immédiate entre elle et l'objet jusqu'au Savoir Absolu. Le chemin qu'elle a suivi passe par toutes les formes de rapport entre la conscience et l'objet et a pour aboutissement le concept de la science. »

Le système de la Science, qui est le discours vrai de la science et du réel, et dans lequel toute distinction est abolie entre les deux, est prêt à accueillir toutes les transformation nécessaires de la conscience en visant à recueillir l'ensemble de l'expérience humaine. Il s'agit de porter le réel à la parole et de retracer les modes de constitution du monde par le dire qui révèle au monde sa propre constitution ordonnée et rationnelle. 

Les grandes figures de la conscience y passent en même temps qu'y passe l'histoire du monde et de l'humain puisqu'il s'agit ici du monde qui s'est fait Esprit. Cette « Phénoménologie » ne veut rien laisser de côté. Partant du non-savoir pour aller vers le savoir, l'ordre nouveau qu'elle instaure pour soi n'est que de l'ordre ancien d'un en soi dépassé. Les figures s'échangent mais ne disparaissent jamais complètement. Par le jeu complexe de leur médiation se dessine une nouvelle ordonnance du monde qui forme la constitution du Tout. 

La règle qui est le secret soutenant cette logique en marche vers l'Absolu s'annonce comme les étapes d'une histoire, comme les phases d'un développement.

1 )  D'abord, ce qu'il y a de plus pauvre dans la connaissance : le voir, l'entendre. Ensuite, la perception qui dépasse l'immédiateté sensible pour faire aussitôt place à l'entendement qui discerne identités et différences. Voilà pour un premier mouvement composé de trois moments où l'objet, d'abord différent de la connaissance, s'identifie à celle-ci pour former le Concept.

2 )  En s'élevant au niveau de la réalité, la conscience se découvre elle-même et devient conscience de soi. Prête pour un nouveau départ, partant à la conquête de sa propre vérité, elle rencontre l'intersubjectivité en rencontrant une autre conscience. Deuxièmement, désir et liberté s'affrontent en une lutte pour la reconnaissance où seul celui qui n'a pas peur de perdre sa liberté vaincra, l'autre, préférant sa vie à la liberté, esclave de la vie, deviendra esclave du maître. Suit la dialectique du maître et de l'esclave.

3 )  Le devenir de l'esclave fait apparaître les figures du stoïcisme, du scepticisme et enfin l'attitude chrétienne. Mais ce sont des impasses qui montrent l'échec de la libération. La venue du Christ sur terre, sa mort et sa résurrection, d'espoir de réconciliation avec le monde, se mue en impossibilité. « Dieu est mort ». Par le déchirement, l'esclave demeure prisonnier de la conscience malheureuse.

4 )  Le retour vers le monde pour réaliser le salut terrestre semble être la seule solution. Entrent en scène les figures de Faust et de Don Quichotte. Leurs tentatives se soldent par un nouvel échec. Ils ont été conduits sur les chemins du désespoir. C'est ici que le premier grand cycle se termine. La conscience de soi, à la recherche d'elle-même et de sa propre liberté, voulant s'élever à l'universel véritable, ne rencontre que l'universel illusoire. Les tentatives désespérées et les échecs successifs de la conscience doivent s'élargir à la dialectique de l'Esprit objectif, aux produits et aux œuvres de la Culture, dans la société, la morale, le droit. 

Odyssée de la conscience et voyage initiatique à travers le savoir, cette sorte de spectacle qu'est « La phénoménologie de l'esprit » donne une idée de la façon dont le philosophe enchaîne dialectiquement les concepts. Le positif se change en négatif, et le négatif en positif, selon le schéma universel et nécessaire de tout développement dialectique. L'histoire du monde en raccourci, c'est l'histoire de l'Esprit qui, après tant d'échecs et de réussite, se découvre enfin comme Esprit.

L'Esprit qui prend possession du monde par la raison et la liberté, c'est l'Esprit qui se reconnaît et se justifie à travers ses réalisations et ses œuvres. C'est l'Esprit universel qui anime le monde. C'est le chemin parcouru par la conscience et sa quête vers l'Absolu. 

« La phénoménologie de l'esprit » est le premier moment du système, le grand cercle dans lequel tous les autres cercles viendront s'inscrire une fois que le système aura atteint sa forme achevée et définitive : un cercle de cercles.


Planisphère du système hégelien

C'est dans l'« Encyclopédie des sciences philosophiques » qu'on retrouve l'état achevé du système hégelien. Cet ouvrage est divisé en trois grandes parties. C'est l'exposition d'une vaste triade : « La science de la Logique », « La philosophie de la Nature » et « La philosophie de l'Esprit ». 

