Dialogues socratiques

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Dialogues socratiques

Message par Rêveur le Ven 20 Jan 2017 - 21:42

Je mets en place un projet déjà pensé par un ancien administrateur et par moi-même (et sans doute d'autres encore) d'organiser des dialogues sur le mode socratique de questions et réponses, les questions étant données par un interrogateur, les réponses par un répondeur, les deux rôles pouvant éventuellement être joués par une multiplicité de personnes (il y faut toutefois une unité quant au répondeur, à savoir celle de la thèse qu'il défend et voit discutée par l'interrogateur, faute de quoi il y a bien un dialogue mais fait d'un entremêlement, peut-être très cohérent de dialogues).
 Ce mode de dialogue se retrouve essentiellement dans l’œuvre de Platon, où Socrate joue systématiquement (sauf certains rares cas) ce rôle d'interrogateur, discutant une thèse énoncée par son interlocuteur, qui donne généralement son nom au dialogue (par exemple, le Gorgias expose la thèse du personnage éponyme ; celui-ci la donne et la défend face à Socrate en répondant à ses questions, jusqu'à se retrouver face à ses contradictions). Dans la majorité des cas, le dialogue aboutit à une impasse où le répondeur est acculé, trouvant sa thèse contredite, par lui-même puisque Socrate n'a fait que poser des questions : on pourrait parler de dialogues critiques. Mais si alors le contenu est négatif, il arrive qu'il soit positif, et que l'objet du dialogue soit de faire émerger au fil de la discussion une thèse ou une théorie, Socrate faisant "accoucher" ses interlocuteurs de pensées : on parle de maïeutique, mot qui précisément désigne la technique de la sage-femme (elle est particulièrement théorisée dans le Théétète).
 Les dialogues socratiques qui se formeront ici n'ont pas vocation à se vouloir dès l'abord ou critiques ou maïeutiques ; ou plus exactement, ils ont tous vocation à être maïeutiques, mais dans le sens que Socrate y donne dans le Théétète, quand il précise que << c'est cela le plus important dans notre métier : être capable d'éprouver, par tous les moyens, si la pensée du jeune homme donne naissance à de l'imaginaire, c'est-à-dire à du faux, ou au fruit d'une conception, c'est-à-dire à du vrai >> (150b-c) : car précisément le Théétète, d'ailleurs classé dans le "genre critique", aboutit à une impasse, Socrate montrant que le fruit de la conception de Théétète (à savoir la définition qu'il a proposée pour la science) est contradictoire, bref est << de l'imaginaire, c'est-à-dire du faux >> ; de sorte que la "critique" peut être vue comme une partie de la maïeutique : et même plus exactement une possible issue de l'art maïeutique.
 Ce point est important, parce qu'il souligne quel doit être le cadre de la discussion, la manière vertueuse de discuter qui permettra d'avancer : à savoir la bienveillance. Le but commun des interlocuteurs doit être la recherche de la vérité ; ils doivent voir le fait d'occuper un rôle, et dans un cas une thèse, comme un accident, qui permettra aux deux parties, par la dialectique, de trouver la vérité sur le sujet qui les occupe. Ce qui ne signifie pas que le répondeur ne doit pas tenir à sa thèse, puisque c'est en s'y tenant, sans hargne et mauvaise foi, mais néanmoins avec sérieux, fermeté, force, qu'il remplira pleinement son rôle et permettra aux deux d'en bien juger.
 Le dialogue socratique devra commencer par une exposition de la thèse faite par le répondeur, ou faite par l'interrogateur et ensuite expressément validée par le répondeur ; à la suite de quoi la discussion s'engagera à partir de la première question faite à propos de la thèse par l'interrogateur. Il n'y aura par définition aucun double-message : les messages de part et d'autre devront se succéder chacun son tour.
 L'interrogateur ne devra pas sortir de son rôle ; et pas plus le répondeur ne pourra sortir de son rôle : à moins bien sûr que les deux parties décident d'un commun accord d'échanger pour une raison ou une autre leurs deux rôles, le questionneur se saisissant alors de la thèse pour la défendre ensuite à travers ses réponses, le répondeur lui abandonnant la thèse pour la discuter par ses questions. Autrement dit, il demeure que le répondeur en tant que tel perdure, quel que soit celui qui, "accidentellement" (quoique volontairement) prend sa place. Ne pas sortir de son rôle signifie :
 Pour l'interrogateur, ne jamais proposer matériellement une nouvelle thèse, sinon en présentant une nouvelle formulation de la thèse pour demander à son interlocuteur si elle correspond à sa pensée, et ce sous le seul prétexte de l'évolution du dialogue (et non pas parce qu'il a repensé la thèse au fil de ses propres méditations, a une nouvelle idée qu'il voudrait défendre : ou il faudra procéder à l'échange susmentionné). L'interrogateur doit seulement tourner et retourner la thèse, la présenter sous différents angles, en tirer des conséquences, afin de voir ce qu'elle implique, et si elle semble s'accorder avec notre pensée ou expérience commune. Il intervient toujours par une question, éventuellement précédée ou suivie d'un développement qui explicite la question (qui demeure centrale).
 Pour le répondeur, parler seulement pour répondre aux questions de l'interrogateur, d'une manière plus ou moins développée et avec une expression propre, mais d'une manière en tout cas qui satisfasse l'interrogateur. Il doit intervenir par énoncés de vérité générale (ou affirmations et négations), et éviter les questions, sauf s'il doit demander un éclaircissement sur la question que lui a posée l'interrogateur (techniquement il peut encore dire : "Je n'ai pas compris etc.").
 Les interlocuteurs doivent respecter à la fois la bienveillance dont j'ai parlé et une certaine sobriété ou rigueur. Il faut en effet respecter la forme propre d'un dialogue socratique, suivant ce qui a été dit, et cela impose cette sobriété. Quant à la bienveillance, elle doit faire que le répondeur ne s'agace pas des questions mais les accepte telles quelles, telles que proposées gratuitement par l'interrogateur, et y répondre avec sincérité ; et que l'interrogateur justement interroge gratuitement, innocemment, sans garder à l'esprit de façon mesquine un préavis sur les questions et leurs réponses qu'ils posent, et en ayant l'intention de perdre et vaincre son interlocuteur, mais en restituant l'acte qu'il fait sur lui-même quand il s'interroge sur un problème et pèse le pour et le contre, les tenants et aboutissants, les divers aspects qui amènent à une résolution. Il est certes difficile de ne pas éprouver un attachement pour sa thèse, ni de n'avoir aucune idée de ce qui suit les questions que l'on pose à l'autre : mais il est essentiel de garder toujours une bienveillance qui permettra d'éprouver la perte de sa thèse comme de quelque chose à quoi on s'était attaché avec ce sentiment, en considérant le plus grand bien qui réside dans la poursuite de la vérité, et de prévoir à l'avance un certain plan par rapport aux questions et réponses qui seront données, mais sans mesquinerie et volonté de vaincre, en ayant seulement la volonté de débroussailler le chemin, le chemin vers la vérité.

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