Antihistoricisme de Camus (polémique avec Sartre)
Page 1 sur 1 • Partager •
Antihistoricisme de Camus (polémique avec Sartre)
NB : Ayant trouvé les réponses de Camus et Sartre en espagnol, les citations qui en sont tirées peuvent ne pas correspondre complètement aux originales.
L’homme révolté, débuté en 1947 et publié en 1951, a reçu un très bon accueil en général tant à gauche qu’à droite politiquement. Sauf par quelques uns comme Breton et les surréalistes pour les théories de l’art et les marxistes dont l’idéologie est critiquée dans cet essai.
Camus y pose le problème de la révolution comme révolte historique.
Au regard des évènements passés, presque exclusivement à partir de 1789, il la juge comme une révolte toujours pervertie dans les faits (à l’exception de La Commune, qu’il qualifie de révolution révoltée), altérée par « la préoccupation de diviniser l’espèce ».
Dès lors, le poids de l’Histoire finit par amener la révolution à renier le mouvement initial. S’il y a dénonciation, c’est en rapport avec le meurtre qui devient justifié.
Les faits révolutionnaires deviennent donc la matière à partir de laquelle il va tenter d’exprimer la révolte métaphysique, l’approche historique n’étant pas ce qui le préoccupe ici.
Cette approche se résume à une réduction de l’Histoire, pas à sa négation puisque le problème que se pose Camus relève bien plus d’une universalité humaine, d’un sentiment actuel que de la compréhension et de l’interprétation du passé.
Par cette approche, les faits historiques sont subordonnés mais l’importance d’en avoir la connaissance demeure (l’ignorer serait « nier le réel en choisissant l’inefficacité de l’abstention »).
L’opposition méthodique amène ici à choisir un raisonnement plus inductif que déductif, donc non scientifique.
Mais cette opposition en cache une autre plus fondamentale entre la réflexion camusienne et les philosophies de l’Histoire d’Hegel et de Marx.
Du point de vue du marxisme, la faiblesse du livre est évidente :
les infrastructures et les superstructures en sont complètement absentes.
Et pour cause : Camus n’y croit pas.
(NB : il a été adhérent au PC Algérien de 1935 à 37, année où ce dernier a justifié sur ordre du PCF les inégalités politiques constitutives du fait colonial).
Dans les faits, l’auteur ne veut pas de révolution car elle nécessiterait le meurtre et parce qu’elle trahit nécessairement le but premier inscrit dans la révolte.
Il ne s’agit donc pas de condamner la révolution, de se ranger auprès des conservateurs, des socialistes césariens autoritaires ou ceux traitres réformistes.
De même, si réformisme implique d’abandonner l’idée de révolte, ce n’est pas non plus une solution viable.
Du point de vue pratique, et c’est le reproche fondamental qui lui est fait, cet essai n’apporte donc rien.
Du moins à première à vue. Car dépassé la conscience des limites inhérentes à ces positions, il s’agit d’agir en révolté, quitte à paraître comme un Mario Vargas Llosa auprès de ses amis opposés à la société bourgeoise en demandant de la tempérance quant aux moyens violents et le refus du pragmatisme qui irait à l’encontre de l’homme, et comme agitateur libertaire auprès de la bourgeoisie.
Or, cette position ne peut être tenu qu’en exigeant de soi d’aiguiser incessamment sa conscience politique.
Car ce qui doit définir l’homme révolté c’est bien d’agir, vivre dans la lucidité et son refus du statut quo, comme celui du nihilisme révolutionnaire.
Parce que c’est préférable à une paix ou à une victoire illusoire.
Ainsi, Camus reste fidèle au mythe de Sisyphe. Ces efforts répétés patiemment, indéfiniment, tout en sachant qu’on part vaincu d’avance et qu'ils paraissent inutiles sont peut-être les seuls qui permettent d’amener une révolution, par les mentalités et non par le mensonge et les armes.