Il n'est pas toujours facile d'y voir les liens et d'en percevoir l'unité tant l'arbitraire règne au sein du système. Le schéma en trois moments n'est pas sans danger quand on prétend l'appliquer uniquement à l'ensemble de la réalité. Les trois grandes divisions de la philosophie correspondent à la triade Idée/Nature/Esprit qui gouverne le système et qui se décompose elle-même en de nouvelles triades qui sont le point de départ d'autres triades, etc.

l'Idée renvoie à l'ensemble des caractères logiques et pensables de toute réalité. Elle se compose de trois moments : l'Être, l'Essence, le Concept. Trois moments capables de produire des formes déterminées et susceptibles de recevoir un contenu sensible. Ces trois moment abstraits de l'Idée sont présentés dans la « Science de la logique » et repris au début de l'« Encyclopédie ». La Nature est l'extériorisation de l'Idée qui sort d'elle-même pour se manifester dans les êtres physiques et biologiques. 

Ses trois moments, la mécanique, la physique et l'organique sont les trois moments de la philosophie de la Nature par lesquelles la Science de la Logique reçoit un contenu sensible. Hegel en fait trois moments de la dialectique, où l'Idée, devenue extérieure et étrangère à elle-même, pour en arriver à produire la conscience, doit s'intérioriser au sein de la Nature par un système de degrés sortant nécessairement les uns des autres. 

La Nature qui transmue les réalités physiques et biologiques en moments de la dialectique. L'espace et la matière considérés comme une aliénation de l'Esprit.

Le résultat est ridicule !

L'Esprit est le retour sur soi de l'Idée, l'intériorisation de l'Idée après son aliénation et son extériorisation dans la nature. La philosophie de l'Esprit comporte elle-même trois moments : l'Esprit Subjectif, l'Esprit Objectif et l'Esprit Absolu. L'avénement du règne de l'Esprit consacre l'achèvement du système, dont chaque terme ou chaque moment est une position de l'Esprit ou une définition de l'Absolu. 

On peut se représenter l'ensemble du système sous une forme simplifiée et schématique. L'image du « cercle de cercles » permet d'illustrer le système de Hegel. Un cercle n'a ni début, ni fin. Chaque cercle est à la fois un commencement et un résultat, commencement d'un nouveau cercle, résultat du cercle précédent. Le cercle enserre l'infini dans le fini. 

L'Absolu est à la toute fin, comme accomplissement du système tout entier. Le système achevé du monde englobe toutes les catégories possibles de l'Être et de la Pensée. C'est le couronnement de l'œuvre hégelienne. C'est le processus de constitution de la Science qui renferme en lui les conditions de fermeture de tout discours possible sur la réalité. 

Le fin mot de la Science et le dernier chapitre de l'Histoire universelle s'achève avec Hegel ! ...



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Le système hégelien :



I .  Science de la Logique
II . Philosophie de la Nature
III . Philosophie de l'Esprit




I .  Science de la Logique
===>  l'Être
===>  l'Essence
===>  le Concept



II . Philosophie de la Nature
===>  la Mécanique
===>  la Physique
===>  l'Organique



III . Philosophie de l'Esprit
===>  l'Esprit Subjectif
===>  l'Esprit Objectif
===>  l'Esprit Absolu



===>  l'Esprit Subjectif
------------ >  l'Âme
------------ >  la Conscience
------------ >  l'Esprit




===>  l'Esprit Objectif
------------ >  le Droit
------------ >  la Morale
------------ >  l'État



===>  l'Esprit Absolu
------------ >  l'Art
------------ >  la Religion
------------ >  la Philosophie


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Esprit subjectif et Esprit objectif

L'Idée. 
La Nature. 
L'Esprit. 

Premier moment.
Deuxième moment.
Troisième moment.

L'Esprit, après avoir séjourné hors de soi dans les deux premiers moments de la doctrine (la Science de la Logique et la Philosophie de la Nature), reprend possession de lui-même en rentrant en lui-même pour se réaliser par la pensée et l'activité de l'humain (la Philosophie de l'Esprit).

À son état natif, l'esprit est indistinct de l'âme, d'une âme naturelle elle-même indistincte du corps naturel. L'esprit s'élève par degrés à la sensation, au sentiment, à l'habitude, avant de se faire conscience, conscience de soi et raison, laquelle, par intériorisation et extériorisation, théorie et pratique, devient esprit libre. 

L'Esprit subjectif est le premier moment de l'Esprit, moment abstrait où l'esprit, en s'individualisant, se reconnaît comme esprit libre, libre et riche dans sa certitude de soi et sa vérité. Mais l'Esprit ne peut s'accomplir librement par la seule détermination intérieure. L'individualité libre n'est que l'élément en soi de la culture, auquel il manque la direction décisive, qui est la médiation et la relation interindividuelle. Les progrès de la liberté ne sont possibles que par la sortie de l'Esprit hors de soi, par son extériorisation qui effectue le passage, ou la médiation, de l'Esprit subjectif à l'Esprit objectif. 

