Ricoeur - Le récit historique

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Ricoeur - Le récit historique

Message par Vargas le Ven 9 Nov 2007 - 18:45

L’histoire et le récit

(Basé sur Temps et récit,tome I)




Dans la première partie, il s’agissait de caractériser le discours narratif sans distinguer l’historiographie du récit de fiction.
Il s’agit maintenant d’interroger l’appartenance de l’histoire à ce champ.

Ricœur part de l’hypothèse que :
Si l’histoire rompait tout lien avec la compétence de base que nous avons à suivre une histoire et avec les opérations cognitives de la compréhension narrative, […] elle perdrait son caractère distinctif dans le concert des sciences sociales.

En sommes, Ricœur soutient que la signification des constructions du temps historique dérive indirectement de celle des configurations narratives (c’est-à-dire de mimesis II) par lesquelles s’enracine « la temporalité caractéristique du monde de l’action. »
C’est cette dérivation indirecte du savoir historique avec l’intelligence narrative qui sera le fil directeur à suivre.

De plus, il pose que la vérité en histoire serait inséparable de la référence croisée, entre prétention à la vérité de l’histoire et celle de la fiction.
Cette référence croisée joue le même rôle central que celui de la référence métaphorique dans La métaphore vive.


Longue durée et évènement

Ricœur effectue un état des lieux des débats qui ont animé le discours historien au XXème siècle.
Il met en évidence le fait que s’est produit un recul, une éclipse de la dimension narrative dans l’histoire.

Ainsi, au sein de l’historiographie française, c’est l’évènement (au sens de durée brève) qui a été dévalué au bénéfice de la « longue durée » présentée par Braudel et l’école des Annales, devenant dominante dans l’historiographie française d’après-guerre.

Cette rupture avec l’histoire évènementielle, perçue comme histoire du particulier à dimension trop humaine, se passe par un rapprochement de l’histoire avec l’économie (pour les procédures quantitatives) et un couplage avec la géographie
(les étendues géographiques deviennent eux-mêmes personnages historiques, comme c’est le cas dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'epoque de Philippe II, de Braudel , 1949) tendant vers la géopolitique.

Le nouveau rapport transversal de Foucault par épistémès sensibles aux discontinuités s’inscrit indirectement dans ce contexte, mais en dépassant l’opposition (Histoire de la folie à l’age classique, 1961) ;
le point commun étant la dilatation et la multiplicité des échelles temporelles proposées.


Modèle nomologique et thèses narrativistes

D’autre part, dans les années 50, la philosophie analytique anglo-saxonne enregistre l’avènement du modèle nomologique (covering-law model) testant la scientificité du discours historique de l’explication.
Celui-ci effectue une critique des discours portés sur l’histoire en favorisant l’analyse des explications pour en établir les structures universelles, l’importance de la compréhension en pâtissant.
Pour le modèle nomologique, explication et compréhension sont irréductibles. Il s’agit d’opter pour l’objectivité.

Pour Ricœur, ces 2 débats, ces 2 éclipses sont parallèles, l’éclipse de la compréhension étant celle du récit.

Par la suite, le modèle nomologique éclate ; Il a néanmoins eu le mérite d’apporter une diversification de l’explication historique.
Ricœur évoque les apports de G.H. Von Wright et de William Dray dès les années 5O.
Lois et causes sont distinguées. Les prétentions à un néo-positivisme historique sont atténuées; on passe du causal au quasi-causal.

C’est à ce moment que la question du statut narratif de l’histoire, jusque là cachées par l’opposition particulier/universel, va passer au premier plan dans le débat.

Narrativité

Les thèses narrativistes apparaissent. Avec celles-ci, à l’inverse l’explication historique est diminuée et la compréhension narrative majorée.
Néanmoins il s’agit d’expliciter en quoi l’explication est greffée sur des modalités préalables de compréhension, non pas de substituer l’une à l’autre.

- C’est dans ce contexte qu’on trouve P. Veyne avec Comment on écrit l’histoire (1970)dans lequel il plaide pour une mise en intrigue de l’histoire.
Elever la capacité narrative, abaisser la prétention explicative, souligner la dimension constructiviste de l’énoncé historique.
On peut aussi citer M. de Certeau avec L’écriture de l’histoire (1975).

C’est la notion de « followability » qui apparaît, laquelle correspond à la fonction ancillaire, corrective de l’explication en histoire.

Ricoeur a écrit:L’incompatibilité, abstraitement posée, entre la contingence des incidents et l’acceptabilité des conclusions est précisément ce que l’aptitude de l’histoire à être suivie dément.

- On retrouve la parenté avec l’enjeu discordance/concordance tirée du traitement de la peripéteia dans la théorie aristotélicienne du muthos.
- C’est aussi le même problème posé par la suite rythmique de Saint Augustin : l’histoire écrite à la fois comme si c’était la première fois, comme si on ne connaissait pas la fin (pré-compréhension), et en ayant en tension l’ensemble.

- Ainsi, A.Danto analyse la « phrase narrative » en distinguant 3 positions temporelles contre un passé fixé par le regard de l’historien (idée d’un chroniquer idéal).
On écrit un évènement en fonction d’un autre. En plus de la position temporelle du narrateur.
Le réalignement rétroactif du passé tend en effet à « affaiblir l’accent intentionnel de l’action elle-même ». Il n’y a pas d’histoire du présent.

Les micro-actions, un ensemble d’action en série importe en histoire, au sens de la description narrative. Et donc d’un agencement des faits, d’une mise en intrigue.