Car, l’une des autres intentions qui conduit Camus à écrire cet essai est celle de condamner ce qu’il sentait comme l’un des risques majeurs de son époque et qui est pour lui hérité de la révolution bourgeoise de 1789 qui n’a que mieux répandu la déshumanisation par l’économie ("Le Progrès, trop robot pour etre vrai", dixit Prévert) :
- la quête de l’efficience à la racine du Mal historique,
- le pragmatisme prétendant avoir fait la synthèse du machiavélisme et de la pratique, (la fin ne justifie pas les moyens. L’homme seul est une fin, répond-il),
- le messianisme historique qui, en définitive, assassina irrémédiablement l’utopie (d’ou la tentative du philosophe marxiste Ernst Bloch, Le principe Espérance, écrit de 1938 à 47, revu jusqu'en 59).
Voila donc le véritable chiasme qui sépare Camus de l’historicisme.
Aussi s’en prend-il à Hegel qui permet de justifier si magnifiquement les totalitarismes du XXème siècle.
Camus va jusqu’à faire de Staline un élève qui a trop bien lu Hegel.
Mais les limites de Camus se font ici sentir.
Il n’est pas philosophe, lui-meme refuse cette étiquette, et ses attaques sont maladroites, ses critiques touchent à des points secondaires comme s’il n’arrivait pas à faire le tour de l’édifice hégélien pour pouvoir l’assiéger, parce que Camus ne sait pas tuer ce qu’il combat : ce qui se prétend plus grand que l’homme.
Néanmoins, ce n’est pas tant s’opposer radicalement et idéologiquement que d’affirmer la nécessité d’y faire face, que de constater et de prévenir les conséquences catastrophiques sur le long terme pour souhaiter une approche responsable en partant du présent POUR la préservation à long terme.
Survivre n’est pas vivre.
Vivre dans la culpabilité, et pire, dans la négation de sa culpabilité, c’est s’aveugler.
Le règne de l’efficacité, de l’efficience, rendrait-il quasiment impossible la forme de lucidité nécessaire à la révolte, puisque ce serait dormir ?
C’est peut-être ce qui fait réagir Camus.
Il exprime la nécessité des connaissances historiques parallèlement à une haine de la fatalité, des interprétations historiques, ce qu’il est bien dur de concilier.
Or, il reproche au stalinisme comme au courant existentialiste d’enfermer l’être dans l’Histoire.
A un degré bien moindre pour ce dernier : l’enfermer dans Ses contradictions.
Mais n’est-ce pas aussi le cas de Camus qui essaie d’en sortir ?
Le fait d’en avoir conscience ne le dédouane pas sur ce point.
Ainsi, il a qualifié son engagement dans la résistance d’ obligation.
Contraint par les évènements, il ne s’agissait pas tant pour lui d’agir dans l’histoire que de tout faire pour qu’il n’y en ait pas un vainqueur totalitaire définitif.
N’y a-t-il pas ici un point dérangeant ?
Sisyphe ne serait- il pas devenu amoureux de son rocher ?
L’homme révolté, débuté en 1947 et publié en 1951, a reçu un très bon accueil en général tant à gauche qu’à droite politiquement. Sauf par quelques uns comme Breton et les surréalistes pour les théories de l’art et les marxistes dont l’idéologie est critiquée dans cet essai.
Camus y pose le problème de la révolution comme révolte historique.
Au regard des évènements passés, presque exclusivement à partir de 1789, il la juge comme une révolte toujours pervertie dans les faits (à l’exception de La Commune, qu’il qualifie de révolution révoltée), altérée par « la préoccupation de diviniser l’espèce ».
Dès lors, le poids de l’Histoire finit par amener la révolution à renier le mouvement initial. S’il y a dénonciation, c’est en rapport avec le meurtre qui devient justifié.
Le but de cette analyse n’est pas de faire la description cent fois entamée du phénomène révolutionnaire, ni d’édifier une fois encore le recensement des causes économiques et historiques. Il s’agit de retrouver dans quelques faits logiques le fil logique, l’illustration et les thèmes constants de la révolte métaphysique.