Les trois formes de la liberté réelle que l'« Encyclopédie » désigne sous le nom d'Esprit objectif sont :

Le Droit.
La Morale.
L'État.


Le Droit

Le Droit assure la personne dans sa propriété. Une chose m'appartient lorsque ma volonté la fait mienne. Quand je retire ma volonté et qu'un autre y insère la sienne, cette chose lui appartient. La reconnaissance à la propriété repose sur un « contrat » où chacun s'engage à respecter le bien d'autrui à condition que soit respecté le sien propre. En cas d'action délictueuse sur la propriété (user du non mien comme s'il était mien), un juge désintéressé doit établir l'état de droit par la punition ou la contrainte sur  les personnes ou sur la propriété. La théorie du droit de Hegel n'exige aucune implication de l'État.


La Morale

La liberté du droit est liberté mais liberté toute extérieure à soi, liberté abstraite qui se constitue sur le mode de l'avoir, de la possession. D'où la nécessité d'un droit qui vient garantir dans un même temps à la fois le droit, en tant qu'institution privée, et la personne dans sa propriété. Mais ni le contrat lui-même ni la contrainte sur la personne ne peuvent protéger l'individu de l'injustice et de la violence extérieure que l'abstraction du droit formel rend inévitable. Ne pouvant empêcher la possibilité du délit, inhérent au contrat, il a fallu instituer les tribunaux qui servent avant tout à restituer l'état de droit. C'est donc en soi, dans sa subjectivité, que le sujet va chercher sa liberté. 

Ce moment de reprise sur soi et en soi de sa liberté par une exigence d'intériorisation correspond au moment kantien de la philosophie pratique. Kant avait défini la moralité comme une exigence intérieure, un devoir, que la volonté bonne, dans son rapport à autrui, pose comme un universel, c'est-à-dire valable absolument pour tous. 

Hegel dénonce le caractère abstrait de la morale de Kant. La morale subjective de Kant relève non pas de l'être, mais d'un devoir être. La morale kantienne définit un idéal à atteindre, mais cet idéal est inaccessible. Tout s'y oppose, les conditions singulières de l'action, la contradiction entre l'intention voulue, qui est pure, et le fait qu'en agissant l'homme doit accepter la souillure du monde à la pointe de laquelle la conscience retombe et s'abîme. Le fondement abstrait du devoir aboutit à un formalisme vide. Le but, qui est énoncé comme un pur devoir, ne contient en lui-même que la simple injonction : « je dois ». Il a le caractère d'une nécessité, mais d'une nécessité dont l'atteinte est encore incertaine. Sans doute déjà à ce niveau l'individu accède-t-il à la volonté raisonnable, à la liberté voulue, mais c'est une liberté intérieure qui a besoin d'être déterminée. 

La morale effective ne peut être qu'une morale réalisée. L'universel abstrait de la loi morale doit passer à l'universel concret. À savoir l'en soi et le pour soi de l'Esprit objectif : la famille, la société, l'État.


L'État

La famille, la société civile, l'État : toujours le même mouvement en trois temps que scande le prophète de l'Absolu.

Pour Hegel, l'État est la réalité universelle, le lieu de l'apaisement qui est celui du triomphe de la liberté. Les progrès de la liberté, qui a dû passer par différents stades de l'Esprit dans son élévation vers l'Absolu (le droit, la morale, la famille, la société civile), trouvent dans l'État leur repos et leur tranquillité, là où toute négation ou toute opposition (les conflits entre les intérêts privés et les égoïsmes individuels) est abolie, là où l'Esprit objectif se reconnaît en soi et pour soi comme liberté effective : 

« L'essence de l'État, c'est l'universel en et pour soi, l'élément rationnel de la volonté, subjectif toutefois en tant qu'il se sait et s'affirme, et un individu en sa réalité. D'une manière générale, son œuvre, par rapport à l'extrême de l'individualité, c'est-à-dire la foule des individus est double. L'État doit d'abord les conserver comme personne, faire par suite du ''droit'' une réalité nécessaire, puis avancer leur ''bien-être'' auquel chacun travaille pour lui-même, mais qui a un côté général. L'État doit protéger la famille et diriger la société civile. En ''second lieu'', il doit ramener ces deux choses ainsi que toute la mentalité et toute l'activité de l'individu, qui tend à se constituer son propre centre, à la vie de la substance universelle et en ce sens faire obstacle comme puissance libre à ces sphères qui lui sont subordonnées et les conserver dans leur immanence substantielle. »

