La culpabilisation

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La culpabilisation

Message par Bergame le Dim 23 Juil 2017 - 14:37

La question des "leviers de motivation" des individus est une vieille question de la psychologie, sans doute l'une de ses plus vieilles. Qu'est-ce qui meut les hommes ? Et, question subsidiaire, y a-t-il des leviers sur lesquels on puisse jouer pour faire se mouvoir les hommes dans la direction qu'on souhaite ?

Or, personnellement, et dans cette perspective, je m'intéresse beaucoup à la culpabilité. Je suis fasciné par ce que les individus sont capables de faire, ou même de dire, pour éviter de ressentir la culpabilité, pour éviter d'apparaître aux yeux d'autrui comme "méchant" ou "mauvais" -et je ne m'exclus pas du lot, bien entendu.
On me répondra sans doute, ou au moins on pensera, que la culpabilité est l'un des, sinon le fondement de la morale. Sans culpabilité, sans sentiment de "faire mal" voire de "penser mal", que deviennent toutes les doctrines éthiques ?

Mais la culpabilisation est à distinguer de la culpabilité, comme un processus d'engendrement de l'affect chez autrui. Culpabiliser quelqu'un, cela consiste, par un discours, à (tenter de) lui faire ressentir de la culpabilité. C'est donc une notion qui appartient de droit à la psychologie. Or, je tombe sur un article dans lequel l'auteur s'intéresse à la "culpabilisation" dans la pratique managériale :
À l’échelle individuelle, évitez désormais de donner prise à tout sentiment de culpabilité. C’est notamment le cas dans les entreprises où le harcèlement d’un salarié a pour but de le rendre insidieusement coupable pour le ou la faire « craquer», et n’est pas le résultat de véritables pressions qui pourraient être plus manifestes, et donc plus aisément prouvables. Le système le plus retors consiste au contraire à culpabiliser la personne en estimant qu’elle ne met pas assez d’énergie dans son travail, à l’interroger sur la façon dont elle envisage de compenser ses manquements ou d’atteindre ses objectifs, ou de trouver qu’elle ne s’intègre pas assez à l’équipe, qu’elle participe trop peu à la vie de l’entreprise...
[...]
Pour contrecarrer cette « méthode » bien perverse mais si fréquente dans tous les univers de nos jours, il convient de rester « stoïque ». Le moyen en est simple : c’est un renversement de la charge de la preuve. Il vous suffit pour cela de faire la distinction entre accusation et culpabilisation. Si vous constatez que quelqu’un cherche à vous culpabiliser, demandez-lui très simplement et très directement, les yeux dans les yeux : « Est-ce une accusation? Vous voulez m’accuser de ne pas bien faire ce que je fais ? »
Si la personne répond « oui », demandez-lui alors d’en apporter la preuve. Il lui sera alors difficile de le faire s’il est de mauvaise foi, ce qui est presque toujours le cas. Si elle répond « non », alors dites-lui de ne plus vous importuner et de vous laissez faire votre travail. Et continuez d’agir comme vous l’entendez.
Si l’on vous accuse manifestement, c’est à celui qui vous accuse d’apporter les preuves de son accusation. Laissez faire. Cela n’ira jamais loin. Si on vous culpabilise, on estime généralement, et vous estimerez implicitement, que c’est à vous d’apporter la preuve du contraire. Ne le faites pas. Jamais. Car sinon, vous démontrez implicitement que vous reconnaissez au minimum le fait d’être redevable.

Puis, il élève encore le sujet au niveau socio-politique :
Cela est tout aussi vrai sur le plan politique. La culpabilisation est aujourd’hui le moyen le plus utilisé pour asservir les citoyens et les forcer à agir et à payer leurs impôts sans réfléchir ou demander des comptes.  Ceux qui parlent de « complot planétaire » ou de «théorie du complot» veulent, en réalité, parler du problème de la « culpabilisation des citoyens ». Mais ils se trompent de terminologie. Car le formatage des cerveaux de plus en plus d’êtres humains est si profond que bien peu de personnes perçoivent que le monde est de plus en plus asservi par la peur et le sentiment de culpabilité. Dans les pays occidentaux, tout enfant qui vient de naître est déjà redevable de plus ou moins deux mille euros pour une dette étatique à laquelle il n’a jamais contribué. Personne, hormis les responsables politiques et administratifs en fonction, ne peut être tenu responsable des erreurs économiques et financières qui ont conduit les pays occidentaux dans les situations désastreuses où ils se trouvent aujourd’hui. Mais il est plus simple de déclarer que tout cela est de la responsabilité des citoyens et que c’est à eux de payer. Les affaires Tapie contre le Crédit Lyonnais et Jérôme Kerviel contre la Société générale sont des illustrations parfaites de ce principe : toujours culpabiliser l’autre lorsque l’on est soi-même responsable.
[...]
Les politiques « écologiques » utilisent le même procédé en faisant peser sur les citoyens du monde la responsabilité des modifications climatiques et les phénomènes de pollution. [...] Mais comme il est impossible de revenir en arrière, de stopper une consommation outrancière de produits industriels sans déséquilibrer des économies étatiques et faire courir le risque de conflits militaires en mettant des millions de personnes au chômage et dans la précarité, il est plus simple de culpabiliser les citoyens et d’en faire de bons petits soldats capables de trier leurs déchets pour se déculpabiliser. Alors que nos ordures finissent toutes dans les mêmes incinérateurs, générateurs de pollution faute de personnel suffisant pour en contrôler le tri, car ce serait un coût de main d’œuvre bien trop élevé par rapport au profit. De même, faire rouler les voitures à trente kilomètres/heure dans des embouteillages hyper polluants, provoqués pour tenter de dissuader leurs propriétaires de les utiliser tandis que leurs autoradios diffusent essentiellement des publicités pour des marques automobiles afin d’inciter les conducteurs à l’achat de nouvelles voitures, est aberrant.