Les faits révolutionnaires deviennent donc la matière à partir de laquelle il va tenter d’exprimer la révolte métaphysique, l’approche historique n’étant pas ce qui le préoccupe ici.
Cette approche se résume à une réduction de l’Histoire, pas à sa négation puisque le problème que se pose Camus relève bien plus d’une universalité humaine, d’un sentiment actuel que de la compréhension et de l’interprétation du passé.
Par cette approche, les faits historiques sont subordonnés mais l’importance d’en avoir la connaissance demeure (l’ignorer serait « nier le réel en choisissant l’inefficacité de l’abstention »).
L’opposition méthodique amène ici à choisir un raisonnement plus inductif que déductif, donc non scientifique.
Mais cette opposition en cache une autre plus fondamentale entre la réflexion camusienne et les philosophies de l’Histoire d’Hegel et de Marx.
Du point de vue du marxisme, la faiblesse du livre est évidente :
les infrastructures et les superstructures en sont complètement absentes.
Et pour cause : Camus n’y croit pas.
(NB : il a été adhérent au PC Algérien de 1935 à 37, année où ce dernier a justifié sur ordre du PCF les inégalités politiques constitutives du fait colonial).
Dans les faits, l’auteur ne veut pas de révolution car elle nécessiterait le meurtre et parce qu’elle trahit nécessairement le but premier inscrit dans la révolte.
Il ne s’agit donc pas de condamner la révolution, de se ranger auprès des conservateurs, des socialistes césariens autoritaires ou ceux traitres réformistes.
De même, si réformisme implique d’abandonner l’idée de révolte, ce n’est pas non plus une solution viable.
Du point de vue pratique, et c’est le reproche fondamental qui lui est fait, cet essai n’apporte donc rien.
Du moins à première à vue. Car dépassé la conscience des limites inhérentes à ces positions, il s’agit d’agir en révolté, quitte à paraître comme un Mario Vargas Llosa auprès de ses amis opposés à la société bourgeoise en demandant de la tempérance quant aux moyens violents et le refus du pragmatisme qui irait à l’encontre de l’homme, et comme agitateur libertaire auprès de la bourgeoisie.
Or, cette position ne peut être tenu qu’en exigeant de soi d’aiguiser incessamment sa conscience politique.
Car ce qui doit définir l’homme révolté c’est bien d’agir, vivre dans la lucidité et son refus du statut quo, comme celui du nihilisme révolutionnaire.
Parce que c’est préférable à une paix ou à une victoire illusoire.
Ainsi, Camus reste fidèle au mythe de Sisyphe. Ces efforts répétés patiemment, indéfiniment, tout en sachant qu’on part vaincu d’avance et qu'ils paraissent inutiles sont peut-être les seuls qui permettent d’amener une révolution, par les mentalités et non par le mensonge et les armes.
Car, l’une des autres intentions qui conduit Camus à écrire cet essai est celle de condamner ce qu’il sentait comme l’un des risques majeurs de son époque et qui est pour lui hérité de la révolution bourgeoise de 1789 qui n’a que mieux répandu la déshumanisation par l’économie ("Le Progrès, trop robot pour etre vrai", dixit Prévert) :
- la quête de l’efficience à la racine du Mal historique,
- le pragmatisme prétendant avoir fait la synthèse du machiavélisme et de la pratique, (la fin ne justifie pas les moyens. L’homme seul est une fin, répond-il),
- le messianisme historique qui, en définitive, assassina irrémédiablement l’utopie (d’ou la tentative du philosophe marxiste Ernst Bloch, Le principe Espérance, écrit de 1938 à 47, revu jusqu'en 59).
Voila donc le véritable chiasme qui sépare Camus de l’historicisme.
Aussi s’en prend-il à Hegel qui permet de justifier si magnifiquement les totalitarismes du XXème siècle.
Camus va jusqu’à faire de Staline un élève qui a trop bien lu Hegel.
Mais les limites de Camus se font ici sentir.