Suivant le principe hégélien de « l'identité de l'individuel et de l'universel », l'État ne peut être incarné que par le souverain absolu, qui seul représente l'esprit du peuple, esprit dont il est lui-même la loi et la substance vivante, l'autorité rationnelle et la volonté universelle, gouvernement d'un seul qui est l'apologie de l'idéologie absolutiste : 

« Les constitutions démocratique, aristocratique et monarchique, il faut les considérer comme des formulations nécessaires dans le développement et par suite dans l'histoire de l'État. » 

« La souveraineté, qui n'est d'abord que la pensée universelle de cette idéalité, ne devient existence que comme subjectivité sûre de soi. C'est le côté individuel de l'État qui est unique, qui ne se manifeste qu'alors comme unique. Mais la subjectivité n'est vraie que comme sujet, la personnalité comme personne, et dans une constitution qui atteint la réalité rationnelle, chacun des trois moments du concept a son incarnation séparée et réelle pour soit. Cet élément décisif, absolu de l'ensemble n'est donc pas l'individualité en général, mais un individu : le monarque. »

La pensée de l'État, et donc de la souveraineté, se détermine, se concrétise, se particularise et devient identique à l'être que le monarque incarne en son individualité. 

Le monarque est celui par lequel l'absolu du concept accède au moment suprême de l'Idée, de l'universel vrai qui est l'universel concret. 

« Le concept comprend les moments suivants :
1 .  L'universalité comme égalité libre avec elle-même dans sa détermination concrète. 
2 .  La particularité, la détermination concrète où l'universel demeure, sans altération, égal à lui-même.
3 .  L'individualité en tant que réflexion sur soi des déterminations concrètes de l'universalité et de la particularité, qui, unité négative en soi est le déterminé en et pour soi et en même temps l'identique avec soi ou l'universel. »

Impossible ici de ne pas apercevoir l'affinité entre cette théorie de l'État et la situation politique de l'Europe de l'époque. Le pessimisme du début du 19e siècle laisse place à un optimisme où, s'inspirant de l'exemple napoléonien, l'État a été restauré dans sa légitimité et son pouvoir absolu. 

Hegel célèbre ce retour de l'absolutisme :

« L'esprit de l'univers, si occupé par la réalité, entraîné vers l'extérieur, se trouvait empêché de se replier vers le dedans et sur lui-même, pour se rendre dans la patrie qui lui est propre et y jouir de lui-même. Aujourd'hui, alors que le torrent de réalité a été brisé et que la nation allemande a, d'une manière générale, sauvé sa nationalité, le fondement de toute vie vraiment vivante, le temps est venu aussi pour le libre empire de la pensée de fleurir dans l'État, de la manière qui lui est propre, à côté du gouvernement du monde réel. Et la puissance même de l'esprit s'est fait valoir en cette époque, au point que les idées seules et ce qui leur est conforme, sont ce qui peut aujourd'hui d'une manière générale se maintenir et que ce qui veut avoir quelque valeur, doit se justifier devant la sagesse et la pensée. C'est tout particulièrement cet État qui m'a accueilli, qui, par sa prépondérance intellectuelle, s'est élevé à l'importance qui lui convient dans le monde réel et politique, se rendant égal en puissance et en indépendance à des États qui lui eussent été supérieur par leurs moyens extérieurs. »

« Se rendant égal en puissance et en indépendance à des États qui lui eussent été supérieur par leurs moyens extérieurs. ».

Hegel pense à la nation française, bourgeoise, révolutionnaire et napoléonienne : 

« J'ai vu l'Empereur, cette âme du monde, sortir de la ville pour aller en reconnaissance : c'est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s'étend sur le monde et le domine. »

C'est le même espoir que Hegel nourrit pour l'Allemagne, mais maintenant, il n'est plus nécessaire de tout détruire pour tout reconstruire. Hegel a su tirer les leçons de l'échec de la Révolution française et de la Terreur.

L'État est la vérité de la société du droit, de la morale, de la société civile. Il n'y a rien de supérieur. Tout ce qui a précédé l'État moderne ne sont que des degrés de l'avénement de l'Esprit, des scansions dans son élévation vers la liberté. L'État est la raison qui se réalise. L'Esprit prenant conscience de lui-même et de sa complète liberté. Actualisation de la liberté, passage du fini à l'infini, incarnation de l'Éternel dans le temps, l'État représente la forme la plus haute de notre destin où l'individu trouve sa fin en tant que membre d'une communauté organique. 