- Avec L. Mink, le caractère synthétique de l’activité narrative sera étudiée.
L’acte configurant est le mode de compréhension propre à l’opération narrative, à côté du mode théorique (l’objet compris comme cas d’une théorie générale : Laplace) et du catégorial (un système de concepts a priori donne forme à une expérience : Platon)

- H.White va plus loin, cette fois en liant la mise en intrigue à l’explication, en définissant le style historiographique en fonction de la proportion entre story (récit), emplotment (mise en intrigue) et argument.
A ceci s’ajoute pour la mise intrigue une typologie romanesque (Michelet), comique (Ranke) ou tragique (Tocqueville).
La mise en intrigue est alors « l’opération qui dynamise tous les niveaux d’articulation narrative. » Elle fait la transition entre raconter et expliquer.
Raconter, c’est déjà expliquer.


Au bout du parcours, l’approche narrativiste a re-posé les bases de la compréhension, réaffirmé le caractère d’acte configurant de la narration pour enfin proposer une relation entre mise intrigue et explication.
Néanmoins le rapport du récit à l’histoire, s’il est posé n’existe que de façon indirecte. C’est en premier lieu la richesse des ressource internes au récit qui est explicitée.
Mais c’est la spécificité du discours historique en tant que science de détacher le processus explicatif dans la trame du récit.
Il y a une intentionnalité historique qui distingue le récit historique du récit de fiction.

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Message par Vargas le Ven 9 Nov 2007 - 18:55

L’intentionnalité historique


Le récit est auto-explicatif. Avec l’histoire, il s’agit de rendre autonome le processus explicatif qu’il recèle.
De plus, seule l’historiographie, dans sa réflexivité critique, répond à un travail de conceptualisation, d’objectivation et de justification.
Ni coupure épistémologique complète entre récit-histoire et histoire-science, ni insertion directe du second dans le champ du premier.

Cette coupure entre connaissance historique et compétence narrative se joue à 3 niveaux : celle des procédures, celle des entités, et celle de la temporalité.
D’un côté autonomisation, objectivité et conceptualisation de l’explication historique. De l’autre l’expérience immanente au récit.


Les thèses narrativistes ont permis de relever plusieurs points importants :
- La question de la causalité narrative ; le « l’un par l’autre » d’Aristote devient un point de départ obligé.
- La diversification et la hiérarchisation des modèles explicatifs par une diversification et une hiérarchisation comparables des ressources explicites du récit.


En somme les données du problème ont été diversifiés et désintégrés à un niveau plus bas. Il fallait pour cela démêler récit de fiction et récit historique, et, pour se faire, rétablir la place de la compétence narrative en amont du problème.
Il s’agit alors pour Ricœur d’ « explorer par quel voie indirecte la paradoxe de la connaissance historique transpose à un degré supérieur de complexité le paradoxe constitutif de l’opération de configuration narrative. »


Question : par quelle médiation cet agencement est-il transposé dans l’ordre propre de la connaissance historique ?
C’est-à-dire :
par quelles dérivations la triple coupure épistémologique qui fait de l’histoire une recherche procède-t-elle de la coupure instaurée par l’opération configurante au plan de mimesis II – et continue-telle néanmoins à viser obliquement l’ordre de l’action, selon ses ressources propres d’intelligibilité, de symbolisation et d’organisation pré-narrative au plan de mimesis I ?

Il s’agit de montrer 2 choses :
1) Que le temps construit par l’historien l’est sur le niveau premier de la temporalité construite et correspondant à Mimesis II.

2) Ce temps construit ne cesse de renvoyer à la temporalité praxique de mimesis I


L’imputation causale singulière et les entités historiques

C’est la procédure explicative de transition entre l’explication historique et la causalité narrative (étudiée par M.Weber et R.Aron, en particulier)
Il s’agit d’effectuer une construction imaginaire probabiliste visant à "simuler" des séries de cause pour en spéculer les conséquences.
Se demander ce qui aurait pu être, chercher et postuler les causes directrices justifiant telle explication historique.
On peut alors parler de quasi-causal et de quasi-intrigue. Au sens de Paul Veyne, il s’agit de faire la synthèse de l’hétérogène.
La continuité est tenue par l’imagination, la discontinuité relevant de l’analyse, des règles, du probable et du déterminable.
Mais cette capacité à imputer et à donner les raisons des ses choix distingue l’historien du narrateur.
Le poète produit et signifie ; l’historien argumente et juge.

- Imputation à qui ?
L’échelle historiographique surplombe celle individuelle.
Les entités historiques auxquelles les actions historiques sont imputables (société, nation, tribu, …) dérivent des personnages du récit.
La dissociation entre individu et personnage du récit est prolongée, accentuée en histoire entre personnage historique (sujet grammatical d’un prédicat d’action) et acteur réel.
Il n’y a qu’une référence oblique du phénomène sociétal aux individus.
Les entités historiques sont distinguées par une existence continue dans l’histoire générale et par des phénomènes discontinus dans les histoire spéciales (technologies, sciences, arts, religions,…)


Les évènements historiques ne diffèrent donc pas tant des évènements encadrés par l’intrigue.
La question du vraisemblable demeure dans la question de l’imputation causale, les personnages historiques se voient attribuer des « caractères », le choix des durées répond à un principe d’intelligibilité et suppose une unité de lecture.
La question de la réalité des évènements narrés renvoie en premier lieu au caractère éthique du monde réel et à laquelle renvoie sans cesse la triple mimesis.

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