Il n’est pas philosophe, lui-meme refuse cette étiquette, et ses attaques sont maladroites, ses critiques touchent à des points secondaires comme s’il n’arrivait pas à faire le tour de l’édifice hégélien pour pouvoir l’assiéger, parce que Camus ne sait pas tuer ce qu’il combat : ce qui se prétend plus grand que l’homme.
Néanmoins, ce n’est pas tant s’opposer radicalement et idéologiquement que d’affirmer la nécessité d’y faire face, que de constater et de prévenir les conséquences catastrophiques sur le long terme pour souhaiter une approche responsable en partant du présent POUR la préservation à long terme.
Camus, dans Combat, Novembre 1948 a écrit:Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde ou nous vivons, c’est d’abord en général que la plupart des hommes sont privés d’avenir. Il n’y a pas de projection valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. Eh bien ! Les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd’hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent comme des chiens.
Survivre n’est pas vivre.
Vivre dans la culpabilité, et pire, dans la négation de sa culpabilité, c’est s’aveugler.
Le règne de l’efficacité, de l’efficience, rendrait-il quasiment impossible la forme de lucidité nécessaire à la révolte, puisque ce serait dormir ?
C’est peut-être ce qui fait réagir Camus.
Il exprime la nécessité des connaissances historiques parallèlement à une haine de la fatalité, des interprétations historiques, ce qu’il est bien dur de concilier.
Or, il reproche au stalinisme comme au courant existentialiste d’enfermer l’être dans l’Histoire.
A un degré bien moindre pour ce dernier : l’enfermer dans Ses contradictions.
Mais n’est-ce pas aussi le cas de Camus qui essaie d’en sortir ?
Le fait d’en avoir conscience ne le dédouane pas sur ce point.
Ainsi, il a qualifié son engagement dans la résistance d’ obligation.
Contraint par les évènements, il ne s’agissait pas tant pour lui d’agir dans l’histoire que de tout faire pour qu’il n’y en ait pas un vainqueur totalitaire définitif.
N’y a-t-il pas ici un point dérangeant ?
Sisyphe ne serait- il pas devenu amoureux de son rocher ?
Dernière édition par le Jeu 6 Sep 2007 - 15:23, édité 1 fois

Vargas- e-Vok@teur

- Nombre de messages: 536
Localisation: Vocalisation
Date d'inscription: 01/09/2007
La polémique Sartre-Camus
L'article de Jeanson
En mai 1952 parait dans le journal Les Temps Modernes auquel Camus a participé et dont Sartre est le directeur l’article de Francis Jeanson "Albert Camus ou l’âme révoltée" au sujet de L’homme révolté.
Il reproche à l’auteur de faire le jeu des conservateurs, évoque le fait que la droite ait bien accueilli son livre.
En effet le livre a été plébiscité par presque tout le monde non pas tant pour la qualité de la réflexion que pour des raisons diverses et partisanes.
Camus se mettant en marge, chacun y voit un rapprochement avec ses propres positions ou encore les armes pour critiquer ses adversaires respectifs.
Ainsi Jeanson relève sa démarche antihistoriciste, la faiblesse intellectuelle et politique de ses reproches à l’encontre d’Hegel et le fait que sa critique du marxisme soit bien mal venue quand il s’agit de lutter contre la société bourgeoise.
Autre point : son style trop (bien) écrit qui cache la pauvreté du fond (on lui retourne sa critique sur l’insuffisance de l’art réaliste et de l’art formel).
En somme, c’est l’inefficacité et la complaisance de l’œuvre qui est mise en avant.
Réponse de Camus à Sartre
Le 30 juin 1952, Camus, ne prenant même pas la peine de répondre directement à Jeanson envoie sa réplique à Sartre, son ami de 10 ans qu’il vouvoie et nomme "Monsieur le Directeur".
Quelques extraits répondant à l’accusation d’antihistoricisme :
Il se borne à exprimer les déformations qu’il lui semble avoir été faites de son livre, répond aux attaques, en particulier par rapport au marxisme, refusant qu’on le protège, évoquant la question des camps de concentration soviétique dont le groupe des Temps Modernes a atténué l’importance (un point qui n’est pas à l’honneur de Sartre ; son silence parfois son réductionnisme sur la terreur soviétique jusqu’à la répression de l’insurrection hongroise en 1956 quand il se détache du marxisme).