Un « Concert des Nations », des États fédérés, à l'exemple de la Communauté européenne, comme Kant l'avait imaginé, c'est pour Hegel une pure abstraction, un « devoir-être » à la merci de la volonté de chaque État. La raison ne doit concevoir que ce qui existe : au-delà de ce qui existe, on ne constate que le vide. L'État moderne constitue pour Hegel le dernier stade du développement de l'Esprit objectif qui confine à l'Esprit absolu et à ses trois moment :

L'Art
La Religion révélée
la Philosophie


De l'Esprit objectif à l'Esprit absolu

L'histoire rationnelle est l'Histoire qui s'accomplit à travers les œuvres et les réalisations effectives que les hommes poursuivent dans l'espace et le temps. C'est l'Histoire universelle des États tels qu'ils se sont constitués à travers les différents stades de l'Esprit dans son élévation vers l'absolu. Dans chaque peuple, on peut déceler un germe spirituel qui fonde son esprit et qui fait que ce peuple, dans l'Histoire, a pu imposer ou dominer le monde :

« Le peuple, qui reçoit un tel élément comme principe naturel, a pour mission de l'appliquer au cours du progrès en conscience de soi de l'Esprit universel qui se développe. Ce peuple est le peuple dominant dans l'Histoire universelle pour l'époque correspondante. Il ne peut faire époque qu'une seule fois dans l'Histoire et contre ce droit absolu qu'il a parce qu'il est le représentant du degré actuel de développement de l'esprit du monde, les autres peuples sont sans droits, et ceux-ci aussi bien que ceux dont l'époque est passée, ne comptent plus dans l'histoire universelle. »

Il y a une raison dans l'Histoire, et l'Histoire qui se fait raison est l'Histoire universelle consciente d'elle même et consciente du progrès dans sa marche vers la liberté. Chaque peuple fait son bout de chemin. Partant de l'enfance de l'Esprit, Hegel peut retracer les grandes étapes de son propre devenir conscient lui-même jusqu'à sa propre maturité :

*  Les despotismes orientaux. Un seul individu est libre, le monarque. Tous les autres y sont assujettis.
*  La civilisation gréco-romaine. Quelques uns sont libres : les citoyens qui ont passé un contrat entre eux.
*  La civilisation germano-chrétienne. Tous les hommes sont libres. La plus grande liberté réside dans la conscience religieuse, dans la libération de l'esprit, la supériorité spirituelle capable de recevoir la révélation suprême : la révélation protestante.

La substance vivante et consciente d'elle-même de la communauté constitue la complète réalisation de la liberté par laquelle l'Histoire s'achève. La réussite de l'Allemagne administrant la réforme conclue l'Histoire dans sa Vérité, telle une véritable théodicée :

« L'esprit germanique est l'esprit du monde moderne germanique qui a pour fin la réalisation de la vérité absolue en tant que détermination autonome et infinie de la liberté, cette liberté qui a pour contenu sa forme absolue même. La destination des peuples germaniques consiste à fournir des supports au principe chrétien. Le principe fondamental de la liberté spirituelle, le principe de la réconciliation fut placé dans les âmes encore candides et incultivées de ces peuples et il leur fut imposé comme mission, non seulement de détenir pour le service de l'Esprit de l'Univers l'idée de la vraie liberté comme substance religieuse, mais encore de produire en liberté dans le monde en le tirant de la conscience subjective de soi-même. »

Les progrès de l'Esprit objectif dans sa marche et son élévation vers l'Absolu enveloppent les figures successives ou les trois moments d'un processus unitaire dynamique :

Le Droit
La Morale
L'État (que l'Histoire, dans une tentative de systématisation rationnelle recueille comme une succession d'événements et de développements qui s'explicitent en une structure dialectique du Concept, qui s'exprime dans la progression effective d'un dépassement.)


L'Art

Mode d'expression et exigence rationnelle des plus élevés, l'art ou l'esthétique est le premier moment de l'Esprit. C'est l'en soi de l'Esprit absolu qui se manifeste dans une œuvre extérieure à l'Esprit ou l'Idée avant de se présenter comme pure intériorité dans la Religion et la Philosophie et qui apparaît sous une forme sensible :

« [Il y a dans l'Art] un travail qui est à notre avis un des plus importants de tous ceux qui s'offrent à la Science. Dans l'Art, en effet, il ne s'agit pas d'un simple jeu utile ou agréable, mais d'une libération de l'esprit du contenu et de la forme de la finitude. Il s'agit de la présence de l'Absolu dans le sensible et le réel. »

« La plus haute destination de l'Art est celle qui lui est commune avec la religion et la philosophie. Comme celles-ci, il est un mode d'expression du divin, des besoins et exigences les plus élevées de l'esprit. Les peuples ont déposé dans l'art leurs idées les plus hautes, et il constitue pour nous le seul moyen de comprendre la religion d'un peuple. Mais il diffère de la Religion et de la Philosophie par le fait qu'il possède le pouvoir de donner de ces idées élevées une représentation sensible qui nous les rend accessibles. »

Expression de l'infini dans le fini, dualité de fini et de l'infini, voilà pour nouvelle triade où le philosophe du Concept voit la réalité extérieure de l'œuvre peu à peu s'intérioriser :

*  L'art symbolique (égyptien), dont la forme est l'architecture.
*  L'art classique (grec), dont la forme est la sculpture.
*  L'art romantique (chrétien), qui se réalise à travers la peinture, la musique et la poésie.