De fait, il me semble qu'il y a beaucoup à dire sur le phénomène de la culpabilisation dans nos sociétés occidentales, en ce sens que c'est un moyen "soft" de coercition. Si l'on parvient à faire faire aux individus ce qu'on souhaiterait qu'ils fassent sans que leur critique ne puisse prendre appui sur une contrainte externe manifeste, on est parvenu à opérationnaliser le fameux oxymoron de la "servitude volontaire". Pour ma part, lorsque je parlais de "black-out sur la pensée", de "censure morale", il me semble que je m'inscrivais dans cette réflexion également, d'une entreprise de culpabilisation à un niveau socio-politique.

Je trouve cet article d'autant plus intéressant -à mes yeux en tout cas- qu'il se conclut sur l'envoutement -l'auteur est aussi un professionnel de l'illusionnisme :
Ce sentiment de culpabilité est également largement utilisé dans les techniques d’envoûtement, pour empêcher toute action positive de la part de celui ou celle sur qui on l’exerce.
Rejoignant ainsi mes propres questionnements sur le lien entre psycho-sociologie et magie.

Parce qu'elle est difficile à opérationnaliser, la dimension "informelle", "psychologique", de la vie sociale est largement sous-estimée. Mais il n'est sans doute pas inintéressant de savoir qu'aujourd'hui, une très large partie de la littérature managériale lui est consacrée.

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Re: La culpabilisation

Message par maraud le Dim 23 Juil 2017 - 16:39

Je me suis penché sur ce problème il y a quelque temps, j'en ai tiré que: la culpabilité est un sentiment naturel qui née avec les "neurones miroirs"; autant dire qu'il advient dès la petite enfance. Ce sentiment naturel est le pendant de la joie dans l'ordre de la conscience, en cela , il est une défaite pour l'amour propre, car ce sentiment apparaît avec le constat de l'erreur ( commise) qui nous éloigne de la joie naturelle ( désirs naturels assouvis).

Tous les mythes antiques avaient une fonction " régulatrice", qui permettait à l'individu lambda de ne pas trop se tromper en suivant la morale implicite ou explicite qui en émanait ( la tragédie grecque avait une fonction directement liée à ce processus: pour expurger le résidus de coulpe).

La coulpe , pratique médiévale est tirée de ce processus ( il y a, alors, extériorisation de ce sentiment)

Fait historique notable découlant de la coulpe: faire son auto-critique sous le régime Communiste, par exemple ( ou dans le groupe de discussions: alcooliques anonymes etc).



A l’échelle individuelle la culpabilité est le moyen de pression et de manipulation du pervers narcissique. A ce titre, il est bon de prendre connaissance de la théorie du Triangle dramatique ( élaborée par Karpman)
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Re: La culpabilisation

Message par neopilina le Dim 23 Juil 2017 - 17:29

maraud a écrit:A l’échelle individuelle la culpabilité est le moyen de pression et de manipulation du pervers narcissique.

Terrifiant lieu commun. Toute les semaines, je donne une de mes journées à l'H.P. du coin ( Même si on ne dit plus " H.P. ", on a inventé des dénominations plus euphémiques. ). A l'H.P. aussi il y a des patients récurrents. Les victimes de ces pervers. La dernière en date a pété un câble parce que son " cher et tendre " lui a dit : " Tu n'es plus mon cheval de mon course, maintenant tu seras mon cheval de labours ". Milieu socio-culturel ? Grande bourgeoisie, un fils officier supérieur dans la police, un autre analyste ( En informatique. ). Le G... C.. fait le forcing pour pouvoir voir sa femme le plus rapidement possible, il a même précisé qu'il viendra avec un " bouquet de roses ". On s'en doutait un peu.

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