Camus note aussi le fait que l’article de Jeanson prend la position du marxisme orthodoxe qui rétorque à sa critique alors que Camus évoque aussi la Ière Internationale, Bakounine et que La pensée du midi située à la fin de l’essai est consacrée au syndicalisme révolutionnaire.
Car la polémique est aussi une dispute entre sympathisants marxistes et sympathisant libertaire sans qu’aucun ne soient complètement marxiste ou libertaire.
Camus se sent profondément touché par ces critiques en raison de la place que tient ce livre dans son cheminement :
du cycle de l’absurde (L’étranger ; Le mythe de Sisyphe ; 1942, Caligula, écrit en 39, réécrit en 44) au cycle de la révolte (l'Etat de siège,48 ; Les Justes,50 ;L’homme révolté,51), cet essai tient une place centrale, peut-être celui ou il espérait le plus que se ferait sentir au lecteur cette idée que « l’une des seules positions philosophique cohérentes, c’est la révolte », et comment la réaliser.
Réponse de Sartre
La réponse de Sartre est publiée avec celle de Camus dans Les Temps Modernes.
Elle confirme la fin de leur amitié. Sartre souligne la vanité, la « démesure méditerranéenne qui déguise [ses] difficultés intérieures », comme le mépris par omission qu’il y a à ne pas répondre directement à Jeanson.
La réponse de Camus vise à donner des leçons quand, dans le même temps, il oublie de passer par l’autocritique.
Les critiques de Jeanson visaient souvent ceux qu’étudie Camus dans son livre plutot que l’auteur lui-même : hors nombreux demeurent des criminels.
Vanité aussi de se prendre pour le meilleur interprète des nantis, des victimes de la société bourgeoise sous prétexte qu’il n’est subordonné à aucune idéologie.
Sartre lui reproche d’avoir changé :
il dénonçait par tous les moyens l’usage de la violence et voilà qu’il veut nous faire supporter au nom de la morale des violences vertueuses.
« Vous étiez le premier serviteur du moralisme et, maintenant, vous l’utilisez, lui. ».
Sartre le qualifie d’humaniste, de moraliste mais lui rappelle ses lacunes comme penseur, critique l’approche trop métaphysique d’un thème qui demeure historique.
Il condamne la caricature de gardien du temple marxiste que Camus fait du journal et rappelle que le problème des camps soviétiques a été abordé peu auparavant dans Les Temps modernes mais s’interroge sur la véracité des informations (sic).
Le dernier tiers de sa réponse diminue les attaques personnelles pour mettre en avant les manques du livre, revient sur la critique d’Hegel et évoque son rapport à l’histoire :
Il cite Camus et ce qui selon lui fait ses qualités à plusieurs reprise.
Ainsi il savait auparavant exprimer la possibilité du refus, dialecticité de l’absurde passant par l’opposition à l’expérience amère du refus, mais sombre dans une certaine complaisance dans cet essai, ce qui permet à leurs adversaires communs d’interpréter à leur guise ce qu’il a écrit.
Par exemple de penser "je suis lucide parce que je mets en critique cette société. Restons lucides, cela nous dédouanera d’agir. Contentons-nous de dénoncer faussement ce monde qui vaut moins que nous".
Enfin, il demande à Camus de ne pas répondre pour faire cesser la polémique, attitude que Camus suit.
Extrait de l’oraison écrite par Sartre à la mort de Camus :
E. Wiesel : "Sartre était puissant. Et dangereux. Etre détesté par Sartre, c'était la mort. Malheureusement, dans la polémique avec Camus, c'est Sartre qui a gagné, parce qu'il était le plus méchant".