La mission historique de l'Art se trouvant accomplie, Hegel signe la « mort de l'Art » :

« L'Art reste pour nous, quand à sa suprême destination, une chose du passé. De ce fait, il a perdu pour nous tout ce qu'il avait d'authentiquement vrai et vivant, sa réalité et sa nécessité de jadis, et se trouve désormais relégué dans notre représentation. »

Il n'y a plus personne aujourd'hui qui ne tienne compte sérieusement des vues hégeliennes sur l'avenir de l'Art ...

À travers une analyse idéologique de l'Art, spirituelle en surface, religieuse en son fond, Hegel, selon sa méthode habituelle, en marque les étapes, le chemin parcouru par l'Esprit dans son progrès et son élévation vers l'Absolu.

La supériorité spirituelle du romantisme proclame une fois de plus la supériorité spirituelle du génie allemand. 

Le génie allemand est le seul qui a pu s'élever si haut dans l'expression de son âme spirituelle, celui qui s'est rapproché le plus près du divin et de l'infini de la forme de l'œuvre d'art. 

L'art romantique allemand a porté jusqu'à une subjectivité parfaite la peinture, la musique, et à un degré suprême, la poésie.

« La poésie, qui est l'art de la parole, constitue le moyen terme qui réunit les deux extrêmes formés par les arts plastiques et par la musique, pour en réaliser la synthèse et les porter ainsi réunis, à un niveau supérieur, qui est celui de l'intériorité spirituelle. »

Ne l'oublions pas : quand Hegel réfléchit au grand romantisme, il rêve à la prodigieuse tourmente poétique allemande (Goethe, Schiller, Hölderlin).


La Religion révélée

Le système hégelien reproduit toujours la même pulsation triadique. Le Savoir, d'abord pris dans son immédiateté (premier moment), doit pouvoir se nier pour se dépasser (deuxième moment), et se nier pour se reconquérir (troisième moment). Cette négation n'est pas une suppression, mais un maintien et une conservation de ce qui est nié ou dépassé en vue d'un usage futur. 

L'Esprit en soi est Esprit subjectif, pour soi Esprit objectif, en soi et pour soi Esprit absolu. 

L'Esprit absolu est en soi Art. Il est pour soi Religion, et il est en soi et pour soi Philosophie.

L'Art en tant que réalisation de l'Esprit est la manifestation de l'Esprit hors de soi qui s'exprime diversement dans une œuvre sensible par la saisie immédiate du beau comme vérité. 

La Religion est le retour de l'Esprit vers soi et pour soi dans le rapport de la conscience subjective à Dieu, qui est la progression effective et dramatique de la conscience vers l'Infini réel. 

Les différents moments de l'activité religieuse, qui sont les étapes de l'Esprit cheminant vers l'Esprit absolu, nous les retrouvons dans les « Leçons sur la philosophie de la religion », mais « La phénoménologie de l'esprit » les contient déjà :

*  Les « religions naturalistes », religions fusionnelles où l'esprit est comme un avec la nature : les religions orientales (la magie et l'ancienne religion de Chine, le Tao), les religions de la substantialité (le bouddhisme et le brahmanisme), les religions de la subjectivité abstraite (religions de  Zoroastre et d'Osiris).

*  Les religions de l'individualité spirituelle, où l'esprit s'élève peu à peu au-dessus de la nature, pour sortir de la fixité immédiate (la religion juive, la religion grecque, la religion romaine).

*  La religion absolue, religion de pure spiritualité, forme achevée de la vérité chrétienne qui réconcilie le monde avec Dieu : « La religion chrétienne est la religion de la réconciliation du monde avec Dieu, qui dit-on, a réconciliés le monde avec lui. »

De progrès vers l'intériorité qui est progrès vers l'individualité (conscience de soi individuelle) est le progrès de l'Esprit lui-même dans la saisie et son dépassement vers la liberté : 

« Un Dieu mauvais, un Dieu naturel a pour corrélatif des humains mauvais, des humains naturels, sans liberté. Le concept pur de Dieu, le Dieu spirituel a pour corrélatif l'esprit libre. La représentation que l'humain a de Dieu correspond à ce qu'il a de lui-même, de sa liberté. » 

L'« humain naturel », privé de sa liberté et égaré au sein d'un monde étranger, parvient mal à se dégager de son immédiateté naturelle. Aussi se voit-il obligé d'adorer la nature en s'imaginant adorer Dieu ! Les peuples incapables d'une conscience claire de soi, qui ne connaissent Dieu que par le truchement de la nature, en restent au stade de la représentation abstraite de Dieu.

