L'intrigue et le récit historique (Temps et récit I)

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L'intrigue et le récit historique (Temps et récit I)

Message par Vargas le Mer 7 Nov 2007 - 9:34

L’intrigue et le récit historique



Le 1er tome de Temps et récit a été publié peu après La métaphore vive. Ces 2 œuvres vont de pair.
En particulier quant à la qualité d’innovation sémantique, quant au rapport compréhension/explication amenant, dans le second, la métaphore non sédimentée à établir un parcours de référence métaphorique et, dans le premier, la dimension narrative à jouer un rôle de configuration, une fonction mimétique de l’expérience temporelle orientée vers l’agir humain.

L’enjeu de ce 1er tome est d’établir en quoi le récit historique, et donc l’histoire en tant que science humaine, préserve un rapport indirect, problématique et créateur au champs narratif.

Pour ce faire, Ricœur commence par l’étude de l’aporie du temps et la théorie des 3 présents dans les Confessions (livre XI) de Saint Augustin ainsi que par l’analyse de la théorie de l’intrigue et de la triple mimesis dans la Poétique d’Aristote.
Or le 1er, en s’intéressant à la temporalité n’évoque pas le récit tandis que le second ne confère pas le temps.
C’est donc en partant de leur indépendance que Ricœur va s’attacher à effectuer la mise en relation de ces thématiques tout en suggérant que chaque théorie implique l’image inversée de l’autre.

- Saint Augustin : L'aporie du temps et la théorie des 3 présents

- Aristote : Mise en intrigue et mimesis

*


La triple mimesis


Suite à ces 2 lectures, Ricoeur poursuit l’étude de l’intrigue en rapport avec la temporalité de l’action humaine.


Mimesis I

Ce premier moment, en amont de la composition est celui de la pré-compréhension de l’action. 3 traits sont distingués

1) Identifier l’action en général par ses traits structurels.

Dans le réseau conceptuel, il s’agit de pouvoir établir un schéma actantiel répondant aux "qui/pourquoi/avec ou contre qui/comment..." que soulève l’action, chaque membre y étant en intersignification.
La compréhension pratique entretient un rapport de présupposition et de transformation avec la compréhension narrative.
Par le passage de l’ordre paradigmatique (réversible, synchronique) de l’action à l’ordre syntagmatique du récit (irréversible, diachronique), les termes de cette sémantique de l’action sont intégrées et actualisées.

2) identifier les médiations symboliques de l’action

un système symbolique fournit un contexte de description pour des action particulières : les symboles sont avant d’être interprétés, des interprétants internes à l’action.
En définitives, celles-ci fournissent des normes, des règles communicables par ceux qui partagent les mêmes symboles, traditions, définitions de genre, etc.

3) La familiarité avec les structures temporelles de l’action


C’est ici que le triple présent de Saint Augustin est repris et nous mène dans cette voie : le temps perçu en fonction d’un agir au présent. ( je compte faire ceci demain, je fais ceci maintenant, je veux faire ceci car je viens de penser à…)
D’autre part, c’est l’ordonnance entre ces trois temps, comme dans l’exemple du chant récité illustrant la distension, qui est en jeu.
Ricoeur évoque l’analyse existentiale d’Heidegger au sujet du Dasein (« le « lieu » où l’être que nous sommes est constitué par sa capacité à poser une question ») et du rapport de Souci.
Et dans ce rapport l’intratemporalité ou être-« dans »-le-temps (« c’est avant tout compter dans le temps et en conséquence calculer »).

Ricoeur a écrit: Imiter ou représenter, c’est d’abord pré-comprendre ce qu’il en est de l’agir humain : de sa sémantique, de sa symbolique, de sa temporalité.


Mimesis II

C’est le pivot central. Si un point de vue phénoménologique aurait tendance à s’intéresser surtout à mimesis I, et s’il est tentant de réduire l’opération d’ensemble à Mimesis II, l’herméneutique s’intéresse surtout à l’opération de liaison qu’elle effectue avec les 2 autres.
Seul la lecture, le raconter correspond à l’ensemble de la triple mimesis.

Cette mimesis peut se résumer à l’expression "comme si".
Médiatrice de 3 façon, l’intrigue
1) - « fait médiation entre des évènements ou des incidents individuels, et une histoire prise comme un tout ».
En tant qu’opération elle ordonne une succession en configuration (de "l’un après l’autre" à "l’un à cause de l’autre").

2)- « compose ensemble des facteurs aussi hétérogènes que des agents, des buts, des moyens, des interactions, des circonstances inattendues, etc. »
Or le passage du paradigmatique au syntagmatique entre mimesis I et II est l’œuvre de l’activité de configuration.

3)-effectue une synthèse de l’hétérogène
L’acte de mise en intrigue combine la dimension épisodique du récit( l’histoire en tant que faite d’évènement) et la dimension configurante.
C’est cette dimension épisodique qui tirait le temps narratif vers la représentation linéaire.


Le "prendre-ensemble" caractéristique de l’acte configurant est rapprochable du jugement kantien : c’est la fonction synthétique de l’imagination productrice. Il y a un schématisme de la fonction narrative.
Ricoeur parlera d’imagination narrative, concept central dans son oeuvre.

Enfin, tout ceci se joue entre 2 pôles de la tradition : l’innovation (le vif) et la sédimentation (l’usé). L’articulation syntagme/paradigme peut aider à les penser.
- Par exemple, on a du mal à lire aujourd’hui Don Quichotte comme à son époque car il est lié aux genres, règles, normes, référents du roman de chevalerie.
En revanche de nouvelles réceptions apparaîtront (la romantique, la paranoïaque, l’idéaliste, etc).
- De même, les œuvres du Nouveau roman se définissent par une opposition à la sédimentation du modèle romanesque.
La connaissance des règles d’un genre favorise et limite la configuration, de même que l’innovation sémantique d’une métaphore pas encore devenue proverbiale fournit une surabondance de sens, entre compréhension et explication, tout en étant plus difficile d’accès (cf. l’œuvre de René Char, par exemple).

C’est l’acte de lecture qui opère la transition entre mimesis II et III.


Mimesis III

Ricoeur a écrit:Le récit a son sens plein quand il est restitué au temps de l’agir et du pâtir dans mimesis III.
[...]
Mimesis III marque l’intersection du mondes du texte et du monde de l’auditeur ou du lecteur.
En ce sens, si mimesis I est la pré-figuration éthique (le monde réel), mimesis II la configuration poétique (le texte), mimesis III est le moment de la re-figuration éthico-poétique de l’expérience temporelle de l’action humaine.

Chez Gadamer cette intersection est nommée fusion des horizons et ce stade "l’application".
D’autre part, l’herméneutique de la réception de Jauss correspond à ces mêmes problèmes.

Les risques de l’enchaînement de la triple mimesis demeurent la violence et la redondance de l’interprétation (la consonance narrative imposée à la dissonance temporelle, un éclatement exagéré de l’expérience temporelle, de son incommunicabilité).
Risque de cercle vicieux entre temps et récit.
« Le cercle herméneutique du récit et du temps ne cesse ainsi de renaître du cercle que forment les stades de la mimesis. »


Dans La métaphore vive, il s’agissait d’exprimer le fait que la poésie, par son muthos, re-décrit le monde.
Dans Temps et récit, c’est expliquer que « le faire narratif re-signifie le monde dans sa dimension temporelle, dans la mesure où raconter, réciter, c’est refaire l’action selon l’invite du poème. »



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