Bernard Henri Lévi, Le siècle de Sartre : " on a tout de même raison d’avoir tort avec Sartre que raison avec Camus. "
Danilo Kis, Conseils à un jeune écrivain : " Ne te laisse pas convaincre que dans la polémique Sartre-Camus les deux avaient raison."
En mai 1952 parait dans le journal Les Temps Modernes auquel Camus a participé et dont Sartre est le directeur l’article de Francis Jeanson "Albert Camus ou l’âme révoltée" au sujet de L’homme révolté.
Il reproche à l’auteur de faire le jeu des conservateurs, évoque le fait que la droite ait bien accueilli son livre.
En effet le livre a été plébiscité par presque tout le monde non pas tant pour la qualité de la réflexion que pour des raisons diverses et partisanes.
Camus se mettant en marge, chacun y voit un rapprochement avec ses propres positions ou encore les armes pour critiquer ses adversaires respectifs.
Ainsi Jeanson relève sa démarche antihistoriciste, la faiblesse intellectuelle et politique de ses reproches à l’encontre d’Hegel et le fait que sa critique du marxisme soit bien mal venue quand il s’agit de lutter contre la société bourgeoise.
Autre point : son style trop (bien) écrit qui cache la pauvreté du fond (on lui retourne sa critique sur l’insuffisance de l’art réaliste et de l’art formel).
En somme, c’est l’inefficacité et la complaisance de l’œuvre qui est mise en avant.
Réponse de Camus à Sartre
Le 30 juin 1952, Camus, ne prenant même pas la peine de répondre directement à Jeanson envoie sa réplique à Sartre, son ami de 10 ans qu’il vouvoie et nomme "Monsieur le Directeur".
Quelques extraits répondant à l’accusation d’antihistoricisme :
[…]En effet, l’homme révolté se propose - près d’une centaine de citations pourront le prouver si nécessaire - de démontrer que l’antihistoricisme pur, tout du moins dans le monde actuel, est aussi dangereux que l’historicisme pur. […] Il s’éloigne de la réalité celui qui veut considérer l’histoire comme un tout qui se suffit à lui-meme. […]servir l’histoire pour l’histoire meme conduit à un certain nihilisme.
Il se borne à exprimer les déformations qu’il lui semble avoir été faites de son livre, répond aux attaques, en particulier par rapport au marxisme, refusant qu’on le protège, évoquant la question des camps de concentration soviétique dont le groupe des Temps Modernes a atténué l’importance (un point qui n’est pas à l’honneur de Sartre ; son silence parfois son réductionnisme sur la terreur soviétique jusqu’à la répression de l’insurrection hongroise en 1956 quand il se détache du marxisme).
Camus note aussi le fait que l’article de Jeanson prend la position du marxisme orthodoxe qui rétorque à sa critique alors que Camus évoque aussi la Ière Internationale, Bakounine et que La pensée du midi située à la fin de l’essai est consacrée au syndicalisme révolutionnaire.
Car la polémique est aussi une dispute entre sympathisants marxistes et sympathisant libertaire sans qu’aucun ne soient complètement marxiste ou libertaire.
Camus se sent profondément touché par ces critiques en raison de la place que tient ce livre dans son cheminement :
du cycle de l’absurde (L’étranger ; Le mythe de Sisyphe ; 1942, Caligula, écrit en 39, réécrit en 44) au cycle de la révolte (l'Etat de siège,48 ; Les Justes,50 ;L’homme révolté,51), cet essai tient une place centrale, peut-être celui ou il espérait le plus que se ferait sentir au lecteur cette idée que « l’une des seules positions philosophique cohérentes, c’est la révolte », et comment la réaliser.
Réponse de Sartre
La réponse de Sartre est publiée avec celle de Camus dans Les Temps Modernes.
Elle confirme la fin de leur amitié. Sartre souligne la vanité, la « démesure méditerranéenne qui déguise [ses] difficultés intérieures », comme le mépris par omission qu’il y a à ne pas répondre directement à Jeanson.
La réponse de Camus vise à donner des leçons quand, dans le même temps, il oublie de passer par l’autocritique.