Les « religions de l'individualité spirituelle » sont des religions déterminées, des religions ethniques qui s'opposent, en séparant différents aspects de l'humain et de la divinité, et préparent l'apparition de la religion absolue en élevant le principe spirituel au-dessus de la nature.

Selon Hegel, la vraie religion est la Religion révélé, celle du Christ et de son incarnation, qui est la plus haute destination de Dieu qui consacre la vérité et la supériorité du christianisme. 

Le passage suivant est un petit bijoux, un joyau de rhétorique conceptuelle a mettre dans son écrin.

C'est l'exemple de l'essence d'un système qui décrète a priori ce que l'expérience n'a qu'à confirmer par la suite :

« L'Idée existe d'abord pour soi dans la simple généralité qui n'a pas encore progressé jusqu'au jugement, à l'altérité qui n'est pas encore développée – c'est le Père. Le particulier vient ensuite, l'Idée phénoménalisée – c'est le Fils. En tant que le premier facteur est concret, l'altérité y est déjà assurément contenue. L'Idée, c'est la vie éternelle, l'éternelle création. Mais le second élément, c'est l'Idée dans l'extériorité, de sorte que l'apparition extérieure devient inversement le premier élément. Elle est comme étant l'Idée divine, l'identité du divin et de l'humain. La conscience de Dieu comme Esprit vient en troisième lieu – C'est le Saint Esprit. Cet Esprit dans son existence et sa réalisation, c'est la communauté. »

Faisons une pause. Ouf ! ...

Continuons :

« L'Idée commence par l'existence de la vérité, de la vérité connue, existante. Cette vérité, c'est ce que Dieu est, qu'il est ''un en trois'' personnes, qu'il est la vie, le processus de lui-même en soi. Le deuxième côté de cette vérité, c'est qu'elle est apparue, se rapportant au sujet, existant pour lui et que le sujet a avec elle un rapport essentiel et qu'il doit devenir un citoyen du Royaume de Dieu. Il y a en ceci que le sujet doit devenir lui-même un enfant de Dieu, que la réconciliation s'est faite en et pour soi dans l'Idée divine, qu'elle est en second lieu apparue et que désormais la vérité est assurée aux humains. La certitude, c'est le phénomène, l'Idée telle qu'en apparaissant, elle parvient à la conscience. Le troisième côté, c'est le rapport du sujet avec cette vérité, c'est que le sujet en tant qu'il est en rapport avec elle, parvient à cette unité consciente, s'en rend digne, la crée en lui et se trouve rempli de l'Esprit divin. Ceci est la notion de la communauté en général, l'Idée qui en ce sens est le processus du sujet en lui et le concerne, du sujet qui est accompli dans l'esprit, qui est spirituel en sorte qu'en lui habite l'Esprit divin. »

Ce travail de l'esprit dans sa conquête de lui-même, cette prise en charge de l'Esprit par lui-même et pour lui-même, l'Esprit prenant conscience degré par degré de sa constitution réelle effective, l'Esprit n'a pu l'accomplir seul, mais en se constituant en communauté. 

La communauté qui réalise la plus haute élévation de l'Esprit, c'est la communauté religieuse protestante, qui unit la piété et le droit, que le catholicisme sépare. C'est la piété dans le droit et dans la conscience qui assure la « paix divine ». 

« Il n'y a pas de conscience sacrée, de conscience religieuse distincte du droit séculier ou, à plus forte raison, opposé à lui. »

Cette fusion de la Religion et de l'État dans l'État germanique, qui répond simultanément aux besoins respectifs du savoir et de la foi, elle vient consacrer l'union intime, et enfin la réconciliation de l'humain et de Dieu, l'humain se reconnaissant en Dieu en reconnaissant que le plus haut degré de l'Esprit trouve son achèvement dans la communauté religieuse, Dieu se reconnaissant en l'humain. 

L'Esprit se reconnaissant lui-même consiste à révéler Dieu à lui-même, car le Dieu réel n'existe qu'en tant que révélé à l'humain.

L'humain en Dieu et Dieu en l'humain : par cette conception de la divinité, Hegel rejoint son maître Spinoza (Dieu est substance, immanence et nature) et renoue du même coup avec ses premiers écrits (« La vie de Jésus », « L'esprit du christianisme et son destin ») qui affichaient déjà un caractère audacieusement irréligieux et irrévérencieux.

La cité terrestre qui se transforme en cité de Dieu, l'union spirituelle parfaite entre l'humain et Dieu, c'est la religion vivante qu'il faut chercher dans les préoccupations théologiques du jeune Hegel.

La substance et le contenu de son luthérianisme messianique et souabe trouve ses présupposés et sa traduction discursive sous la forme de la dialectique !


La Philosophie (« l'Absolu, c'est moi ! »)

La vérité que la Religion déploie sous la forme de la représentation dans l'Idée comme immédiateté de l'Être pour soi, la philosophie a pour tâche de la hausser au niveau théorique de la Science. 

La Philosophie, pour Hegel, c'est le système achevé de la Science, l'en soi et le pour soi de l'Esprit absolu : la connaissance de l'Absolu par lui-même qui, après s'être d'abord pris comme objet, se retrouve comme sujet et efface la différence entre sujet et objet. 

L'Idée consciente d'elle-même, qui se reconquiert après avoir récupéré toutes les aliénations dans l'espace et le temps (la Philosophie de la Nature, l'Esprit subjectif et l'Esprit objectif), et qui s'accomplit comme Esprit absolu, c'est le retour de l'Idée vers elle-même, la réalisation objective de l'esprit dans le monde, par la médiation de l'humain.

« C'est l'Idée éternelle, existant en et pour soi qui se manifeste, s'engendre éternellement elle-même et jouit d'elle-même éternellement comme esprit absolu. »

Hegel avait non seulement pour mission d'éclairer le chemin, mais d'indiquer aussi comment le chemin est parcouru. C'est ce qui est magistralement illustré dans le planisphère hégelien. 

Le système hégelien est le système réfléchi de la Science, que la Science, c'est-à-dire la Philosophie, avait à construire dans un discours qui recense, regroupe et développe l'ensemble des œuvres, des pratiques et des genres culturels, artistiques, esthétiques, éthiques, politiques et religieux de l'Esprit.

L'unité qui se cache derrière toutes ces choses, les liaisons délicates et la succession nécessaires des phénomènes et des événements, la recollection logique et la systémisation des faits objectifs passés et présents, la Philosophie avait pour tâche de les traduire dans le langage spéculatif de la Raison, synthèse de la pensée de l'être, du concept et de la réalité, de la conscience subjective et de la vérité objective.

Parvenu à ce point, toute autre représentation devient inutile... C'est en ce sens qu'il faut comprendre la définition de l'Absolu chez Hegel.

Hegel n'est pas seulement la conscience de son temps. C'est en lui et par lui que l'Idée s'est réalisée, que le savoir devenu conscient de lui-même, c'est-à-dire se sachant et se reconnaissant lui-même comme savoir devient Savoir absolu. 

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« La chouette de Minerve prend son envol au crépuscule. » écrit Hegel ...

Au moment où Hegel arrive dans l'Histoire, pour les philosophies, que Hegel conçoit comme une série d'oppositions et de négations dialectiquement liées qui s'expriment dans leur développement progressif, comme pour les œuvres spirituelles du passé, les attitudes existentielles, les pratiques sociales et les œuvres de la culture, l'heure a déjà sonné ! 

C'est que tout a été dit. Le jour va tomber. Tout est irrémédiablement accompli.

L'État s'est réalisé dans l'État moderne, dont l'État prussien fournit le symbole et le principe rationnel de la plus haute perfection.

L'Art s'est réalisé dans l'Art romantique.

La Religion s'est réalisée dans la religion révélée, qui s'achève avec la Réforme protestante et sa doctrine de sa prédestination luthérienne.

L'Esprit se présente tout entier dans chacun des développements du Système de Hegel : chaque phase, chaque moment, chaque segment de quelque importance tient sa place au sein du Système, qui élève l'Esprit au-dessus de la temporalité et qui conduit l'histoire à son terme final, ce qui marque l'avénement de l'Esprit homogène et universel.

Le Savoir absolu n'est plus Dieu. Ce ne sont plus les Idées platoniciennes, ni la Substance aristotélicienne. 

Là où la métaphysique traditionnelle a échoué et face au impasses, antinomies, et contradictions dans lesquelles le kantisme l'avait placée, Hegel prétend répondre par une métaphysique conséquente.

Le Savoir absolu, qui est l'ensemble du savoir réalisé, c'est Hegel lui-même, c'est son système, c'est sa pensée !

C'est son système de pensée pensé par son système !

Hegel a réussi l'exploit peu commun dans l'histoire, car on l'a cru (!), de mettre en système et de justifier rationnellement dans un discours spéculatif hautement abstrait ses opinions personnelles, qui sont ses propres convictions sociales, politiques et religieuses !

Alors que les commentateurs ou les critiques de Hegel on cherché l'Absolu dans la Religion, l'État ou l'Histoire, l'Absolu s'est niché ailleurs.

Il s'est niché dans l'ontologie idéaliste de Hegel, c'est -à-dire dans l'esprit héraldique et démiurgique du Philosophe, du serviteur de l'Idée, de celui qui a prêté sa plume au Concept et qui, seul, a su se hisser au niveau de l'Universel !

Celui qui apparaît ni trop tôt, ni trop tard, mais au bon moment :

« Hegel le Grand »

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