Les critiques de Jeanson visaient souvent ceux qu’étudie Camus dans son livre plutot que l’auteur lui-même : hors nombreux demeurent des criminels.
Vanité aussi de se prendre pour le meilleur interprète des nantis, des victimes de la société bourgeoise sous prétexte qu’il n’est subordonné à aucune idéologie.
Il est possible que vous ayez été pauvre, mais vous ne l’etes plus, vous etes un bourgeois, comme Jeanson et comme moi. [ …]Comprenez-moi : je ne vous nie pas le droit d’en parler [de la misère]. Mais si vous le faits, que ce soit comme nous-mêmes, à votre compte et à vos risques et périls, en acceptant d’emblée la possibilité d’être démenti.
Sartre lui reproche d’avoir changé :
il dénonçait par tous les moyens l’usage de la violence et voilà qu’il veut nous faire supporter au nom de la morale des violences vertueuses.
« Vous étiez le premier serviteur du moralisme et, maintenant, vous l’utilisez, lui. ».
Sartre le qualifie d’humaniste, de moraliste mais lui rappelle ses lacunes comme penseur, critique l’approche trop métaphysique d’un thème qui demeure historique.
Il condamne la caricature de gardien du temple marxiste que Camus fait du journal et rappelle que le problème des camps soviétiques a été abordé peu auparavant dans Les Temps modernes mais s’interroge sur la véracité des informations (sic).
Le dernier tiers de sa réponse diminue les attaques personnelles pour mettre en avant les manques du livre, revient sur la critique d’Hegel et évoque son rapport à l’histoire :
Engagé dans l’histoire comme vous, je ne la vois pas de la même manière. Je ne doute pas du fait qu’en réalité, elle ait ce visage absurde et terrible pour ceux qui la regarde depuis l’enfer ; c’est parce que ceux-ci n’ont déjà plus rien de commun avec les hommes qui la font.
Il cite Camus et ce qui selon lui fait ses qualités à plusieurs reprise.
Ainsi il savait auparavant exprimer la possibilité du refus, dialecticité de l’absurde passant par l’opposition à l’expérience amère du refus, mais sombre dans une certaine complaisance dans cet essai, ce qui permet à leurs adversaires communs d’interpréter à leur guise ce qu’il a écrit.
Par exemple de penser "je suis lucide parce que je mets en critique cette société. Restons lucides, cela nous dédouanera d’agir. Contentons-nous de dénoncer faussement ce monde qui vaut moins que nous".
Enfin, il demande à Camus de ne pas répondre pour faire cesser la polémique, attitude que Camus suit.
Extrait de l’oraison écrite par Sartre à la mort de Camus :
Nous étions brouillés lui et moi, une brouille n’est rien tout juste une manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire « Qu’en dit-il ? Qu’en dit-il en ce moment ? »
E. Wiesel : "Sartre était puissant. Et dangereux. Etre détesté par Sartre, c'était la mort. Malheureusement, dans la polémique avec Camus, c'est Sartre qui a gagné, parce qu'il était le plus méchant".
Bernard Henri Lévi, Le siècle de Sartre : " on a tout de même raison d’avoir tort avec Sartre que raison avec Camus. "
Danilo Kis, Conseils à un jeune écrivain : " Ne te laisse pas convaincre que dans la polémique Sartre-Camus les deux avaient raison."

Vargas- e-Vok@teur

- Nombre de messages: 536
Localisation: Vocalisation
Date d'inscription: 01/09/2007
Sujets similaires» problème avec l'incontinence
» QUEL EST MON AVENIR SENTIMENTAL AVEC ???
» l'amant de marguerite duras
» Séminaire IHEP: "Littérature et métaphysique", 4/03/10, ENS
» Petite polémique avec les sédévacantistes
» QUEL EST MON AVENIR SENTIMENTAL AVEC ???
» l'amant de marguerite duras
» Séminaire IHEP: "Littérature et métaphysique", 4/03/10, ENS
» Petite polémique avec les sédévacantistes
Page 1 sur 1
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum








par